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Les émeutes antiparlementaires du 6 février 1934

le par - modifié le 05/08/2020
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L’émeute antiparlementaire du 6 février 1934 fut la plus violente crise politique parisienne depuis la commune. Elle se solde par 15 morts, plus de 1400 blessés. Elle traduit une fracture durable au sein de l’opinion publique et une désaffection de plus en plus grande envers le régime d’assemblée de la IIIe république.   

La montée de l’antiparlementarisme et l’Affaire Stavisky

La France est atteinte par la crise économique et sociale en 1931 : le chômage augmente sans que les différents gouvernements ne parviennent à trouver de solution. Depuis les élections de 1932, les radicaux dominent la vie politique. Ils sont alliés aux socialistes et constituent une majorité de gauche à la Chambre des députés (du fait du scrutin proportionnel) mais ils s’opposent sur la politique à mener. Cela se traduit par une forte instabilité ministérielle (7 ministères entre 1932 et 1934) qui suscite un profond mécontentement social et politique, aggravé par la multiplication des scandales politico-financiers (scandale de l’aéropostale, affaire Oustric). Ils nourrissent une méfiance croissante de l’opinion publique à l’encontre de la classe politique, exploitée par les ligues d’extrême-droite (qui sont des groupes de pression politiques) qui exacerbent l’antiparlementarisme.  

C’est dans ce contexte qu’éclate l’affaire Stavisky en décembre 1933. Le 7 janvier le député radical Garat, associé à Stavisky dans l’escroquerie, est arrêté. On apprend la mort de l’escroc le 8 janvier, retrouvé suicidé dans sa ville de Chamonix. Le scandale devient dès lors politique et la presse joue un rôle important dans sa médiatisation et son instrumentalisation politique. Des journaux dénoncent la thèse de suicide. Le Canard enchaîné titre « Stavisky se suicide d’un coup de révolver tiré à bout portant », l’organe monarchiste, L’Action française, de Charles Maurras, « Camille Chautemps, chef d’une bande de voleurs et d’assassins » (10 janvier 1934). La presse communiste dont fait partie L'Humanité et d’extrême-droite instille ainsi le doute sur le rôle du gouvernement Chautemps dans la mort de Stavisky pour lui éviter de faire des révélations gênantes et la presse de droite utilise l’affaire pour décrédibiliser les radicaux.

Édouard Daladier (1884-1970)

Agrégé d’histoire, il devient député radical dans le Vaucluse en 1919 et est réélu jusqu’en 1940. Rival d’Édouard Herriot au sein du parti radical, il est plusieurs fois ministre et président du Conseil. Il jouit d’une réputation de fermeté. Il est président du Conseil lors de l’émeute antiparlementaire du 6 février 1934. Il est l’un des acteurs clés du rassemblement de la gauche pour les élections de juin 1936 et de la signature des accords de Munich en septembre 1938. Arrêté par le régime de Vichy et déporté par les Allemands en 1943, il reprend sa carrière politique après-guerre et reste une figure importante du parti radical. Il refuse de voter l’investiture de De Gaulle en 1958.

Reims : congrès radical socialiste : Daladier, Agence Meurisse, 1929 - source : Gallica-BnF

L’émeute antiparlementaire du 6 février 1934 : le paroxysme de la crise

Recueil. Les évènements du 6 février 1934, photographie de presse, Agence Meurisse, Paris, 1934 - source : Gallica-BnF

Les ligues d’extrême-droite multiplient les manifestations dans Paris, mobilisées par la presse d’extrême-droite qui multiple les titres violents et les appels à l’insurrection, appelant « à mettre à la lanterne (...) la racaille parlementaire », « Paris soulevé a chassé le ministère Chautemps », « A bas les voleurs », « A bas le régime abject » clamait L'Action française du 29 janvier 1934. La démission de Chautemps incite les ligues à accentuer leur assaut contre le système parlementaire.

Le 3 février, Daladier est choisi comme président du Conseil. Il renvoie le préfet de Paris Chiappe, jugé trop proche des ligues et aux liens troubles avec Stavisky. Le 6 février, des journaux de droite comme L’Écho de Paris  ou d’extrême-droite comme L’Action française, appellent à manifester sur la place de la Concorde devant le Palais-Bourbon pour contester le vote d’investiture d’Edouard Daladier. A 19h50, la manifestation tourne à l’émeute quand des ligues tentent de marcher sur la Chambre des députés. La répression policière est sévère et le bilan est lourd : 15 morts et 1435 blessés.  La presse d’information multiplie les grands reportages, associant photographies et textes, pour montrer la violence des affrontements.

Regards, Paris, 9 février 1934 - source : Gallica-BnF
Regards, Paris, 9 février 1934 - source : Gallica-BnF

Les titres de la presse du lendemain rendent visibles une fracture de l’opinion publique : Le Populaire déclare « Le coup de force fasciste a échoué ». Les journaux de la droite à l'instar du Figaro et de L’Écho de Paris et d’extrême droite dénoncent la violence de la répression et condamnent le gouvernement (« Après les voleurs, les assassins », « Paris est couvert de sang »). Quand Le Petit Journal voit dans l’événement « une soirée d’émeute à Paris » le 7 février 1934, Le Matin s’inquiète d’une « journée de guerre civile ». Les communistes de L’Humanité condamnent pour leur part « les fascistes (...) et la démocratie qui se fascise » et dénoncent le soutien des socialistes à Daladier, à la tête d’un « gouvernement bourgeois ».

