Écho de presse

Les débuts français de la police scientifique : la « révolution Bertillon »

le 19/12/2020 par Marina Bellot
le 24/10/2018 par Marina Bellot - modifié le 19/12/2020
Fiche anthropométrique d'Alphonse Bertillon, par lui-même, 1912 - source : Collections historiques du Service Régional d'Identité Judiciaire de Paris
Fiche anthropométrique d'Alphonse Bertillon, par lui-même, 1912 - source : Collections historiques du Service Régional d'Identité Judiciaire de Paris

Pionnier de l'application des derniers progrès techniques dans le domaine de la police, Alphonse Bertillon a systématisé dès 1882 le signalement anthropométrique, avant d'imposer l’empreinte digitale au début du XXe siècle.

Quand la France, par une loi du 31 août 1832, abolit le marquage au fer rouge des délinquants, les services de police sont désemparés : comment alors identifier efficacement les criminels récidivistes ?    

Certes, la photographie fait son apparition dans les années 1840, mais les clichés des délinquants sont alors souvent inexploitables, faute de règles paramétrées lors de la prise de vue.

Il faut attendre plus de 40 ans pour que le système de signalement et de classement connaisse une petite révolution. En 1882, Alphonse Bertillon, chef du service photographique de la préfecture de police de Paris, crée le « signalement anthropométrique ». À une époque où la récidive paraît pour un « un phénomène social de nature à effrayer tout le monde », comme l'écrit non sans emphase La Gazette de France, cette nouvelle méthode suscite de grands espoirs.

« Il s'agit d'un procédé permettant de retrouver rapidement le nom d'un récidiviste, question tout à fait à l'ordre du jour », commentent ainsi Les Annales politiques et littéraires

« Lorsqu'un individu qui a déjà subi une ou plusieurs condamnations est arrêté pour un nouveau délit, il a tout intérêt à cacher son nom véritable et il ne s'en prive pas. Cette dissimulation d'identité, est si fréquente, paraît-il, que les gardiens des prisons de Paris reconnaissent très souvent parmi les “entrants” d'anciens détenus condamnés antérieurement, sous d'autres noms et en dénoncent jusqu'à dix par jour.

Pour éluder ces fraudes, la police fait photographier tous les condamnés ; mais ce moyen, au fond, est illusoire, car, en cinq années, on a déjà réuni 50 000 cartes photographiques. Comment chercher le portrait d'un individu dans cette immense collection qui va croissant tous les jours ? »

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Le journal détaille ainsi la méthode expérimentée par le jeune Bertillon :

« M. Bertillon classe ses sujets d'après la mesure de certains éléments anthropométriques bien définis, fixes pour chaque individu et variables selon les individus. L'habile expérimentateur les a déterminés en effectuant plus de 10 000 mensurations. 

Il est bien clair que si à la photographie on joint la taille, la couleur des yeux, la longueur de tête, la longueur du médius, la longueur du pied, l'écartement des hanches, etc., la détermination de l'individu deviendra facile ; il sera impossible de tricher. On a objecté que les mensurations seront difficiles à faire en pratique ; la critique n'est pas sérieuse. Les tailleurs et les chapeliers ont tous les jours pareille besogne. [...]

Et l'écartement des hanches ! et la hauteur d'entre jambes ! Autant de variations très accusées constituant autant de groupes.

Un homme ainsi caractérisé par des mensurations de cet ordre est un homme mathématiquement classé et identifié. Son dossier est éternellement fixe, il subsiste après la mort. Impossible d'échapper à ce mode d'identification. »

Haro donc sur les indications pour le moins inconsistantes qui étaient utilisées jusqu’alors : visage long, large, moyen, etc. Bertillon fonde le signalement anthropométrique sur neuf mesures infaillibles.

Une méthode révolutionnaire que d’aucuns jugent néanmoins compliquée et rechignent à mettre en pratique. Ainsi, les « vieux policiers » grincent-ils des dents comme le déplore en 1890 Le Rappel :

« Il semblerait que cette méthode infaillible, et qui évite tant de recherches intimes et pénibles, tant de patientes investigations et une mise en campagne d'agents qui souvent reviennent bredouilles, devrait être approuvée, applaudie, encouragée de tout ce qui s'occupe de police.

