Long Format

L’énigme Kaspar Hauser, le garçon sorti de nulle part

le par - modifié le 31/01/2021
le par - modifié le 31/01/2021

En 1833, Kaspar Hauser meurt dans des conditions aussi mystérieuses que celles de son apparition cinq ans plus tôt dans une rue de Nuremberg. L’adolescent qui affirmait avoir passé son enfance dans un cachot était-il le fils caché de Stéphanie de Beauharnais ?

Au début de l’été 1828, deux habitants de Nuremberg sortant d’une taverne aperçoivent une silhouette étrange au bout de la rue.

« Le 26 juin 1828 quelques bourgeois de Nuremberg, en rentrant chez eux vers cinq heures du soir, trouvèrent accroupi sur les marches d'un escalier, un grand enfant très pâle, l'air idiot, la physionomie exténuée, incapable de répondre aux questions qu'on lui posait. »

 

Le garçon, qui paraît avoir environ seize ans, est particulièrement fatigué et effrayé. Qui plus est, il ne parle pas et ne semble pas comprendre lorsqu’on s’adresse à lui. Les deux bourgeois le conduisent au poste de police où l’officier fait d’étranges constatations.

« Toutes les notions familières aux hommes, de par l'imitation, lui étalent étrangères ; il ne savait pas parler, il ne pouvait pas apprécier les distances, il ne distinguait pas la diversité des bruits, la lumière l’inquiétait, et il lui était impossible de percevoir telle ou telle chose, dans l’ensemble des objets nouveaux qui frappaient sa vue.

Il n’était pas idiot ; c’était un être ignorant de toutes ses facultés. Il se tenait malaisément debout, il mangeait comme une bête.

Une lettre trouvée sur lui disait qu’il se nommait Gaspard Hauser. »

La lettre est destiné à un capitaine recruteur et aurait été écrite par un journalier qui n’avait plus de ressources pour élever l’enfant.

Kaspar (ou Gaspard, comme l’ont renommé certains journaux français) Hauser devient une énigme qui va passionner l’Allemagne. On parle d’abord d’un enfant sauvage, du nom de ces enfants abandonnés, survivant tant bien que mal dans les bois. Mais Kaspar est habillé et possède une lettre qui lui donne une identité. Des recherches sont organisées dans la région pour découvrir d’où il vient, en vain.

Le bourgmestre l’interroge pendant plusieurs jours et arrive à tirer quelques informations.

« Il comprit ou crut comprendre que l'enfant était demeuré enfermé, depuis le jour de sa naissance, dans un cachot presque obscur et qu'il en avait été récemment tiré par un homme noir ; ce personnage mystérieux l'avait transporté où on l'avait trouvé et avait disparu. »

Kaspar Hauser est confié au professeur Georg Friedrich Daumer qui l’héberge et se charge de l’éduquer. Petit à petit, les mots reviennent dans la bouche du jeune homme. Il reparle du cachot aveugle où on lui jetait parfois de la nourriture et de l’ « homme noir » qui l’en avait sorti.

La suite est encore plus mystérieuse.

« À quelques mois de là, l'enfant, ayant été laissé seul dans une pièce de la maison du professeur Daumer, poussa tout à coup un cri terrible ; on accourut ; on le trouva renversé à terre, frappé à la tête et au cou de deux coups de poignard, et hurlant avec épouvante : “L’homme noir ! L'homme noir !”

On fit dans la ville des recherches minutieuses pour arrêter l'assassin inconnu ; on ne trouva rien. »

En décembre 1833, on le retrouve une nouvelle fois blessé par des coups de couteau, mais beaucoup plus gravement. Il affirme avoir été attiré dans un parc par une mystérieuse personne prétendant lui révéler ses origines, puis avoir été poignardé par celle-ci.

Il agonise trois jours avant de mourir le 17 décembre.

Kaspar Hauser peint par Johann Friedrich Carl Kreul, circa 1830 - source : WikiCommons

Si les circonstances de son apparition étaient mystérieuses, sa mort ne l’est pas moins ; en effet, le médecin appelé à son chevet affirme que Kaspar Hauser s’est infligé lui-même le coup de poignard. Dans le parc du château d’Anspach, là où le jeune homme a affirmé avoir été attaqué, se dresse une stèle qui dit : « Ici, un inconnu fut assassiné par un inconnu ».

