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Les accords de Munich en 1938

le par - modifié le 01/10/2021
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En septembre 1938, l’Europe est au bord de la guerre à cause de la crise des Sudètes. Le 30 septembre 1938, Édouard Daladier est acclamé par une foule parisienne à son retour de la conférence de Munich, persuadée qu’il a su préserver la paix face aux exigences hitlériennes, au prix du sacrifice de la Tchécoslovaquie.

La crise des Sudètes et la politique d’apaisement des démocraties européennes

Le 12 septembre 1938, Hitler déclenche une crise diplomatique entre l’Allemagne et la Tchécoslovaquie en réclamant le rattachement des Allemands des Sudètes au IIIe Reich au nom du droit à l’autodétermination (Le Populaire, 13 septembre 1938). Il s’appuie sur le parti pro-nazi des Sudètes dirigé par Konrad Henlein qui multiplie les provocations en Tchécoslovaquie (Le Figaro, 18 septembre 1938).

Le Petit Journal, 27 septembre 1938 - source : Gallica-BnF
Le Petit Journal, 27 septembre 1938 - source : Gallica-BnF

Cette crise reflète la montée des tensions en Europe, provoquées par les coups de force d’Hitler depuis son arrivée au pouvoir en 1933. Il entreprend un progressif démantèlement du traité de Versailles, remettant en question ses clauses territoriales et militaires, considérées comme des « diktats » et multiplie les revendications territoriales pangermanistes. Il rétablit le service militaire le 16 mars 1935 (Le Petit Parisien, 17 mars 1935) puis remilitarise la Rhénanie en mars 1936. Il obtient la réintégration de la Sarre en 1935 puis procède à l’Anschluss (la fusion de l’Autriche dans le IIIe Reich) le 12 mars 1938 (Paris-soir, 13 mars 1938).

Les revendications hitlériennes suscitent l’inquiétude des démocraties européennes qui privilégient une politique d’apaisement, pour préserver la paix. On ne peut comprendre cette diplomatie sans mesurer la prégnance du pacifisme et la crainte de voir se reproduire une nouvelle guerre mondiale dans l’opinion publique et parmi les dirigeants. Cette politique d’appeasement est l’œuvre de Chamberlain, premier ministre britannique, à laquelle la France s’est globalement soumise. Il rencontre Hitler le 15 septembre à Berchtesgaden, puis les 22 et 23 septembre à Bad Godesberg pour trouver une sortie de crise (Le Matin, 24 septembre 1938).

« Dans le salon ou ont lieu les pourparlers, après le dîner, avant que reprenne la Conférence, les « Quatre » et leurs collaborateurs conversent en toute cordialité », Paris-soir, 1er octobre 1938 - source : Gallica-BnF
« Dans le salon ou ont lieu les pourparlers, après le dîner, avant que reprenne la Conférence, les « Quatre » et leurs collaborateurs conversent en toute cordialité », Paris-soir, 1er octobre 1938 - source : Gallica-BnF

Les accords de Munich et l’illusion de la paix

Hitler radicalise sa revendication et lance un ultimatum à la Tchécoslovaquie. Il exige le démantèlement des forteresses aux frontières et l’évacuation par les Tchèques de la région des Sudètes qu’il entend rattacher au IIIe Reich le 1er octobre. Mais le président tchécoslovaque Benes refuse de céder à l’ultimatum  et mobilise ses troupes le 23 septembre. Les opinions publiques française et britannique craignent l’imminence d’une guerre. Le 26, Hitler à bout de patience est prêt à anéantir la Tchécoslovaquie (L’Humanité, 27 septembre 1938). Toutefois, il assure qu’il s’agit de sa dernière revendication territoriale (Le Petit Journal, 27 septembre 1938).

« M. Daladier vient d'arriver à la maison du Führer et quelques secondes plus tard, il rencontre M. Mussolini auquel il serre la main. Aux côtés des deus Premiers français et l'italien, on voit le chancelier Adolf Hitler. », Paris-soir - source : BnF
« M. Daladier vient d'arriver à la maison du Führer et quelques secondes plus tard, il rencontre M. Mussolini auquel il serre la main. Aux côtés des deus Premiers français et l'italien, on voit le chancelier Adolf Hitler. », Paris-soir - source : BnF

Mussolini propose in extremis une conférence de paix pour éviter l’engrenage fatal des alliances, qui se déroule à Munich les 29 et 30 septembre 1938, avec l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne et l’Italie, sans la présence de la Tchécoslovaquie et de l’URSS (L’Humanité, 30 septembre 1938). Daladier et Chamberlain signent les accords de Munich et la France sacrifie son allié tchèque sur l’autel de la paix. Benes est contraint d’accepter le démembrement de son pays et l’annexion des Sudètes par l’Allemagne.

Édouard Daladier (1884-1970)

 

Agrégé d’histoire, il devient député radical dans le Vaucluse en 1919 et est réélu jusqu’en 1940. Rival d’Édouard Herriot au sein du parti radical, il est plusieurs fois ministre et président du Conseil. Il jouit d’une réputation de fermeté. Il est président du Conseil lors de l’émeute antiparlementaire du 6 février 1934. Il est l’un des acteurs clés du rassemblement de la gauche pour les élections de juin 1936 et de la signature des accords de Munich en septembre 1938. Arrêté par le régime de Vichy et déporté par les Allemands en 1943, il reprend sa carrière politique après-guerre et reste une figure importante du parti radical. Il refuse de voter l’investiture de De Gaulle en 1958.

