Écho de presse

C'était à la Une ! 1901 : Le Tour du Monde de Gaston Stiegler (2/2)

le 16/10/2019 par RetroNews
le 07/06/2019 par RetroNews - modifié le 16/10/2019
La Une du Matin, 2 août 1901. Source : RetroNews - BnF

Après ses dernières escales à Boulogne-sur-Mer et à Amiens, le journaliste Gaston Stiegler revient, enfin, à Paris. Son collègue Gaston Leroux raconte la fin de cette incroyable aventure.

Lecture en partenariat avec La Fabrique de l'Histoire sur France Culture

Cette semaine : Le Matin du 2 août 1901

  • Texte lu par Elsa Dupuy
  • Réalisation Marie-Laure Ciboulet

« Le Matin

2 août 1901

Le Tour du Monde en 63 jours

L'ARRIVÉE À PARIS

Délégué par Le Matin pour recevoir à son arrivée, à la gare du Nord, mon ami Gaston Stiegler, à son dernier pas du Tour du Monde, je l'ai salué du titre très enviable de « premier reporter du Monde ». Ce titre, il l'a mérité. Il a battu tous ses concurrents. Il est arrivé premier. Le premier, le Matin a eu cette idée du Tour du Monde, et le Matin, grâce à M. Gaston Stiegler, est arrivé le premier. Tous ceux qui se sont rués à sa suite, d'Europe ou d'Amérique, sont battus quoi qu'ils puissent dire et quoi qu'ils aient prétendu faire.

[...] On ne saurait pas encore préciser, à cette heure, les conséquences d'un pareil match. Mais il faut, tout de même, que...cette course inattendue à l'entour du globe présente un intérêt exceptionnel pour que la presse de l'univers entier ait suivi d'un œil aussi assidu les péripéties du voyage de notre collaborateur et lui ait suscité des concurrents aussi nombreux qu'inutiles. 

L'idée « inventée » par le Matin était, paraît-il, comme je l'ai dit déjà dans un article, américaine. Les Américains ont voulu la reprendre. Les voilà vaincus. L'idée reste française. Et c'est, bien certainement, parce que cette idée, qui paraissait si américaine, est restée tout à fait française, grâce à Gaston Stiegler, que la foule se pressait et se précipitait hier à la gare du Nord.

Le spectacle auquel nous avons assisté est inénarrable. Je ne saurais dire quel président de la République, quel grand personnage ayant accompli de mirifiques exploits a jamais été accueilli de la sorte.

[...] Stiegler devait donc arriver à cinq heures cinquante. Nous l'annonçâmes. Dès trois heures la gare du Nord était envahie. C'est-à-dire qu'on ne pouvait plus prendre le train ou que, débarquant d'un train, on ne pouvait plus sortir de la gare.

[...] Tous les privilégiés qui ont pu parvenir jusqu’à nous se dirigent vers l’endroit précis où, sur les indications du chef de gare, le wagon-salon de Stiegler s’arrêtera. C’est de là qu’il est parti, c’est là qu’il arrivera. Le Tour du Monde sera complet, à un millimètre près.

[...] Mme Gaston Stiegler m'ayant fait alors l'honneur de me demander mon bras pour la conduire vers son mari, qui a une demi-heure de retard, je la prie de ne point trop le gronder. « C’est la première fois que ça lui arrive, me dit-elle, avec le plus charmant sourire du monde ; ordinairement il est toujours en avance »... Enfin, le train est signalé. Le chef de gare vient à nous et nous annonce que nous allons assister à la fin du Tour du Monde. Je sens la main de Mme Stiegler qui s’agite sur mon bras :  

- Je veux, dit-elle, être la première à l’embrasser !...  

...le wagon de Stiegler se trouvant encore assez éloigné de nous, voilà qu’elle accourt, qu’elle bouscule, qu'elle saute, qu'elle bondit, qu’elle tombe dans les bras de Stiegler.

Ils s’embrassent. Elle pleure.  

Mais lui ? Lui, il est certainement très ému. Mais qui pourra le dire jamais, qui pourra le dire ?…

Le voilà, le petit homme en gris, ganté de jaune, sa lorgnette en bandoulière. Il vient de faire le Tour du Monde. On croirait qu’il vient de faire le tour du Bois ! On se rue sur lui, on l’étreint, on le serre, on l’écrase, on le pousse, on le retient, on se l’arrache. « Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il. Qu’est-ce qu’il y a ? Mais je n’ai rien fait ! Qu’est-ce qu’on me fera quand j’aurai fait quelque chose ?... »  

Moi, j'avais un discours à placer. Depuis une demi-heure, je me le mémorais et me le remémorais... Ah bien ! Je ne lui ai rien dit du tout ! Je n'ai pas eu le temps. On s'embrassait trop et on se bousculait trop. J'ose dire que c'est un beau morceau de littérature perdu. Je l'ai embrassé le petit homme en gris sur la joue en pomme d'api et mon baiser a été suffisamment éloquent, car ce brave ami me l'a bien rendu. Et puis, je lui ai déclaré, au nom du Matin en particulier et au nom du Monde en général, qu'il était le premier journaliste de la terre. Il est si modeste, ce globe-trotter, qu'il n'y a eu que lui pour ne point le croire.

[…] Stiegler, pour la première fois depuis le commencement de son voyage, avoue qu’il est un peu fatigué. Mme Stiegler l’emmène. Je les accompagne. Et j’entends Mme Stiegler qui dit à son mari, des larmes dans les yeux : « Enfin ! Le voilà fini ce Tour du Monde ! tu as abîmé un peu ton pardessus ! ».

Gaston Leroux »

 

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