Recueil. Les évènements du 6 février 1934, photographie de presse, Agence Meurisse, Paris, 1934 - source : Gallica-BnF

Charles Maurras (1868-1952)

Journaliste, auteur prolifique et politicien contre-révolutionnaire, monarchiste antirépublicain et antisémite, il théorise le nationalisme intégral. Il dirige L’Action française, qui devient le principal quotidien de l’extrême-droite sous la IIIe République, et fonde la ligue du même nom en 1905. Il a une influence considérable auprès des conservateurs et des élites. La violence de ses diatribes contre le traité de Versailles ou le système parlementaire se diffuse dans l’opinion. La condamnation pontificale en 1926 marque la fin de l’apogée de L’Action française. Il est condamné à la réclusion à perpétuité et à la dégradation nationale en 1945 pour avoir soutenu le régime de Vichy.

Charles Maurras, Frederic Boissonnas - source : WikimediaCommons

La facture de l’opinion publique face à la crise politique du 6 février 1934

Pour les mouvements de gauche, la menace fasciste est évidente. Il faut rappeler que nombreuses ligues d’extrême-droite ont adopté les modèles et les rites paramilitaires fascistes et nazis et que cette émeute se déroule dans le contexte de prise du pouvoir par Hitler en Allemagne. Les mouvements de gauche appellent à faire grève le 12 février : Blum y déclare « Nous sommes là tous unis pour défendre la République ». Ce sursaut permet à la gauche (PCF, SFIO, radicaux) de se réunir autour de l’antifascisme, facilitant la formation du Rassemblement populaire en 1935. Dans la mythologie de la gauche, la journée du 6 février préfigure le Front Populaire en 1936. Les ligues sont interdites en 1936 par le Front populaire.

Ce sont des anciens combattants sans armes qui criaient : "A bas les voleurs ! vive la France" que le Cartel a fait tuer le 6 février 1934, affiche, 1936 - source : Gallica-BnF

Pourtant, le 6 février, l’émeute a échoué. C’est la démission de Daladier le lendemain qui donne la victoire aux manifestants. Bien qu’investi avec une confortable majorité, les leaders du parti radical, refusant leur soutien à Daladier pour mettre en place l’état de siège, l’encouragent à démissionner. Pour la deuxième fois en onze jours, la pression de la rue, suscitée par la droite et l’extrême-droite, a eu raison d’un gouvernement disposant d’une forte majorité à l’assemblée. Gaston Doumergue ancien président de la République, est sorti de sa retraite politique, pour constituer son ministère d’union nationale qui s’avérera être un échec.

Cette crise « met à nu la crise du parti radical et l’usure de la synthèse républicaine » selon la formule de Winock et reflète la désaffection des classes moyennes envers le radicalisme et leur ralliement aux solutions d’autorité contre le système parlementaire (exécutif fort notamment pour sortir de l’immobilisme). Le Petit Journal ose même réaliser une consultation populaire pour faire choisir par ses lecteurs le dictateur qui conviendrait le mieux à la France.

Recueil. Les évènements du 6 février 1934, photographie de presse, Agence Meurisse, Paris, 1934 - source : Gallica-BnF
Recueil. Les évènements du 6 février 1934, photographie de presse, Agence Meurisse, Paris, 1934 - source : Gallica-BnF
Recueil. Les évènements du 6 février 1934, photographie de presse, Agence Meurisse, Paris, 1934 - source : Gallica-BnF

Alexandre Stavisky (1898-1933)

Juif d’origine russe, naturalisé français en 1920, il s’est construit une carrière d’escroc. Proche de parlementaires, il profite de la naïveté ou des négligences du personnel politique pour bénéficier d’appuis et de recommandations. Il monte avec le député-maire de Bayonne, le radical Garat, l’affaire du Crédit municipal, qui lui a permis de détourner 200 millions de francs en émettant de faux bonds de caisse. La police est à sa recherche et le traque jusque dans son chalet de Chamonix. Elle découvre son corps agonisant le 8 janvier 1934. La thèse du suicide est immédiatement mise en doute par la presse et l’opinion publique.

 

Le Petit Parisien : journal quotidien du soir (Paris) ; 9 janvier 1934 - source : Gallica-BnF

Bibliographie

 

Mathias Bernard, « L'antiparlementarisme de droite dans la France des années 1930 », in Parlement[s], Revue d'histoire politique, n° HS 9, mars 2013, p. 99-111.


Serge Berstein, Le 6 février 1934, Julliard, Paris, 1975.


Danielle Tartakowsky, Le pouvoir est dans la rue : crises politiques et manifestations en France, Aubier, Paris, 1997.


Michel Winock, La fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques 1871-1968, Point Seuil, Paris, 2001.