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La fondation du Petit Journal en 1863

le par - modifié le 22/03/2021
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La fondation du Petit Journal par Moïse Millaud en 1863, durant le Second Empire, constitue un bouleversement majeur dans l’histoire de la presse du XIXe siècle : il s’agit du premier quotidien qui s’adresse à une clientèle populaire, jusque-là délaissée par les grands journaux politiques. Quotidien à un sou, il devient le premier journal de masse en France et connaît son apogée dans les premières décennies de la IIIe République.

Le premier journal de masse français

La fondation du Petit Journal par Moïse Polydore Millaud fait entrer la presse dans l’ère de la massification. Il créé un quotidien apolitique, visant autant à informer, qu’à distraire et édifier le lecteur. Destiné à être lu par tous les milieux, il cible un lectorat citadin et populaire (boutiquiers, artisans et ouvriers), plutôt ignoré par les grands journaux politiques, encore très élitistes.

Son premier numéro est publié le 1er février 1863. Le quotidien connaît une réussite rapide et surprenante. En octobre, il est déjà vendu à 83.000 exemplaires alors que Le Siècle, plus fort tirage des journaux politiques, plafonne à 50.000. En 1865, son tirage est supérieur à l’ensemble de la presse parisienne (259.000 exemplaires).

Durant les années 1870, le journal connaît des difficultés. Il doit faire face à la concurrence de la Petite Presse de Janin (1866) qui imite son concept ou du Petit Parisien (1873). Le journal est très endetté à cause de la mauvaise gestion de Moïse Millaud et de son neveu Alphonse. La reprise en main du quotidien par Emile de Girardin, en 1873, ne modifie guère la ligne éditoriale.

Il continue sa progression sous la IIIe République, en s’ouvrant à un lectorat plus rural, et devient un journal républicain conservateur. Le journal se dote d’un hebdomadaireLe Petit Journal Supplément du Dimanche, en 1884, qui intègre l’illustration couleur à partir de 1890. C’est le premier quotidien français à dépasser le million en 1891.

Caricature de Polydore Millaud ; Nadar - source : Gallica-BnF

Moïse Millaud (1813-1871)

Moïse "Polydore" Millaud est un homme d’affaires et un patron de presse. L’Audience, journal judiciaire (1839-1846) constitue sa première réussite, attirant un public avide de faits divers. Il se tourna vers la presse financière avec Le Négociateur, rachète avec Jules Mirès Le Journal des Chemins de fer en 1848 puis La Presse de Girardin en 1856 mais il ne réussit pas à enrayer sa chute et prend conscience que son modèle commercial est dépassé. Fondateur du Petit Journal en 1863, il crée le premier quotidien de masse en vente au numéro. Patron de presse jugé trop proche du Second Empire, sa mémoire s’efface de l’histoire du journalisme français sous  la IIIe République au profit de Girardin.

Photographie de Millaud ; Atelier Nadar ; 1900 - source : Gallica-BnF

Un quotidien populaire à un sou

Exemple d'autopromotion dans Le Petit Journal, Supplément du Dimanche, 30 avril 1905 - source : Gallica-BnF

Moïse Millaud adopte une politique commerciale agressive. Voulant s’ouvrir aux milieux modestes, il renonce à l’abonnement au profit de la vente au numéro et vend le son quotidien 5 centimes (soit un sou, la plus petite pièce en circulation), au tiers du prix des autres.

Pour produire à moindre coût, il fait du Petit Journal un journal du soir jusqu’en 1871 (afin d’éviter les surcoûts du travail de nuit), d’un plus petit format (43x30 cm). Mais c’est son choix de ne pas parler de politique qui lui permet de réduire les frais de production : il échappe au droit de timbre, qui fait doubler le prix de vente des journaux sous le Second Empire et peut utiliser la messagerie des chemins de fer.

Le Petit Journal est la première entreprise de presse à se doter d’un service de distribution : Millaud systématise la vente à la criée dans la rue (ce qui implique la constitution d’un réseau de vendeurs à Paris et dans les départements), dans les bibliothèques de gare Hachette et multiplie les affiches de publicité sur les "murs de toutes les gares en France jusque dans les localités les plus reculés" et l’autopromotion.

Exploitant les innovations techniques, le patron de presse se dote en 1867 des rotatives Marinoni pour accélérer l’impression et Il profite de l’extension du réseau ferroviaire pour faire vendre son quotidien le matin dans les grandes villes. En outre, il a conscience des progrès de l’instruction hérités des lois Guizot (1833) qui permettent d’élargir le lectorat aux couches inférieures de la bourgeoisie et aux milieux populaires urbains.