Loin de là. L'anthropométrie n'est encore que tolérée à la préfecture, le parquet la tient pour inutile, les vieux policiers dédaignent cette méthode, qui est au-dessus de leur intelligence, et certains d'entre eux ne se servent qu'à contre-cœur des précieux documents mis à leur disposition par M. Bertillon. »

« Le bertillonnage » comme on appelle alors la méthode de Bertillon, fait néanmoins très vite ses preuves (c’est elle qui permet notamment l’arrestation de Ravachol en 1892) et s’exporte dans de nombreux pays d'Europe, ainsi qu'aux États-Unis.

Alphonse Bertillon perfectionne son système : il ajoute à celui-ci la photographie de face et de profil, puis invente le « portrait parlé », description minutieuse de chaque organe du visage. « Il connaissait onze couleurs d'yeux et quatre-vingt-seize types d'oreilles » précise Le Figaro en 1914.

Le « docteur Bertillon » va également accompagner une autre révolution, au départ contre son gré : la dactyloscopie. Cette technique d'identification par les empreintes digitales se développe à la fin du XIXe siècle, à partir des travaux pionniers de Francis Galton.

Au départ sceptique et, sans doute, craignant que cette technique supplante sa propre méthode, Bertillon finit néanmoins par intégrer aux fiches signalétiques la dactyloscopie : l'empreinte des quatre doigts de la main droite et de l'index gauche à partir de 1900 puis, en 1904, celle des dix doigts.

En octobre 1902, les empreintes digitales révèlent leur efficacité ; elles contribuent notamment à l'arrestation d'un meurtrier, Henri-Léon Scheffer, déjà fiché pour vol et abus de confiance.

Le très populaire Petit Journal rapporte ainsi, non sans une certaine fascination, cette technique révolutionnaire :

« La découverte dont il s'agit repose uniquement sur ce fait maintes fois vérifié que les mains laissent une empreinte visible ou invisible sur tous les objets qu'elles touchent. Point n'est besoin que les doigts soient sales ou souillés de sang. Ils impriment toujours le menu dessin de leur épiderme sur la feuille de papier. [...]

Devine-t-on maintenant ce qui s'est passé dans le crime du faubourg Saint-Honoré ? M. Bertillon, chef du service d'identification judiciaire, appelé le jour même de la découverte de l'assassinat, faubourg Saint-Honoré, photographia le cadavre de Reibel, ainsi que les différentes pièces où des meubles avaient été fracturés et fouillés.

Au cours de ses investigations personnelles dans l'appartement, il remarqua une légère empreinte de doigts sur le carreau d'une vitrine que l'assassin avait brisée et dont il avait essayé d'arracher le débris.

Une heure après M. Bertillon pouvait désigner l'assassin. Il avait détaché ce morceau de verre et l'avait emporté avec précaution au service anthropométrique.

Il saupoudra le fragment de verre de mine de plomb pulvérisé et réussit, à l'aide d'un procédé spécial, à tirer des épreuves très nettes des empreintes des doigts. »​

Bertillon utilisera avec succès la technique de l’empreinte digitale, sans pour autant abandonner l'anthropométrie, devenue entre-temps obsolète. En 1904, quand on lui demande ce qu'il pense de ces deux techniques, il répond avec une certaine mauvaise foi :

« “– Estimez-vous que les empreintes digitales aient réelle valeur au point de vue d'identification ?

– Oui, certes.

– Croyez-vous qu’il soit possible pratiquement de se baser sur des fiches qui ne portent pas d’autre indication que celle des dessins digitaux ?

– Oui, mais la combinaison des deux procédés est infiniment préférable comme sûreté et rapidité d’exécution, à la condition que le niveau du personnel pénitenciaire soit suffisamment élevé pour savoir lire et écrire les résultats de la mensuration, ce qui est généralement le cas en Europe.”

Il n’en reste pas moins démontré que la méthode dactyloscopique présente essentiellement l’avantage de pouvoir s’appliquer aux individus non encore totalement développés aussi bien qu'aux hommes faits. Mais le bertillonnage a trop d’assises et trop d’importance pour que ses procédés, expérimentés avec tant de succès partout, puissent être abandonnés. »

L'anthropométrie judiciaire sera utilisé jusqu'en 1970 en France, avant d'être définitivement supplantée par la prise d'empreintes digitales.

Alphonse Bertillon reste considéré comme un précurseur de génie dans l'histoire de la police scientifique. Arthur Conan Doyle le désignera comme le « plus grand expert en Europe », devant Sherlock Holmes lui-même, dans le roman Le Chien des Baskerville.

Pour en savoir plus :

Léon Azoulay, Quelle est la meilleure méthode de calcul des indices ?, in: Bulletins et mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 1892

Jean-Marc Berlière, Police réelle et police fictive, in: Romantisme, 1993

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