Écho de presse

C'était à la Une ! Clemenceau contre la peine de mort

le 10/09/2018 par RetroNews
le 01/09/2017 par RetroNews - modifié le 10/09/2018
La guillotine à la une de La Justice le 23 mai 1894 - source : RetroNews-BnF

L'article du jour évoque les préparatifs d'une exécution publique racontés par Georges Clemenceau, qui réaffirme ses convictions contre la peine de mort face ce macabre spectacle.

En partenariat avec "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture

Cette semaine : Georges Clemenceau contre la peine de mort. La Justice. 23 mai 1894

Dans ce texte, titré « la guillotine », il décrit avec une foule de détail les préparatifs de l’exécution capitale de celui qui crie « Vive l’anarchie ! » une fois monté sur l’échafaud, et réaffirme sa conviction qu’une « République si glorieuses de ses aspirations humanitaires » se doit d’abolir la peine de mort.

 

 

« LA GUILLOTINE
 

Quelqu'un me dit : « Il faut que vous voyiez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que c'est bien. J'hésitais, cherchant des prétextes, et puis, brusquement, je me décide. Partons. [...]

Toutes les rues aboutissant à la place de la Roquette sont barrées. La place est occupée militairement. Il y a là mille hommes. C'est beaucoup pour en tuer un seul. [...] Devant la porte de la Roquette, nouvelles barrières pour les personnes munies de carte. Il y a bien là une soixantaine de journalistes [...]. Des sergents de ville passent, la cigarette ou la pipe à la bouche. Tout le monde fume. On cause à mi-voix. L'attitude est plutôt recueillie. [...]

J'ai mal vu M. Deibler, un petit vieux qui traîne la jambe. Etais-je prévenu? Il m'a paru gauche, oblique et sournois. Un de ses aides, un jeune blond, gras, frais et rose, faisait contraste avec lui. [...] On monte le couteau, qu'on fait glisser dans sa rainure ; on installe la bascule qu'on fait jouer. M. Deibler en personne place le baquet pour la tête, et l'enveloppe d'une sorte de petit paravent de bois qui arrêtera l'éclaboussure du sang. Le panier pour le corps gît tout ouvert à côté de la bascule, près du fourgon à destination d'Ivry. [...] Tout est prêt. La machine attend. [...]

Emile Henry paraît conduit, poussé, par l'équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec son air fou, sa face affreusement pâle semée de poils rouges rares et tourmentés. Malgré tout, l'expression est encore implacable. Le visage blême m'aveugle. Je suis hors d'état de voir autre chose. [...] Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d'une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage camarades. Vive l'anarchie ! » [...]

Le corps sans résistance est poussé sur la bascule qui glissa. Tout ceci violent, précipité comme dans une apparition. Ici un temps d'arrêt, bref sans doute, mais, pour moi, démesuré. Quelque chose n'était pas au gré de M. Deibler. Il se penche, allonge le bras, semble hésiter. Cela semble inexprimablement long, car Henry maintenu sur la planche, le cou sous la lunette, attend. Enfin, le bourreau se relève et se décide. Un bruit sourd, comme d'une masse qui écrase et broie. C'est fait.

L'horreur de l'ignoble drame m'envahit alors et m'étreint. [...] Je sens en moi l'inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects. Le crime d'Henry me paraît odieux. Je ne lui cherche pas d'excuses. [...] L'acte de la société m'apparaît comme une basse vengeance. Que des barbares aient des moeurs barbares, c'est affreux, mais cela s'explique. Mais que des civilisés irréprochables, qui ont reçu la plus haute culture, ne se contentent pas de mettre le criminel hors d'état de nuire, et qu'ils s'acharnent vertueusement à couper un homme en deux, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par une régression atavique vers la barbarie primitive.

Voilà ce que je rapporte de la place de la Roquette. J'ai raconté ce que j'ai vu, sans rien dramatiser, le simple récit des faits me paraissant supérieur en émotion vraie à tout artifice d'art. Que les partisans de la peine de mort aillent, s'ils l'osent, renifler le sang de la Roquette. Nous causerons après.”

–Georges Clémenceau »