L’énigme des origines de Kaspar Hauser ne s’éteint pas avec sa mort, bien au contraire. De multiples enquêtes sont lancées pour percer le mystère. Très vite, on s’oriente vers une histoire semblable à celle du Masque de fer : un enfant de la noblesse enlevé et caché pour ne pas nuire à un autre héritier.

Le chevalier Von Feuerbach, criminaliste allemand, qui a rencontré Kaspar Hauser de son vivant, affirme que l’enfant appartient à la famille de Bade et qu’il est plus précisément le fils de Stéphanie de Beauharnais, grande duchesse de Bade et fille adoptive de Napoléon 1er. Il écrit une notice en ce sens… et meurt empoisonné le 29 mai 1833.

Sans surprise, ses conclusions sont alors reprises un peu partout. En France, le comte Fleury s’en fait l’écho.

« M. le comte Fleury s’attacha à prouver que Gaspard Hauser était le fils du grand-duc Charles et de la grande-duchesse Stéphanie de Bade, né en 1812. L’enfant, après qu’on avait annoncé sa mort à ses parents, avait été enlevé, sur l’ordre du margrave Louis de Bade, supprimant l’héritier légitime qui l’empêchait d’arriver au trône. Histoire bien mélodramatique !

Une maîtresse du margrave avait empêché que cet enfant fût tué, afin d’avoir barre sur ce prince criminel. Mais celui-ci, redoutant Gaspard Hauser, sauvé et tiré, désormais, de l’obscurité, l’aurait fait assassiner. »

En 1924, une découverte semble accréditer cette histoire. Non loin de Nuremberg, on met au jour ce qui s’apparente à un cachot dans une maison seigneuriale.

« On trouvait, dissimulé derrière d’épais murs, un caveau obscur pourvu d’une étroite ouverture. Dans cet “in pace” on voyait un grabat, des débris de vases en terre, ainsi qu’un anneau fixé au mur et auquel était encore attaché un morceau de corde.

Les indexations fournies autrefois par Gaspard Hauser s’accordant parfaitement avec l’état et la disposition de ce cachot, on pensa que c’était bien l’endroit où le malheureux jeune homme fut enfermé pendant une quinzaine d années. »

Dessin au crayon de Kaspar Hauser, 1829 - source : WikiCommons

Kaspar Hauser aurait donc été assassiné pour ne pas mettre en péril l’héritage de la famille Bade ? Que nenni selon le journal La Lanterne !

Kaspar Hauser est bien l’héritier légitime, mais il n’est pas mort ! Grâce à la complicité de deux personnes de la famille de Bade, il a trouvé refuge en France. Et le journal se targue en 1892 d’avoir retrouvé son fils, un dénommé Charles Gaspard, cordonnier à Paris.

Les conclusions, pas vraiment vraisemblables, du journaliste sont sans appel :

« Nous maintenons donc nos premières conclusions :

1° Gaspard Hauser et Daniel Caspar sont une seule et même personne ;

2° Gaspard Hauser n'est pas mort à Anspach, mais bien en France, en septembre 1857 ;

3° Gaspard Hauser était réellement le fils du grand-duc de Bade, et il aurait été écarté du trône au profit d'un enfant inconnu devenu plus tard le grand-duc Louis. »

Enfin, une autre théorie suit son cours au début du XXe siècle : l’énigme Kaspar Hauser n’en serait pas une car le jeune homme n’était, tout simplement, qu’un imposteur.

« Or, selon M. Téodor de Wyzewa, la vérité, cette vérité, tant cherchée, serait beaucoup plus simple.

Ce Gaspard Hauser aurait été tout simplement une manière d’hystérique, un simulateur, un maladif cabotin, possédé du besoin d’attirer l’attention sur lui. Un examen attentif du “dossier” atteste les contradictions de Gaspard Hauser et tout ce qui y sent le mensonge. Il aurait inventé de toutes pièces sa séquestration, et feint son ignorance de toutes choses, de même qu’il aurait écrit lui-même la lettre trouvée dans ses vêtements.

On ne pourrait plus voir en lui qu’un déséquilibré, ayant comme unique pensée de se rendre intéressant et de faire parler de soi. »

En 1996 et en 2002, on fait appel à la génétique pour en avoir le cœur net. Mais les deux expertises ADN pour comparer son patrimoine génétique à ceux des descendants de la famille de Bade ont donné des résultats contradictoires et sont contestées dans les deux cas.

En 2002, un nouveau cachot secret mis à jour dans un château de la région a relancé les spéculations. Mais, presque deux-cents ans après son inexplicable apparition, l’histoire de Kaspar Hauser reste toujours une énigme.

1