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Les premières bandes dessinées de fantasy en France

le par - modifié le 13/10/2020
le par - modifié le 13/10/2020

À la fin des années trente dans le magazine pour enfants Jumbo sont publiées des histoires d’un genre nouveau, exaltant les aventures de personnages exilés sur des terres où règnent toujours épées et magie. Cette littérature aura bientôt un nom : fantasy.

En 1938, Jumbo, publication destinée à la jeunesse, publie les aventures de Raoul et Gaston, deux garçons qui parcourent l’Afrique en allant de découverte en découverte, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Car le continent qu’ils explorent n’est pas seulement peuplé de « sauvages », comme se plaît à le dire le texte, mais aussi de mystères et de magie.

Ainsi, de mai à novembre 1938, les deux héros pénètrent dans le monde de la reine Loana, une souveraine blanche qui, possédant « la flamme qui donne la vie éternelle », règne depuis plusieurs millénaires sur les tribus locales. Restée belle, elle use de nombreux pouvoirs fantastiques, peut rendre la vue à un aveugle, peut disparaître à volonté, et évidemment, ensorceler les hommes d’un simple regard.

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D’emblée, ce récit fait écho à des textes classiques, évoquant des magiciennes vivant sur des îles ou au fin fond des forêts, comme Circé de l’Odyssée ou Morgane du mythe arthurien. Mais les aventures de Raoul et Gaston s’inscrivent dans les prémisses de la fantasy, genre apparu à la fin du XIXe siècle dans les pays anglo-saxons mettant en scène des mondes pré-industriels où, à l’opposé de l’Occident moderne, la magie (et pas la science) règne. 

La fantasy, durant l’entre-deux-guerre, se sépare, pour simplifier, en deux branches. Dans la première, les auteurs inventent des mondes merveilleux, totalement différents du nôtre, comme J. R. R. Tolkien qui, en 1937, publie le roman Le Hobbit dont l’action se déroule dans l’univers fictif de la Terre du Milieu. Mais cette fantasy d’outremonde est pendant un temps concurrencé par une fantasy des vallées perdues. Celle-ci met en scène des parties inexplorées du globe où l’Occident n’a pas encore pénétré et où le merveilleux devient la règle ; ce stéréotype est popularisé par le roman She publié en 1886 par l’anglais Henry Rider Haggard. Cet ouvrage, vite traduit en France en 1899 dans La Vie Moderne sous le titre de « La reine Ayesha », est porté à l’écran la même année par Georges Méliès

Preuve de son influence durable, il inspire en 1919 L’Atlantide de Pierre Benoit (au point que ce dernier sera accusé d’avoir plagié Haggard), véritable best-seller de l’entre-deux guerres couronné par l’Académie française, puis mis en image pour le grand écran en 1932 par l’Allemand Georg Wilhelm Pabst dans un style expressionniste.

She inspire aussi les auteurs de BD, notamment Lyman Young qui publie, à partir de 1928 dans la presse outre-Atlantique, le comics Tim Tyler’s Luck, vite adapté en français sous le titre de… « Raoul et Gaston ». Jumbo, en effet, s’est spécialisé dans la traduction d’œuvres étrangères, et les épisodes consacrés à la reine Loana sont en réalité issus d’une adaptation américaine de She

Le succès de ce roman, de ses imitations et, plus largement, de la fantasy des vallées perdues, s’explique tout d’abord par le fait que l’intrigue renvoi à un imaginaire colonial alors en vogue. Il dépeint en effet une Afrique en une terre de mystères prêts à être dévoilés par ceux qui auront le courage d’aller explorer le continent – au point d’ailleurs de susciter des vocations, comme l’explique un article paru dans La Revue mondiale, le 15 juillet 1920 :

« Les romans d’aventures de Sir Rider Haggard sont un appel ininterrompu à l’action, une exaltation de l’énergie morale, un hymne réaliste célébrant la puissance de la volonté et les possibilités illimitées ouvertes au courage des blancs dans les pays de colonisation.

Le développement de l’Empire britannique, jusqu’ici, a été dû en partie aux livres de ce genre. En insufflant l’esprit d’aventure à de jeunes âmes, ceux-ci lui ont assuré les recrues nécessaires pour sa mise en valeur.

