Écho de presse

Marie-Georges Picquart, héros méconnu de l'affaire Dreyfus

le 05/06/2022 par Pierre Ancery
le 09/10/2019 par Pierre Ancery - modifié le 05/06/2022
Arrestation du lieutenant-colonel Picquart, Le Petit Journal, Supplément du dimanche, 30 janvier 1898 - source : RetroNews-BnF
Arrestation du lieutenant-colonel Picquart, Le Petit Journal, Supplément du dimanche, 30 janvier 1898 - source : RetroNews-BnF

Picquart, lieutenant-colonel et chef du service secret militaire français pendant l'affaire Dreyfus, découvre en 1897 qu'Esterhazy est le véritable traître. Son combat pour la vérité s'avérera central dans le dénouement de l'Affaire, mais lui vaudra d'être enfermé. Avant d'être réhabilité, en 1906.

De l'affaire Dreyfus, on ne retient généralement que trois personnages : Dreyfus, la victime, Esterhazy, le traître, et Zola, l'écrivain qui fit rétablir la justice. Une quatrième figure, plus discrète, joua pourtant un rôle tout aussi central dans le scandale judiciaire qui déchira la France dans les dernières années du XIXe siècle : Marie-Georges Picquart.

Le 5 janvier 1895, Alfred Dreyfus, condamné à la réclusion à perpétuité pour trahison, vient d'être dégradé dans la cour de l'École militaire. Le lieutenant-colonel Picquart (1854-1914), ancien professeur de Dreyfus à l'École supérieure de guerre, devient peu après chef du Deuxième Bureau au service du renseignement militaire.

C'est là, en mars 1896, qu'il tombe sur un « petit bleu », un télégramme envoyé à l'attaché militaire d'Allemagne par un officier, Ferdinand Walsin Esterhazy : déchiré, celui-ci a été transmis au contre-espionnage français par des femmes de ménage complices employées à l'ambassade allemande.

Stupeur de Picquart : l'écriture est la même que sur celle du fameux bordereau imputé à Dreyfus.

Marie-Georges Picquart en tenue militaire - source : WikiCommons
Marie-Georges Picquart en tenue militaire - source : WikiCommons

Le lieutenant-colonel en est désormais convaincu : il y a eu erreur judiciaire. Dreyfus est innocent, c'est Esterhazy qui est le véritable traître. Il en informe sa hiérarchie. Mais celle-ci ne veut rien entendre et affecte Picquart en Tunisie afin de se débarrasser de lui.

Entre-temps, en juin 1897, Picquart s'est confié à son ami avocat Louis Leblois, qui alerte le vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner. En novembre, Mathieu Dreyfus, frère d'Alfred, ayant eu vent de la découverte du « petit bleu », porte plainte contre Esterhazy.

Les journaux reviennent sur l'Affaire et en novembre 1897, le nom de Picquart apparaît dans la presse. Au même moment, ce dernier est rappelé à Paris pour témoigner devant le ministère de la Guerre dans le cadre du procès Esterhazy.

Le 26, le quotidien républicain La Lanterne, dreyfusard, écrit à propos du retour de Picquart :

« Demain matin le colonel Picquart va comparaître devant le général de Pellieux : l'opinion publique attend avec impatience, nous pouvons dire avec angoisse, la déposition de l'ancien chef du bureau des renseignements [...].

Le ministre de la guerre, le général de Pellieux, vont-ils lui faire la leçon, le convaincre qu'il a tout intérêt au silence, l'effrayer par des menaces, le bâillonner au nom de la défense nationale ?

Cette dernière hypothèse est inadmissible. L'opinion publique ne le supporterait pas. Il y a assez longtemps qu'on jette la perturbation dans les consciences. Un homme peut faire cesser le malaise, et apporter des paroles décisives dans un sens ou dans l'autre, il faut qu'il parle ! »

Le Rappel, également dreyfusard, ajoute le 27 novembre :

« Si les passions politiques et les haines sociales n'avaient pas fait dévier dès le début le sens général de la discussion, toute l'affaire se bornerait à ceci : un homme a été condamné par un conseil de guerre, dont le jugement n'a été dicté que par le souci de la défense du pays et l'application de justes lois.

Un autre homme, dont le passé répond, dont la vie, ainsi que l'écrivait hier M. Emile Zola, est de pur cristal, a acquis, à la suite de longues et laborieuses recherches, la conviction – la preuve, dit-il – que le conseil de guerre s'est trompé, et qu'on se trouve en face de la plus monstrueuse erreur judiciaire de ce siècle. »

Esterhazy est toutefois acquitté malgré la déposition de Picquart, à la grande joie des nationalistes et des antidreyfusards. Picquart, quant à lui, est condamné à soixante jours de forteresse et incarcéré au mont Valérien.

Un second procès va le remettre au premier plan, peu de temps après : celui de Zola, en février 1898, attaqué par le ministre de la Guerre à la suite de son retentissant « J'accuse !... », dans lequel Picquart est plusieurs fois cité. Toute la presse suit le procès, au cours duquel Picquart témoigne.