Édouard Daladier - source : Gallica-BnF
Édouard Daladier - source : Gallica-BnF

A son retour à Paris, Daladier, qui croyait se faire huer par la foule pour avoir cédé aux exigences d’Hitler, est acclamé avec enthousiasme en héros : il a su préserver la paix (Le Petit Parisien, 1er octobre 1938). Il aurait déclaré « Les cons ! S’il savait ... » mais c’est la formule de Churchill qui est restée la plus célèbre, adressé à Chamberlain :

« Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ».

« De gauche à droite MM. Chamberlain (à moitié caché par le Führer), Hitler, Mussolini, Ciano, Daladier, von Ribbentrop et Schmidt (interprète) », Le Journal, 30 septembre 1938 - source : Gallica-BnF
« De gauche à droite MM. Chamberlain (à moitié caché par le Führer), Hitler, Mussolini, Ciano, Daladier, von Ribbentrop et Schmidt (interprète) », Le Journal, 30 septembre 1938 - source : Gallica-BnF

Un « lâche soulagement » : une opinion publique et une presse viscéralement attachées à la paix ?

La presse est unanime à saluer l’accord de Munich (Le Journal, 30 septembre 1938, L’Action française, 30 septembre 1938). Les titres reflètent le soulagement : « La paix est sauvée » (Le Figaro, 30 septembre 1938). L’enthousiasme est total chez Prouvost qui déclame : « La Paix ! La Paix ! Voilà le mot qui, ce matin, se lisait dans tous les yeux, sortait joyeusement de toutes les lèvres. Le monde respire. Nous allons donc encore vivre (...). Notre président du Conseil et notre ministre des Affaires étrangères nous ont gardé la paix (...) Dans l’honneur et la dignité » (Paris-Soir, 1er octobre 1938). Léon Blum évoque un « lâche soulagement ».

Les accords de Munich sont ratifiés par les députés avec 535 voix contre 75, dont celle de l’antimunichois de droite nationaliste Henri de Kérillis (qui dénonça ces accords dans L’Épopée) et 73 députés communistes. Cela provoque la fin officielle du Front populaire : Daladier rompt avec les communistes (L’Ouest-Éclair, édition de Rennes, 28 octobre 1938).

« La frénétique ovation de la foule parisienne à MM. Édouard Daladier et Georges Bonnet. », Le Petit Parisien, 1er octobre 1938 - source : Gallica-BnF
« La frénétique ovation de la foule parisienne à MM. Édouard Daladier et Georges Bonnet. », Le Petit Parisien, 1er octobre 1938 - source : Gallica-BnF

L’opinion publique est en fait plus contrastée et on voit se dessiner une fracture en « munichois » (cf. analyse Le Matin, 17 octobre 1938) et « antimunichois » (L’Humanité, 29 novembre 1938). La presse et la classe politique deviennent représentatives de cet « esprit munichois » qui se résigne à la paix par tous les moyens. L’enthousiasme à l’égard des accords est plus partagé dans l’opinion publique : Un sondage de l’lfop portant sur les accords de Munich est publié : 57 % des sondés les approuvent et 37 % les jugent néfastes mais 70 % pensent qu’il faut à présent résister à toute nouvelle exigence d’Hitler.

Comité mondial contre la guerre et le fascisme et du mouvement "Paix et Liberté", 1938 - source : Gallica-BnF
Comité mondial contre la guerre et le fascisme et du mouvement "Paix et Liberté", 1938 - source : Gallica-BnF

Cet accord reflète la faiblesse des démocraties européennes. La Wehrmacht entre dans Prague le 15 mars 1939 et bafoue les accords de Munich signés six mois plus tôt en annexant la Bohême-Moravie et en créant un état fantoche de Slovaquie (Le Petit Journal, 15 mars 1939). Daladier accélère le processus de réarmement mais la France et la Grande Bretagne ont perdu en crédibilité en abandonnant un allié sans intervenir militairement. Cela convainc l’URSS de signer un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie le 23 août 1939.

Analyse

Le Matin du 17 octobre 1938

Le Matin est un journal qui devient de plus en plus antiparlementaire et anticommuniste durant l’entre-deux-guerres et se rapproche de l’extrême-droite. Il s’affiche comme ouvertement pacifiste et favorable à des concessions face aux exigences des nazis, au nom de la préservation de la paix à tout prix. Dans l’éditorial, on observe deux tendances diplomatiques : le repli sur l’empire colonial et la dénonciation des alliances de revers en Europe centrale contre l’Allemagne qui entraînerait la France dans des guerres lointaines.

On se rapproche de la formule de Marcel Déat dans L’Opinion en 1939 : faut-il « mourir pour Dantzig ? ». La France « doit rechercher des ententes pacifiques et surtout des rapprochements économiques » : une allusion à peine voilée à l’Allemagne. Le pacifisme de la droite et de l’extrême-droite, même par les milieux nationalistes jadis hostiles à tout compromis avec l’Allemagne (cf. Traité de Versailles), reflète leur peur du bolchevisme : il ne faut pas être trop ferme avec les nazis au risque de favoriser l’URSS.

Le Matin, 17 octobre 1938

Bibliographie

 

Jean-Pierre Azema, De Munich à la Libération (1938-1944), Paris, Le Seuil, 1979.


Serge Berstein, La France des années trente, Paris, Armand Colin, 1988.


Elisabeth du Reau, « Munich ou la stratégie de l’abandon », L’Histoire, n° 218 (février 1998).


Pierre Miquel, Le piège de Munich, Paris, Denoël, 1998.


Michel Winock, Le XXe siècle idéologique et politique, « L’esprit de Munich », Paris, Tempus, 2009, p. 379-397.