Écho de presse

Lyon en flammes : les révoltes ouvrières des « canuts »

le 20/02/2020 par Isabelle Chalier
le 20/04/2018 par Isabelle Chalier - modifié le 20/02/2020
Horrible Massacre A Lyon - Révolte des Canuts, estampe, Belfort ; 1834 - source : Gallica-BnF

Le 21 novembre 1831, plusieurs centaines d’ouvriers des soieries lyonnaises descendent de la Croix Rousse. Cette insurrection vient révéler les conditions de travail particulièrement pénibles qui règnent dans les ateliers de Lyon au début de l'ère industrielle.

Dans les années 1830, la production de soie à Lyon constitue une activité essentielle. C’est alors la première ville ouvrière de France. En 1815, on compte 15 000 métiers à tisser et plus de 100 000 en 1865. Mais elle souffre d’une conjoncture économique difficile et d’une organisation dispersée en de multiples ateliers. Les canuts, les ouvriers tisserands en soie à Lyon, voient leurs revenus baisser du fait de la disparition d’un tarif fixe pour les soieries.  D’ailleurs, Le Constitutionnel du 13 décembre 1831 analyse les causes du soulèvement et insiste sur les conditions de vie misérables des ouvriers : 

« La misère et le mécontentement des ouvriers, le manque de parole dans les tarifs promis par les fabricans n’auraient jamais produit une révolution aussi violente, si le carlisme, aux aguets, profitant de toutes les circonstances, n’avait pas tenté d’exploiter à son profit le mouvement des ouvriers […] il a aiguisé le poignard et trop lâche encore pour s’en servir, il l’a remis à des malheureux exaspérés par la faim »

 

C’est dans ce contexte difficile que, le 21 novembre 1831, les canuts descendent des pentes de la Croix-Rousse, commune indépendante de 16 000 habitants. Ils pillent les armureries et prennent le contrôle de Lyon  qu’ils gouvernent. 

Leurs revendications s’expriment notamment dans l’Echo de la Fabrique, une feuille hebdomadaire qui paraît à Lyon à partir d’octobre 1931, un journal pour les canuts aux sources de la presse ouvrière.

Le Journal des Débats du 9 décembre 1831 présente alors les canuts comme « des barbares qui menacent la société ». Saint-Marc Girardin, auteur de ce propos et conseiller d'État, met là en relief la frayeur des classes possédantes face à cette révolte : 

« Les événements de Lyon sont venus, il est vrai, à la traverse saisir vivement l’attention générale ; mais il est permis de douter qu’au milieu même du calme le plus profond la discussion d’une loi qui n’est que bonne et utile eût occupé les esprits autant qu’un rapport sur quelque pétition bien scandaleuse et bien inutile. En France, nous avons un certain goût du dramatique qui nous poursuit partout »

Devant l’ampleur du soulèvement, Paris envoie l’armée qui rétablit l’ordre le 3 décembre. Le Constitutionnel du 15 décembre 1831 se félicite du rôle apaisant de l’armée, il passe sous silence les violences commises et se réjouit du calme revenu dans la ville, du moins en apparence.

 

Suite à ces événements, le préfet met en place des mesures sociales favorables aux ouvriers, les salaires augmentent et la reprise s’installe. Mais les patrons entendent baisser les salaires, ce qui déclenche une grève générale en février 1834.

La loi contre les associations (comme celles des canuts) votée en avril 1834 vient mettre le feu aux poudres. Les canuts, qui seraient plus de 6000, se révoltent à nouveau ce qui entraîne de violents combats : « une sanglante  semaine » du 11 au 15 avril qui aurait fait plus de 600 victimes.

Le Constitutionnel du 12 avril 1834 y consacre sa première page et vante l’efficacité du gouvernement et « la promptitude des mesures  : 

«  Les membres des deux chambres paraissaient aujourd’hui aussi vivement préoccupés que pendant la séance d’hier. Cependant, malgré le triste suspens où les esprits sont restés depuis trente heure sur l’issue définitive de cette affreuse lutte, les inquiétudes paraissaient moins graves.  La dépêche reçue par le gouvernement et connue de bonne heure à la chambre, avait un peu rassuré les esprits par la promptitude des mesures prises contre les insurgés et courage unanime des troupes. »

 

Et d’ajouter :

« L’effroi avait cessé, mais restait la douleur d’apprendre que le sang français avait coulé à flots pendant deux jours, et que la seconde capitale de l’industrie française, à peine remise du coup que novembre lui avait porté, venait d’être frappée d’un coup encore plus terrible ; restait aussi le sentiment profond qui doit animer tous les hommes pénétrés de la nécessité de défendre »

Les canuts de la Croix-Rousse finissent par capituler et une partie des insurgés est jugée à Paris en avril 1835. Ils sont condamnés pour la plupart à de lourdes peines de prison voire à la déportation.

Ces insurrections ont connu un retentissement international, elles marquent l’irruption de la question sociale sur la scène politique. Elles ont été perçues comme un signal d’alarme, le début de l’affrontement entre le Capital et le Travail et ont ainsi inspiré les réflexions de Marx et Engels.

 

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