Écho de presse

La prison de la Santé, une « immense ruche » dans Paris

le 27/01/2019 par Marina Bellot
le 10/01/2019 par Marina Bellot - modifié le 27/01/2019
Le porche d'entrée de la prison de la Santé, Agence Rol, 1909 - source : Gallica-BnF
Le porche d'entrée de la prison de la Santé, Agence Rol, 1909 - source : Gallica-BnF

Ouverte en 1867, la prison de la Santé, destinée à désengorger les autres établissements pénitentiaires de la capitale, est présentée comme un modèle du genre. À la fin du Second Empire, elle accueille de nombreux détenus politiques accusés de complot contre le pouvoir.

À la fin des années 1860, Paris compte sept prisons, un nombre alors largement insuffisant pour contenir la totalité des détenus de la capitale. La prison de Mazas, parmi les plus célèbres du XIXe siècle [voir notre article], est alors l'une des plus engorgées de la capitale, en dépit de ses quelque 1 200 cellules individuelles.

En 1867, le journal de droite Le Figaro se réjouit donc de l'ouverture d'une nouvelle prison intra-muros : la prison de la Santé.

« Une nouvelle prison vient d'être inaugurée dans le 14e arrondissement, rue et boulevard de la Santé, qui lui donnent son nom, Prison de la Santé, de même que la prison de Mazas a tiré sa dénomination du boulevard sur lequel elle est située. Le nouvel édifice a été béni hier.

Environ trois cent condamnés détenus à la Conciergerie, au dépôt de la grande Roquette, à Mazas et à Sainte-Pélagie, y ont été transférés et installés la nuit dernière.

Le personnel d'administration, de santé, de garde et de surveillance était installé dès les premiers jours de ce mois. »

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Le Siècle détaille l'organisation et le fonctionnement de cette nouvelle prison, dont l'une des particularités est d'être une « prison double », c'est-à-dire comportant un quartier cellulaire et un quartier commun destiné au travail des détenus (elle deviendra exclusivement cellulaire dans le courant XXe siècle) :

« Le quartier cellulaire comporte quatre ailes de bâtiments, qui convergent vers une rotonde centrale occupée par la chapelle. Chacune de ces ailes est percée dans sa longueur par une grande nef que bordent de chaque côté trois étages de cellules. Chaque nef est éclairée, partie par un vitrage placé dans les combles, partie par une grande baie ouverte sur le profil excentrique de la galerie et garnie de barreaux de fer.

Ainsi cette prison sera à destination mixte. La réclusion solitaire de jour et de nuit avec travail, s'ils le désirent, pour cinq cents prévenus, afin de retirer le trop plein de Mazas. Le régime en commun pendant le jour, avec le coucher en cellule pour cinq cents condamnés correctionnels d'un an et au-dessous. Les autres prisons de Paris ne sont disposées que pour l'une ou l'autre de ces classifications. »

En 1870, trois ans après son ouverture, un chroniqueur de La Gazette nationale – l'organe de presse du gouvernement – pénètre dans « l'immense ruche » qu'est devenue la prison de la Santé. D'emblée, le ton du reportage est donné : la prison de la Santé est présentée comme un modèle du genre.

« On peut dire sans crainte que le directeur de la Santé est un des hommes les plus aimables qu’il soit possible de rencontrer ; on verra d’ailleurs par la suite de ce récit que les détenus se plaisent à le reconnaître. [...]

Toute la maison est chauffée par un calorifère à vapeur d’eau, qui maintient les couloirs et les cellules à une température uniforme et douce. [...]

Ce qui est surtout remarquable dans la prison, c’est l’extrême propreté qui règne partout. Les cellules sont frottées chaque jour avec un soin minutieux, les couloirs et les murs sont entretenus de la façon la plus scrupuleuse. »

Nombre de détenus politiques sont alors enfermés à la Santé, accusés pour la plupart de « complot » contre le régime. De fait, sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, les opposants au régime en place se constituent en sociétés secrètes, et une répression impitoyable s’abat sur ceux qui sont considérés par le pouvoir comme des révolutionnaires.

Ainsi, comme le rapporte le chroniqueur de La Gazette, en mars 1870, « 75 détenus politiques » sont incarcérés à la Santé, « tous compromis dans un complot dont l’instruction paraissait avoir les preuves en main ».

Soucieux de ne pas être assimilé à un « agent du pouvoir », le chroniqueur se fait fort de recueillir et de retranscrire les doléances de ces prisonniers politiques, tel ce M. Fontaine, professeur et ancien élève de l'école Polytechnique, incarcéré pour complot avec son fils aîné :

« Tenez, me dit M. Fontaine, je regrette de vous avoir confondu avec tous les agents du pouvoir. [...]

Que je sois un adversaire irréconciliable de certaines personnes, soit ; mais que je sois moi, un émeutier maladroit ou un comploteur ridicule, c’est inadmissible.

Enfin je suis homme, et si on me croit dangereux, que l’on s’assure de moi, passe encore ; mais que peut avoir fait l’enfant de vingt-deux ans qui est là emprisonné avec moi ? Il est innocent, lui, il ne peut avoir rien fait. Dites cela, et ajoutez que mon arrestation peut réduire à la misère la nombreuse famille dont je suis le soutien. »

En 1899, à la suite de la fermeture et de la démolition du dépôt des condamnés de la prison de la Roquette, les condamnés sont incarcérés à la Santé en attendant leur transfert au bagne de Guyane – ou leur exécution.

Une guillotine est alors installée à l'un des angles de la prison de la Santé. La première exécution, celle d'un parricide nommé Georges Duchemin, y a lieu le 6 août 1909.

« C'est la première fois depuis dix ans que la guillotine se dresse à Paris », rapporte Le Petit Parisien :

« Pour la première fois, depuis dix ans, la guillotine a dressé, ce matin, ses bras rouges à Paris où le parricide Georges Duchemin a payé sa dette. 

À l'aube, il a expié l'horrible crime qu'il commit, le août de l'année dernière, boulevard de Ménilmontant. »

Près d'une quarantaine de condamnés seront executés devant la prison de la Santé, dont le cambrioleur et assassin Max Bloch, le 2 juin 1939, qui sera l'avant-dernier prisonnier à être exécuté publiquement en France (le dernier, Eugène Weidmann, sera guillotiné quinze jours plus tard devant la prison de Versailles).

De nombreux détenus illustres passeront par les cellules de la Santé, notamment Guillaume Apollinaire, en 1911. Il y consacrera le poème À la santé, qui s'achève par ces vers :

« J’écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison

Le jour s’en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison. »

Pour en savoir plus :

Michel Fize, « Une Prison dans la ville : histoire de la "prison-modèle" de la Santé », Centre national d'études et de recherches pénitentiaires, 1983

Jean-Noël Tardy, « Tuer le tyran ou la tyrannie ? Attentat et conspiration politique : distinctions et affinités en France de 1830 à 1870 », in: Cahiers de l'Insititut d'Histoire de la Révolution française, 2012

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