Écho de presse

Les Quarante Eléphants, histoire d’un gang de femmes

le 17/08/2019 par Michèle Pedinielli
le 30/01/2019 par Michèle Pedinielli - modifié le 17/08/2019
“A Female Shoplifter,” illustration d'une femme volant à l'étalage, James D. McCabe Jr, 1872 - source : WikiCommons
“A Female Shoplifter,” illustration d'une femme volant à l'étalage, James D. McCabe Jr, 1872 - source : WikiCommons

À Londres, les Quarante Eléphants formaient une bande à part. Première particularité : un organisation criminelle qui a duré plus d’un siècle et demi. Seconde particularité : ses membres étaient exclusivement des femmes.

En septembre 1925, la presse française se fait l’écho d’une bande de voleuses londoniennes sévissant dans les beaux quartiers et parmi les gens de la meilleure condition.

« D’après le Weekly Dispatch, les quartiers riches de Londres et les champs de course d'Angleterre sont fréquentés par de vigoureuses femmes apaches, de haute taille et toujours fort bien mises, appartenant à une bande qui porte le nom bizarre de “bande des Quarante Eléphants”.

Ces femmes se livrent au chantage, au vol dans les magasins, au cambriolage et au vol avec violence. Elles n'hésitent pas à jouer du couteau. »

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Il ne s’agit pas ici de simples « tire-laine » ou de pickpockets à la sauvette, mais bien d’une organisation qui semble structurée, qui réfléchit et anticipe ses coups grâce à un système de surveillance efficace.

« La bande se tient au courant des habitudes des personnes susceptibles d'être volées.

La Sûreté éprouve des difficultés à mettre la main sur les membres de cette bande, dont les opérations sont organisées avec soin et se font avec le concours d'un service d'informatrices spéciales chargées de signaler l'arrivée ou la présence des agents pendant les expéditions de la bande.

Le fait est que la police n'a encore pu se saisir d'aucune des Quarante Eléphants. »

Effectivement, la police n’arrive pas à mettre la main sur ces femmes insaisissables. Et ça ne date pas d’hier. Pour certains historiens, la première notification policière à leur propos remonte à 1873, tandis que d’autres expliquent que la bande exerce en réalité depuis la fin du XVIIIe siècle.

Formé dans le quartier d’Elephant and Castle au sud de Londres, d’où il tire son nom, le groupe se renouvelle génération après génération, avec une constante : le gang est exclusivement féminin.

Comme n’importe quel bande de malfrats, les quarante voleuses ne reculent devant rien pour obtenir leur butin. « Elles cambriolent, volent dans les grands magasins, font du chantage et assassinent au besoin », peut-on ainsi lire dans La Presse.

Les grands magasins sont une cible de choix où elles opèrent avec différentes techniques bien rodées : élégamment habillées et sûres d’elles, certaines font diversion auprès des vendeuses tandis que leurs complices dérobent bijoux et objets de valeur en les cachant dans les multiples poches cousues dans leurs vêtements. Elles utilisent également de fausses mains afin de soustraire discrètement les articles exposés à l’étalage. Lorsqu’elles se sentent menacées ou découvertes, elles s’égaillent alors toutes par des sorties différentes et se révèlent impossibles à suivre.

L’autre spécialité des Quarante Eléphants est de se faire embaucher en tant que domestiques dans les maisons bourgeoises, dans le but de dérober des biens ou de faire chanter leurs employeurs.

« Cette bande se composait de cambrioleuses et de voleuses à la tire qui se livraient dans les plus beaux quartiers de Londres au pillage des magasins et des maisons particulières.

Elle ne reculait pas devant les agressions à coups de stylet. »

L’argent récolté leur sert à vivre dans un luxe relatif : spectacles, concerts, réceptions, leur vie est une fête. Et elles ne font jamais l’erreur de porter les vêtements ou les bijoux qu’elles ont volés.

En mars 1926, les journaux français annoncent que le gang, et avec lui  la « femme géante » à sa tête, est enfin arrêté.

« D’après les journaux, la police londonienne a enfin réussi à détruire la bande dite des “Quarante Eléphants” dont l'une des fondatrices était une femme géante.

Cette bande, exclusivement féminine, avait été organisée avec tant d'habileté que la police de sûreté est restée pendant huit années sans pouvoir l’arrêter.

Cette bande a dérobé pour plus de 130 000 livres sterling de marchandises dans les grands magasins de nouveautés de la capitale. »

On apprend alors que les Quarante Eléphants fonctionnent sur un mode hiérarchique strict, dominée par une cheffe considérée par toutes comme la « reine » de la bande.

Au début du XXe siècle, Mary Crane (alias Polly Carr) en est la leader incontestée. Belle et intelligente, elle structure et organise le gang tout en posant comme modèle pour des peintres. Lorsqu’elle meurt en 1924, une autre reine s’impose, Alice Diamond.

C’est elle la « géante » que décrivent les journaux : elle mesure 1m75, ce qui est plus grand que la plupart des hommes de l’époque. Elle règne sans pitié sur les voleuses et se fait payer un tribut par les autres bandes de gangsters londoniens. On la surnomme Diamond Annie car elle possède un diamant à chaque doigt – ce qui rend, paraît-il, ses coups de poing excessivement dangereux. Arrêtée avec sa seconde, Maggie Hill, elle passe dix-huit mois en prison. Elle se fait alors détrôner par Lilian Rose Kendall, qui pratique la voiture-bélier au volant de son automobile afin de fracasser les vitrines de bijoutiers.

Malgré ce qu’annoncent les journaux, les Quarante Eléphants ne seront pas démantelés en 1926. La bande perdurera jusque dans les années 1950. Sa dernière reine, Shirley Pitts, mourra en 1992.

À son enterrement, ses amis feront réaliser un arrangement floral avec les mots « Gone shopping » (« Partie faire des courses »), ce qu’elle avait l’habitude de dire lorsqu’elle sortait pour s’approvisionner dans les boutiques de luxe.

Pour en savoir plus :

Amelia Hill, « Girl gang's grip on London underworld revealed », in: The Guardian, 27 novembre 2010

Brian McDonald, Alice Diamond and the Forty Elephants: The Female Gang That Terrorised London, Milo Books, 2015