De ce point de vue, on s’explique que le président Roosevelt plaçait les romans africains de Sir Rider Haggard au-dessus de tous autres, comme constituant un appel plus direct à la “vie intense”. » 

Haggard n’a pas seulement inspiré des carrières dans le monde anglo-saxon. Claude Farrère, ancien officier dans la marine et qui servit notamment au Proche Orient sous les ordres de Pierre Loti, écrivain chantre de la colonisation et futur académicien, explique dans les colonnes de L’Éclair du 3 février 1920 à quel point l’auteur de She a exercé sur lui une énorme influence : 

« J’avais seize ans quand j’ai lu le premier ouvrage de Sir Ridder Haggard qui me soit tombé sous les yeux. Et dans l’instant, je m’en récitais encore, sans défaillance, une ou deux pages nettement gravées dans mon admiration. 

C’est dire, je crois, la haute valeur d’un homme dont l’écriture peut émerger de notre mémoire après un quart de siècle : je n’ai jamais relu Les Mines du Roi Salomon, depuis 1892 ou 1895… » 

Cette Afrique des vallées perdues fascine parce qu’elle est aussi, pour l’homme blanc, un monde à l’envers. La science y est absente et la magie règne, manipulée par des femmes qui occupent des postes de pouvoirs qu’elles n’ont pas en Occident. Loana, comme Ayesha dans She, soumet ainsi tous les hommes qu’elle croise.

Ici, l’imaginaire colonial et patriarcal s’entremêlent. La reine n’use pas les forces cartésiennes de la technologie, mais celles irrationnelles de la sorcellerie, au point qu’elle plonge parfois dans les abîmes de la folie, idée particulièrement présente au XIXe siècle, notamment dans la peinture – comme sur cette toile de 1891 du Britannique John William Waterhouse représentant l’enchanteresse Circé.

Redoutable à cause de ses charmes, la magicienne est également désirable. Associé à un Orient qui incarne, dans l’esprit d’alors, un monde encore plongé dans un Moyen Âge irrationnel, elle est ainsi représentée, à l’instar de Loana, avec tous les attributs de la femme du harem, véritable fantasme diffusé par la peinture orientaliste, dans une tenue légère mettant en avant un physique attirant.

Mais, toute dangereuse qu’elle soit, la belle est prête à être défaite. Car, si ses sortilèges fonctionnent sur des hommes noirs qu’elle soumet, elle reste vulnérable face à des Occidentaux plus forts qui, eux, sauront la vaincre – comme, dans l’idée coloniale d’alors, ils sauront vaincre le continent et ses mystères. On retrouve là une idée présente notamment dans la mythologie des « Amazones » du Dahomey.

Loana (à l’instar d’Ayesha) finit donc par être défaite. Mais, dans l’univers sériel de Raoul et Gaston, il y a toujours d’autres vallées perdues à explorer et les deux jeunes héros se retrouvent vite dans un second royaume oublié au cœur de l’Afrique, lui aussi dirigé par une souveraine, nommée cette fois Isabeau. 

Lors des premiers épisodes (Jumbo, à l’image de la presse américaine, publie les pages des aventures de Raoul et Gaston à raison d’une par semaine) on apprend que celle-ci, fille d’un puissant seigneur vivant dans la France du XIe siècle, a été bannie par son père parce qu’elle avait levé une armée qui terrorisait la région. Fuyant en Afrique noire via Marseille avec ses sbires, elle a donc fondé un royaume caché où, grâce au pouvoir d’un sorcier local qui lui garantit de vivre mille ans, elle a recréé une société féodale digne des récits de chevalerie.

Régnant d’une poigne de fer sur son fief pendant pendant plusieurs siècles, Isabeau finit par enlever un officier de la Légion étrangère pour en faire son époux. Celui-ci s’échappe et prévient Raoul et Gaston, qui interviennent. Finalement, tout rentre dans l’ordre lorsque la magie qui garantissait à la reine et à ses compagnons une longévité inhumaine se dissipe.

Ce récit extraordinaire s’inspire sans doute du roman Tarzan, Lord of the Jungle (1927) de l’Américain Edgar Rice Burroughs (et traduit en français en 1940 sous le titre Tarzan, seigneur de la jungle) dans lequel l’homme singe découvre une vallée perdue où vivent encore des chevaliers croisés, ouvrage lui-même peut-être tiré des légendes en vogue à la fin du XIXe siècle qui voudraient que les Touaregs descendent de guerriers francs partis en croisade. À chaque fois, ces récits portent l’idée que la colonisation ne serait pas un fait récent et que l’Européen blanc a, depuis des millénaires, exploré et conquis le sol africain.

