Écho de presse

1891 : polémique autour de « l'agence d'avortement des Batignolles »

le 05/12/2018 par Marina Bellot
le 29/08/2018 par Marina Bellot - modifié le 05/12/2018
Illustration d'un avortement parue dans L'Assiette au Beurre, 1907 - source : Gallica-BnF

En 1891, une retentissante affaire d'avortements éclate, tandis que la France s'inquiète d'une crise de dépopulation qui menacerait le pays. 43 femmes comparaissent devant la cour d'Assises au côté de la « femme Thomas » qui les a fait avorter. 

C’est l’affaire d'avortements la plus célèbre du XIXe siècle : en novembre 1891, Constance Thomas et son amant comparaissent devant la cour d’Assises de la Seine pour « crimes d’avortement ». Quarante-trois femmes avortées sont également sur le banc des accusés. 

Cette affaire, dite de « l'agence d'avortement des Batignolles », inédite de par son ampleur, rencontre un retentissement d’autant plus important que la France s’inquiète alors de la dépopulation, quelque peu fantasmée, qui menacerait le pays – et dont l’avortement est accusé par les natalistes d’être la première cause.

C’est dans ce contexte que s’ouvre le « procès monstre » de la « femme Thomas » et des femmes victimes de son « agence du crime » de la rue de Clichy.  

Le journal républicain radical La Lanterne, pourtant connu pour son anticléricalisme et ses opinions relativement « progressistes », rapporte ainsi, dans un article intitulé « La Mort aux gosses » : 

« C'est au moment où l’opinion publique s'alarme à juste titre de la décroissance du nombre des naissances en France, et où la prostitution est dénoncée comme un fléau public, qu'au cœur même de Paris, dans un des quartiers les plus populeux de la grande Cité, deux véritables monstres avaient établi une agence du crime. 

De tels forfaits dépassent en atrocité tout ce que l'imagination féconde des romanciers et des dramaturges a pu inventer pour frapper les esprits et émouvoir les cœurs, et une fois de plus les scènes de la vie réelle l'emportent en horreur sur les plus dramatiques conceptions. »​ 

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Qui est donc cette femme Thomas, la principale accusée, qui s’attribue elle-même plusieurs centaines d’avortements ? « Mort-aux-Gosses » donc, « mégère », « infame créature », « ignoble matronne »... La presse ne manque pas de qualificatifs peu flatteurs pour exprimer toute son indignation et son dégoût pour la faiseuse d'anges.

Le quotidien nationaliste La Cocarde en dresse ce portrait :

 « Marie Constance Thomas, la Thomas, comme disaient ses pratiques, est âgée au jourd’hui de quarante-sept ans.

On peut sans exagération dire que cette femme avait inné en elle l'instinct du lugubre métier qu elle s’est choisi. Née à Gerardmer (Vosges), de parents d’une honnêteté irréprochable, elle eut le malheur de devenit orpheline, vers l'âge de dix-huit ans, et fut recueillie par un de ses oncles qui était médecin.

Chez cet oncle, dont la bibliothèque médicale était fort bien garnie, elle eut toute facilité pour lire en cachette tous les ouvrages médicaux pour lesquels elle se sentait une vive attraction. Les traités d’obstétrique avaient spécialement ses préférences. [...]

Elle était, en effet, parvenue à se faire ainsi une sorte d'éducation médicale, un peu vague en vérité, et qui, peut-être, soigneusement dirigée, eût pu en faire une sage femme de valeur, mais qui n'a malheureusement abouti qu'à l'amener devant la justice criminelle. »

Quant aux femmes avortées, elles sont, pour la grande majorité, issues des classes populaires :

« Nous avons relevé les professions. Il y a 11 domestiques, 4 cuisinières, 2 porteuses de pain, 1 femme de ménage, 1 ouvrière en fabrique, 2 bouchères étables, 4 concierges, 2 couturières, 1 fleuriste au panier, 1 libraire en boutique, 1 modiste, 3 filles soumises, et les autres sont des personnes dans leur intérieur, compagnes de petits employés ou d'ouvriers peu aisés. Leur âge moyen varie entre 24 et 32 ans. »

Les raisons qui ont poussé ces femmes à se faire avorter sont, quant à elles, rapidement évacuées :

« “Ce n’est pas juste de m’arrêter toute seule, disait une des prévenues, mon amant est aussi coupable que moi ;  c’est lui qui m’a rendue grosse et c’est lui encore qui m’a conseillée de me délivrer avant terme.” [...]

Les raisons données par les avortées sont la misère, l'abandon de l’homme, l'embarras d'un enfant dans leur situation chez les autres. [...]

Très peu ont demandé à l'avortement de masquer une faute. »

Pure inconscience de la part de ces femmes, estime pour sa part ce chroniqueur du très sérieux (et très bourgeois) XIXe Siècle, qui espère que ce procès exceptionnel sera l’occasion de redresser ces esprits simples : 

« Beaucoup de ces visiteuses de l'“agence d'avortement” du boulevard de Clichy croyaient sincèrement ne pas agir malhonnêtement ; elles estimaient, de bonne foi, avoir le droit de se faire pratiquer la petite opération.

Il y a là-dessus des opinions courantes qui font considérer les scrupules que l'on pourrait garder comme des préjugés arriérés. Dans ce procès, c'est cela qui mérite surtout l'attention et la réflexion.

Il est évident que, dans l'esprit de beaucoup de ces femmes, la notion de la faute commise n'était pas entrée. La publicité même donnée à ces débats suffira-t-elle à modifier une conception commune, qui est qu'il n'y a là de mal que “si on se fait prendre” ? »

Après treize jours de procès, le verdict tombe : douze ans de travaux forcés pour la femme Thomas, dix ans de réclusion pour son amant, et l'acquittement pour toutes les femmes avortées. 

Une décision jugée clémente par une majorité de journaux, tels La Presse, qui commente :

« De toutes les femmes opérées par la fille Thomas, le jury n'a voulu en condamner aucune, même pas celles que leur situation de femmes mariées rendait moins excusables :

Acquittées ! [...]

Là où le législateur a vu un crime, la pitié a prévalu et c'était à prévoir.

Ceux qu'effraye la dépopulation de la France critiqueront vivement ce verdict ; ils seraient peut-être plus dans la vérité en critiquant les poursuites. Mieux valait, en effet, tenir en suspens sur la tête des coupables les rigueurs de la loi que de provoquer un verdict d'après lequel la loi est jugée trop sévère. »

Les politiques anti-avortements se poursuivront en France pendant plusieurs décennies. La répression se fera particulièrement sévère sous le régime de Vichy : en 1943, pour la première fois, une avorteuse sera condamnée à mort dans une indifférence quasi-générale.

Il faudra attendre la loi Veil du 17 janvier 1975 pour que l'avortement soit dépénalisé.

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