Écho de presse

Naissance d’une revue culte : les Cahiers du Cinéma

le 21/11/2021 par Pierre Ancery
le 12/11/2021 par Pierre Ancery - modifié le 21/11/2021
Sommaire et Une du premier numéro des Cahiers du cinéma, avril 1951 - source : RetroNews-BnF
Sommaire et Une du premier numéro des Cahiers du cinéma, avril 1951 - source : RetroNews-BnF

Lancés en avril 1951, Les Cahiers du cinéma introduisent une rupture dans l’histoire de la critique cinématographique. Les tout premiers numéros, dans lesquels se détache la figure déterminante d'André Bazin, contiennent déjà en germe les ingrédients qui feront le succès de la revue.

C’est en avril 1951 que paraît le premier numéro d’une revue appelée à jouer un rôle central dans l’histoire de la critique cinématographique française.

Fondés par André Bazin, Jacques Doniol-Valcroze, Joseph-Marie Lo Duca et Léonide Keigel, Les Cahiers du cinéma vont créer une brèche dans la culture artistique de l’après-guerre. Ces critiques (tous masculins, la première femme à écrire dans Les Cahiers sera Sylvie Pierre dans les années 1960) vont en effet défendre l’idée que le cinéma ne se résume pas à un simple divertissement.

Pour eux, au contraire, il s’agit d’un art à part entière, comptant déjà de grands auteurs que la revue va défendre et mettre en avant : Orson Welles, Howard Hawks, Marcel Carné, Billy Wilder, Joseph L. Mankiewicz, Luis Buñuel, Charlie Chaplin ou Jean Renoir.

Succédant à la Revue du cinéma dirigée par Jean-Georges Auriol qui a cessé de paraître en octobre 1949, Les Cahiers du cinéma se présentent dans un premier temps sous la forme d’une revue de 78 pages, vendue 150 francs, comprenant de nombreux documents et photographies.

Sans ligne éditoriale fixe à ses débuts, la revue propose aussi et surtout des textes théoriques et critiques qui, par bien des aspects, contiennent en germe le futur « esprit » des Cahiers, tel qu’il se précisera au fil  des années 1950.

Dans ces premiers numéros, on trouve des articles de Jacques Doniol-Valcroze, Lo Duca, Alexandre Astruc, Claude Mauriac... Mais la figure dominante des jeunes Cahiers est André Bazin (1918-1958), ancien fondateur de ciné-clubs très engagé dans l’éducation populaire. Ses textes auront une influence décisive sur l’ensemble de la critique française, et en particulier sur les futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague.

En avril 1951, Bazin signe ainsi un grand texte intitulé « Pour en finir avec le profondeur de champ », dans lequel il analyse l’usage de ce procédé chez Orson Welles ou Jean Renoir.

« Son utilisation est devenue courante mais assurément plus discrète que celle d'Orson Welles dans Citizen Kane ; non plus systématique, comme dans Les plus belles années de notre vie, mais plutôt latente et comme en réserve dans l'arsenal stylistique du metteur en scène. Surtout nous nous y sommes habitués et son intrusion dans une séquence ne nous frappe pas plus que jadis, le jeu périmé du champ contre champ.

Mais il n'est plus guère de films qui témoignent de quelque soin, américain, français, anglais ou italien dans lesquels telle ou telle séquence ne soit construite en profondeur. »

Autre exemple, dans le numéro de juin 1951, André Bazin rédige un article extrêmement louangeur sur Robert Bresson, le réalisateur de Journal d’un curé de campagne, un film adapté du roman de Bernanos qui vient de sortir en salles. 

« Si Le Journal d’un curé de campagne s’impose comme un chef-d’œuvre avec une évidence quasi-physique, s’il touche le "critique" comme beaucoup de spectateurs naïfs, c’est d’abord parce qu’il atteint la sensibilité, sous les formes les plus élevées sans doute d’une sensibilité toute spirituelle, mais enfin plus le cœur que l’intelligence. »

Caractéristique de ces premiers numéros, la rubrique « Le pour et le contre » permet aux différents rédacteurs de proposer chacun leur point de vue sur une même thématique. Dans le numéro de juillet 1951, par exemple, André Bazin et ses collègues discutent tour à tour de cette assertion de Man Ray :

« Les pires films que j’aie jamais vus, ceux qui m’endorment, contiennent dix ou quinze minutes merveilleuses ; les meilleurs films que j’aie jamais vus ne contenaient que dix ou quinze minutes valables. »

Le journal, qui sera plus tard célèbre pour avoir lancé le mouvement dit de la « politique des auteurs », propose dès ses débuts de longs articles détaillés portant sur des cinéastes précis. En mai 1951, Jacques Doniol-Valcroze écrit ainsi un texte sur Joseph L. Mankiewicz, le réalisateur américain de L’Aventure de madame Muir (1947) et de Ève (1950).

« Le découpage est tellement sûr, tellement souple, tellement aisé que l’on serait bien embarrassé à propos de ce film de parler de ce monstre à mille têtes : la technique cinématographique. Elle est ici totalement invisible.