Durant la guerre, la rédaction de Jumbo n’importe plus des bandes dessinées américaines, mais européennes. Elle publie ainsi à partir de juin 1944 une adaptation pour le neuvième art du film italien de fantasy La Couronne de Fer d’Alessandro Blasetti, sorti en 1941, véritable superproduction de l’époque et lauréat de la coupe Mussolini à Venise.

Cette fois, l’action ne se déroule pas dans une vallée perdue, mais, à l’instar du mythe arthurien, dans une version fictive du Moyen Âge, dans des pays inventés (« Kindaor ») où la magie fait presque partie du quotidien. Comme dans L’Anneau du Nibelung de Richard Wagner, le scénario du film se base sur la présence d’un objet féérique, ici une couronne qui, explique le texte, était une « relique puissante et vénérée. Partout où elle passait, la justice triomphait ».

Ce merveilleux médiévalisé a les faveurs des régimes de l’Axe et des collaborateurs français, qui aiment exalter les exploits guerriers chevaleresques et se plaisent à voir le Moyen Âge et ses légendes comme l’expression d’une « tradition » pervertie par les démocraties modernes. 

L’auteur fascisant et antisémite Lucien Rebatet (sous le pseudonyme de François Vinneuil) dans Je suis Partout du 22 janvier 1943, fait ainsi l’éloge du film de Blasetti où, remarque le critique, l’antagoniste principal Sedemondo (joué par Gino Cervi, le futur Peppone des Don Camillo) évoque un « asiate à l’œil oblique », un « Attila fou de rage », et porte « une barbe de pope, la tiare et le manteau d’Ivan le Terrible », autant de traits renvoyant à Staline et aux caricatures des soldats soviétiques.

Mais, ce que Lucien Rebatet aime par-dessus tout, c’est le mélange des époques, des temps et des lieux, des références qui encore aujourd’hui, est une caractéristique centrale de la fantasy, de la Terre du Milieu de Tolkien jusqu’à la série Game of Thrones, où l’on croise pêle-mêle un imaginaire lié à l’Antiquité, au Moyen Âge et à un Orient fantasmé.

« Ces choses étonnantes et magnifiques se déroulent au temps du Bas-Empire et des Barbares, à trois ou quatre siècles près, entre Byzance et Rome, ce qui laisse une généreuse marge aux réalisateurs. Ils en profitent, certes, sans la moindre contrainte.

Des dames en hennins à la façon d’Anne de Bretagne sortent tout à coup d’un temple grec. Les Scythes du temps d’Ovide côtoient les seigneurs florentins de Botticelli […], la fille [de Sedemondo] est une héroïne de la Tétralogie wagnérienne, et son neveu Arminio se drape dans une toge à la Titus. 

Les mosquées, les colonnes trajanes, le gothique des cathédrales, les mâchicoulis médiévaux, les fers forgés de la Renaissance et les plafonds Louis XIV fraternisent dans un jovial tohu-bohu. 

C’est le salmigondis de tous les opéras à la fois, Aida, Le Trouvère, Boris Goudounov, Faust, Thaïs, Le Crépuscule des Dieux, se mélangeant avec tous les vieux films à grandes cavalcades, ceux qu’on citait tout à l’heure, et encore Christus, Ben-Hur, Le Miracle des Loups. » 

Avec de pareils admirateurs, la fantasy et, plus largement, le merveilleux médiéval ont en France très mauvaise presse au sortir de la guerre, d’autant que les nazis, de leur côté, se sont ouvertement réclamés de l’œuvre de Wagner. Malgré la volonté d’auteur comme Louis Aragon de comparer la Résistance à une nouvelle épopée arthurienne, on préfère mettre en scène dans les publications pour la jeunesse des récits où le fantastique n’est présent que dans les marges.

Pareillement, avec la décolonisation, la fantasy des vallées perdues n’a plus le même attrait. Désormais, dans un monde qui a été complètement exploré, c’est dans d’autres univers ou, comme dans La Couronne de Fer, dans un vague passé réinventé que l’on installe le décor merveilleux.

Ce sera chose faite en France à la fin des années 1950 avec deux bandes dessinées appelées par la suite à connaître une immense popularité : Les Schtroumpfs du Belge Peyo et Les Aventures d’Astérix le Gaulois de René Goscinny et d’Albert Uderzo. Mais, à bien y réfléchir, ces deux œuvres reprennent certaines caractéristiques de la fantasy des vallées perdues. Les Schtroumpfs vivent ainsi dans un village au fin fond d’une forêt, inaccessible au commun des mortels. Et, si le petit hameau d’Astérix et ses copains est facilement trouvable dans le bois d’Armorique aux confins duquel il se situe, il reste toutefois inexpugnable grâce à la magie de la potion du druide Panoramix.