Le Figaro, journal de centre-droit dreyfusard, retranscrit sa longue intervention :

« Le colonel Picquart est un des plus jeunes lieutenants-colonels de l'armée. Grand, mince, élancé, la physionomie très douce ; une fine moustache estompant à peine la lèvre. Il a quarante-trois ans et on ne lui en donnerait pas plus de trente. Il s'exprime d'une voix très sympathique et tout à fait séduisante [...].

Me Fernand Labori. – Le colonel Picquart voudrait-il nous dire ce qu'il sait de l'affaire Esterhazy, de l'enquête à laquelle il a procédé et des circonstances qui ont accompagné ou suivi son départ du ministère ? [Mouvement d'attention.]

Le colonel Picquart. – Au mois de mai 1896, les fragments d'une carte-télégramme me furent remis par un agent du bureau des renseignements. Je les recollai. Cette carte portait l'adresse du commandant Esterhazy. Son texte semblait indiquer que cet officier supérieur avait des relations louches.

Je pris des informations sur son compte. Je m'adressai aux officiers de son régiment ; je n'insisterai pas sur les renseignements que je recueillis : ils n'étaient pas favorables. Ces renseignements me portèrent à poursuivre mes investigations sur son genre de vie. Ces nouvelles investigations ne furent pas en faveur du commandant Esterhazy. Il était à court d'argent et ses allures avaient quelque chose d'étrange [...].

Je me crus autorisé à informer mes chefs qu'un officier était de ma part l'objet de graves soupçons. »

Archives de presse

L'affaire Dreyfus à la une

8 journaux d'époque réimprimés en intégralité mettant en perspective le rôle de la presse dans cette lutte ouverte entre dreyfusards et antidreyfusards.

En savoir plus

La presse antidreyfusarde, elle, se déchaîne sur le lieutenant-colonel. La Libre parole, le journal antisémite d'Édouard Drumont, écrit le 12 février 1898 :

« Nous avons été trop loin en affirmant que M. Zola et Dreyfus ont contre eux toute l’armée française. Ce n’est pas exact, car il y a une exception [...]. M. Zola et Dreyfus ont pour eux le lieutenant-colonel Picquart. Ce qu’est le lieutenant-colonel Picquart, les audiences d'avant-hier et d’hier nous l’ont appris [...].

Telle est la situation de M. Picquart : d’un côté, assertions accablantes et unanimes de ses collègues, supérieurs et subalternes ; de l’autre, demi-aveux embrouillés et demi-dénégations ; pas une parole nette, pas une réponse décisive. »

Le 13 juillet, Picquart sera déclaré « mis en réforme pour faute grave dans le service ». Il est écroué à la Santé, puis en septembre, à la prison du Cherche-Midi. Il est aussitôt défendu par tous les dreyfusards, parmi lesquels le futur président du Conseil Clemenceau qui écrit dans L'Aurore, en septembre 1898 (le numéro porte en Une « La dernière infamie : Picquart poursuivi pour faux ») :

« Quelles garanties avons-nous aujourd'hui que demain Picquart ne sera pas trouvé mort dans sa cellule, avec une fausse lettre sur sa table expliquant son “suicide” à l'avantage de l'État-Major ?

Quelle garantie ? Aucune. »

Picquart obtiendra un non-lieu en juin 1899, mais ne sera réhabilité qu'en 1906, en même temps que Dreyfus.

Réintégré dans l'armée avec le grade de chef de brigade, il est nommé en octobre ministre de la Guerre dans le premier gouvernement Clemenceau (octobre 1906-juillet 1909). À cette occasion, le républicain Petit Troyen s'écriera :

« Picquart ministre ! À cette pensée, la réaction s’indigne ; du moins elle se lamente. Le vieil antidreyfusisme agite ses tronçons de ver coupé [...].

Jusqu’en 1897, Picquart fut regardé par tous ses chefs, par tous ses camarades, par ses élèves de l’École de guerre, comme un des officiers les plus brillants et les plus instruits de notre armée, comme un des deux ou trois à qui l’avenir appartenait le plus légitimement. Quiconque aurait alors présagé l’arrivée du jeune lieutenant-colonel, devenu divisionnaire en 1906, au ministère de la guerre, n’eût rencontré ni un incrédule, ni un critique, et chacun aurait accompagné d’un souhait cette prophétie.

Survint l’affaire Dreyfus : je n’ai pas à rappeler ici quelle vigueur de caractère, à la fois inébranlable et mesurée, montra le “colonel” Picquart, ni les persécutions dont il fut victime, sans oublier les tentatives d’assassinat, depuis la mission louche en Tunisie jusqu’à l’omelette au verre pilé : aujourd’hui, la Cour de cassation ayant affirmé la vérité, Picquart retrouve la grade qu’il aurait conquis dans la tourmente ; il est ministre, comme tout divisionnaire peut le devenir, et on peut donc oublier qu’il y a eu une affaire Dreyfus. »

Marie-Georges Picquart mourra le 19 janvier 1914, des suites d'une chute de cheval. À sa demande, il aura des obsèques civiles, sans ni discours ni couronnes.

Pour en savoir plus :

Philippe Oriol, L'Histoire de l'affaire Dreyfus : de 1894 à nos jours, Les Belles Lettres, 2014

Christian Vigouroux, Georges Picquart, dreyfusard, proscrit, ministre : la justice par l'exactitude, Dalloz, 2008

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