Emile de Girardin (1802-1881)

Il est l’inventeur de la presse moderne, financé par la publicité. Il fonde plusieurs journaux (Le Voleur, La Mode, Le Journal des connaissances utiles) avant de connaître la consécration avec La Presse en 1836, et en rachetant Le Petit Journal en 1873. Il mène également une longue carrière politique de député depuis 1834. Opposé au conservateur Guizot sous la Monarchie de Juillet, il soutient l’accession de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la IIe République mais combat la restauration impériale. Il défend la liberté de presse contre toute forme de censure. Rallié à la IIIe République, Il a un rôle clé dans l’élaboration de la loi sur liberté de la presse de 1881.

Emile de Girardin, Atelier Nadar, 1900 - source : Gallica-BnF

La recette du succès : chroniques, faits-divers et romans-feuilletons

Première illustration couleur dans Le Petit Journal, Supplément du Dimanche, 29 novembre 1890 - source : Gallica-BnF

Le succès du Petit Journal doit beaucoup aux chroniques quotidiennes de Timothée Trimm. Elles traitent de tout et n’importe quoi : des lunettes et des lorgnons, du nouvel Opéra de Paris, de l’isthme de Suez mais aussi des thématiques moralisantes.

Millaud fait de son quotidien un journal à sensation selon Le Gaulois :

« Un banquier, M. Millaud, comprend la puissance immense du petit sou ; il devine l’attrait du fait-divers, de la femme écrasée sous les roues de l’omnibus, de l’enfant qui tombe par la fenêtre en l’absence de sa mère, de la jeune fille qui se jette dans la Seine pour ne pas survivre à son amour trompé ; il devine c’est là qu’est le merveilleux) le génie de Timothée Trimm ; il l’embauche ; il lui livre à perpétuité la première page du Petit Journal, et, du même coup, il acquiert un million de lecteurs. »

 

 

 

« Pour gagner de l’argent avec de semblables journaux, il faut avoir le courage d’être bête » aurait déclaré le patron de presse. L’Affaire Troppman (1869) illustre le rôle du fait-divers dans l’essor du journal qui a su mettre en scène les rebondissements, transformer le crime en feuilleton et ainsi dépasser les 500.000 exemplaires.

Le crime et l’enquête policière sont également au cœur des romans feuilletons du Petit Journal. Millaud fait appel à des feuilletonistes célèbres comme Ponson du Terrail (auteur de la Résurrection de Rocambole entre octobre 1865 et février 1866) et Emile Gaboriau, qui invente le roman policier populaire.  

De fait, on accuse le quotidien de favoriser la corruption des esprits, voire « l’augmentation de plusieurs degrés dans la crétinisation de certaines classes abonnées à ce type de lecture » selon Villemessant. Le député Pouyer-Quertier voudrait le voir banni « de la chaumière du paysan et de l’atelier ». Pourtant, ce quotidien très conformiste et moralisateur est considéré comme un instrument d’intégration des classes populaires. « Le Petit Journal peut rendre de grands services en propageant les bons préceptes et les exemples édifiants » déclare Léo Lespès dans Le Figaro du 12 novembre 1863. 

Caricature de Timothée Trimm dans La Lune, 23 septembre 1866, André GIll - source : Gallica-bnF

Timothée Trimm (1815-1875)

Pseudonyme de Léo Lespès, de son vrai prénom, Joseph Napoléon, journaliste et romancier dont le rôle de chroniqueur dans Le Petit Journal l’a assuré d’une renommée sans égale. Après avoir travaillé au Figaro de Villemessant, il fait sa première chronique le 26 juillet 1863 sans discontinuité jusqu’à son départ pour Le Petit Moniteur en 1869. Il est remplacé par Thomas Grimm (pseudonyme collectif regroupant Henri Escoffier et ses collaborateurs). Méprisé par l’intelligentsia de l’époque, ses chroniques prenaient la forme de conversation avec le lecteur pour aborder des sujets de la vie quotidienne et des faits-divers. 

Photographie de Timothée Trimm dans Portraits d'écrivains et hommes de lettres de la seconde moitié du XIXe siècle, tome 8 - source : Gallica-BnF

Bibliographie

 

Christophe Charle, Le Siècle de la presse (1830-1890), Seuil, Paris, 2004.


Patrick Eveno, L’Argent de la presse française des années 1820 à nos jours, Éditions du CTHS, Paris, 2003.


Marc Martin, "La réussite du Petit Journal ou les débuts du quotidien populaire" , dans Bulletin du centre d'histoire contemporaine, n°3, 1982, p.11-36.


 

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