Les ressemblances s’arrêtent néanmoins là. Car, à l’inverse de ce que l’on peut lire dans les aventures de Raoul et Gaston, les héros ne sont pas les explorateurs venus d’ailleurs, mais bien les habitants de ces petites communautés qui tentent, coûte que coûte, de se défendre contre le monde extérieur, incarné soit par Gargamel, soit par les Romains. Le contexte en effet a changé, et il ne s’agit plus pour Peyo, Goscinny ou Uderzo d’exalter la colonisation, mais d’exprimer les craintes d’une population européenne de plus en plus urbanisée face à l’accélération de la modernisation des Trente Glorieuses, qui entraîne un nouvel exode rural et la quasi-disparition des sociétés paysannes.

En ce sens, les villages des petits êtres bleus et des Gaulois restent bien un monde à l’envers par rapport à l’Occident urbanisé. Mais il ne s’agit plus de lieu qu’il faut détruire ou soumettre, comme le royaume de Loana ou d’Isabeau, mais d’utopies désirables, de « mondes que nous avons perdus », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Peter Laslett paru en 1965 et traitant de la fin des paysans au Royaume-Uni.

Désormais, la fantasy exprime la nostalgie d’une modernité occidentale qui doute d’elle-même, au point de faire perdurer chez certains, notamment dans les courants progressistes, l’idée qu’elle serait un genre par essence réactionnaire. Dans un article intitulé « La politique des bulles » publié en décembre 1967 dans Droit et liberté, organe du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, proche du PCF), on peut ainsi lire, dans un paragraphe titré « Charles Maurras et les Schtroumpfs », une critique virulente de l’album Le Schtroumpfissime (1964) :

« Un jour, le grand Schtroumpf doit s’absenter pendant une longue période. Comment les petits Schtroumpfs vont-ils se gouverner en l’absence de cette autorité naturelle ? 

Chacun veut se faire élire chef, et pour être élu, chacun fait assaut de démagogie en promettant la Lune ; comme on peut le prévoir, le plus hâbleur est élu. Dès lors, adieu les promesses, le parvenu devient dictateur, la discorde s’installe dans la communauté, puis la guerre civile. Des insoumis prennent le maquis ; les loyalistes fortifient le village hier largement ouvert sur la campagne.

Bref, l’ordre ne reviendra qu’avec le retour du Grand Schtroumpf à l’autorité incontestable et incontestée. Toute la théorie maurrassienne est dans cette histoire, que l’on pourrait croire extraite des livres pour enfants édités sous l’Occupation ; on y expliquait que la défaite de 1940 était due à la démocratie – la démocrassouille, disait-on alors. » 

Ce malentendu (car Le Schtroumpfissime peut être aussi lu comme une critique de la dictature, voire de la guerre) faisant de la fantasy une littérature crypto-conservatrice, perdurera pendant de nombreuses décennies. Souvenir d’un temps où, comme d’autres genres littéraires et artistiques, elle a pu servir à exprimer une idéologie colonialiste et raciste.

Pour en savoir plus :

Anne Besson, « Du préraphaélisme aux comics, l’imaginaire s’illustre », in: Anne Besson (dir.), Fantasy, retour aux sources, BnF, 2020

William Blanc, « Astérix. De la Résistance à l’utopie pavillonnaire », in Kaboom, HS n° 1, 2015, p. 44-49

William Blanc, « Bande Dessinée » et « Comics », in: Anne Besson (dir.), Dictionnaire de la fantasy, Paris, Vendémiaire, 2018, p. 31-34 et 67-73.

William Blanc, « Voyage vers ailleurs et autrefois », in Anne Besson (dir.), Fantasy, retour aux sources, BnF, 2020

Umberto Eco, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana, Paris, Grasset, 2005

Jean-Loïc Le Quellec, La Dame Blanche et l’Atlantide : Ophir et le Grand Zimbabwe. Enquête sur un mythe archéologique, Paris, Errance, 2010

Frédéric Zalewski, « De quoi schtroumpf est-il le nom ? », in du9.org, juillet 2011

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William Blanc est historien, spécialiste du Moyen Âge et de ses réutilisations politiques. Il est notamment l'auteur de l’ouvrage Le Roi Arthur, un mythe contemporain, paru en 2016 aux éditions Libertalia.