Mankiewicz cinématographie comme il respire : avec aisance, avec une déconcertante facilité. Nul doute que cette facilité ne soit le résultat de mille efforts, mais où, quand, comment ? »

Dès ces premiers numéros, les pages des Cahiers du cinéma laissent également la place à des réalisateurs débutants ou encore confidentiels. C’est le cas par exemple  de Chris Marker, futur cinéaste de La Jetée et de Sans soleil, qui publie en juillet 1951 un article consacré au cinéma allemand.

Citons aussi l’Américain Kenneth Anger. En activité depuis la fin des années 1930 (il réalisa son premier film à l'âge de dix ans), Anger sera appelé à devenir un réalisateur culte, œuvrant dans le cinéma underground et expérimental (Scorpio Rising, Lucifer Rising...). En septembre 1951, on retrouve sa signature dans Les Cahiers, au bas d’un article intitulé « Modestie et art du film », qu’il fait précéder d’une citation de Lautréamont.

Autre plume présente dès les débuts de la revue, celle de Maurice Schérer, qui deviendra connu quelques années plus tard sous le pseudonyme d’Éric Rohmer (il sera l’un des piliers du journal). Le futur réalisateur de Ma nuit chez Maud et de La Collectionneuse intervient dans le numéro de juin avec un texte nommé « Vanité que la peinture », dans lequel il discute, entre autres, de la représentation du mouvement au cinéma.

« Mais ce n’est pas assez de dire que le cinéma est l’art du mouvement. De la mobilité lui seul fait une fin, non la quête d’un équilibre perdu. Contemplez deux danseurs : notre regard n’est satisfait qu’autant que le jeu des forces s’annule. Tout l’art du ballet n’est que de composer des figures et le mouvement même y est simple effet d’inertie.

Songez maintenant à Harold Lloyd gesticulant du haut de son échafaudage, au gangster guettant l’instant où une faute d’attention du policier lui permettra de s’emparer de l’arme qui le menace. Stabilité, mouvement perpétuel, autant de violences faites à la nature. Le plus réaliste des arts, tout naïvement, les ignore. »

Revue critique et engagée, Les Cahiers du cinéma première manière s’interrogent aussi, dans le numéro de juin 1951, sur un médium d’invention récente : la télévision. Objet d’un texte du réalisateur Pierre Viallet, celle-ci se voit décortiquée, en même temps que ses usagers, par le magazine :

« De toute façon le téléspectateur est déjà un personnage désabusé, qui a vu tous les films. Ce nouveau venu, intoxiqué chaque soir à domicile, réclame son poison. Il fume ses vingt heures de tube-récepteur par semaine et exige, sous peine d’enrayer l’essor de la télévision, que de l’opium surgissent de nouvelles formes, des lignes inédites, des événements qui agitent ses vertèbres [...].

Le rôle de la télévision, il ne faut pas l’oublier, consiste à faire partie de la vie du spectateur. Il faut s’introduire dans son appartement, le charmer, l’entourer, le soigner, le mijoter à feu doux et bientôt, si l’on est assez malin, habiter chez lui. »

Enfin, la revue se distingue déjà, dans certains articles, par des jugements extrêmement tranchés - élitistes, diront ses détracteurs - qui resteront jusqu’à aujourd’hui sa marque de fabrique. Une option éditoriale qui s’illustre par exemple dans cette « Lettre de New York » d’Herman G. Weinberg, en octobre 1951, dans laquelle Alfred Hitchcock se voit qualifié de réalisateur sur le déclin (il lui restait pourtant à réaliser Fenêtre sur cour, Sueurs froides, La Mort aux trousses, Psychose et Les Oiseaux, films qui seront d’ailleurs défendus par le journal) :

« Le temps est révolu où Hollywood abondait en grands cinéastes. Aujourd’hui, les films sont l’œuvre de producteurs bien plus que de réalisateurs [...].

Strangers on a Train, le dernier film d’Alfred Hitchcock [...] prouve, si cela est encore nécessaire après The Rope, qu’Hitchcock, qui fut un réalisateur brillant et original, décline plus rapidement qu’aucun autre des anciens metteurs en scène de premier plan. Encore un scénario morbide et plein d’invraisemblances dont le héros est un tueur psychopathique et homosexuel. »

Forts de cette radicalité et de cette exigence, Les Cahiers occuperont dès les années 1950 une place déterminante dans le paysage critique et cinématographique français. Notamment avec l’arrivée, dans les années suivantes, de jeunes critiques qui se feront la main en publiant leurs textes dans le journal, avant de passer à la réalisation.

Leurs noms : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette ou Claude Chabrol. Soit les principaux cinéastes de la Nouvelle Vague : leur passage dans la revue constituera l’un des temps forts de l’histoire longue et mouvementée des Cahiers, lesquels, plus de 70 ans après leur création, sont toujours en activité.

-

Pour en savoir plus :

Antoine de Baecque, Les Cahiers du cinéma : histoire d'une revue (deux tomes), éd. Cahiers du cinéma, 1991

André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ? (quatre volumes), Éditions du Cerf, 1958-1962

Emilie Bickerton, Brève histoire des Cahiers du cinéma, Les Prairies ordinaires, coll. « Penser/croiser », 2012