Écho de presse

La tragique révolte du bagne pour enfants de l’Île du Levant

le 01/10/2021 par Pierre Ancery
le 18/06/2021 par Pierre Ancery - modifié le 01/10/2021
"Révolte dans un pénitencier français - Quatorze garçons brûlés vifs", illustration parue dans The Illustrated Police News, 12 janvier 1867 - source WikiCommons

Le 2 octobre 1866, les jeunes détenus de la colonie pénitentiaire de l’île du Levant se révoltent et provoquent la mort d'une douzaine d’entre eux, enfermés et brûlés vifs. L’affaire va passionner les journaux de l’époque.

Le 9 octobre 1866, une nouvelle tragique fait irruption dans les colonnes de la presse nationale. Une semaine plus tôt, une révolte a eu lieu à la colonie pénitentiaire pour mineurs de l’île du Levant, située en Méditerranée, au large d’Hyères. Au cours de l’insurrection, treize ou quatorze détenus sont morts brûlés (on ne saura jamais leur nombre exact).

On lit dans Le Petit Journal un résumé de l’événement. Mais de nombreuses zones d’ombre subsistent :

« Nous avons dit hier, d'après une correspondance de Toulon, qu'une révolte avait éclaté à la colonie pénitentiaire établie dans l'île du Levant, [...] où des enfants que de déplorables instincts, des vices prématurés rendent dangereux, sont internés et subissent la peine de fautes que leur âge seul arrache à une punition plus dure et plus sévère [...].

Quarante jeunes détenus arrivés depuis peu à la colonie s'étaient révoltés sous le prétexte de l'insuffisance de l'ordinaire qui leur était fourni. Le nombre des gardiens préposés à la garde de ces précoces malfaiteurs ne pouvant réprimer cette mutinerie, les principaux chefs du complot s'étaient rués sur les magasins d'approvisionnement attenant au dortoir, avaient défoncé des barriques d'eau-de-vie, brisé des caisses de sucre pour se livrer ensuite à une véritable orgie.

On ne sait comment une bonbonne de pétrole qui se trouvait à l'unique entrée des magasins éclata en ce moment. Quoi qu'il en soit, et par suite de cet accident, la flamme gagna rapidement les eaux-de-vie et les huiles en magasins, et ferma à ces malheureux la seule issue par laquelle ils pouvaient échapper à une mort affreuse. Ils étaient quatorze dans cette fournaise. »

Le pénitencier de l’île du Levant, qui peut accueillir entre 200 et 300 détenus, existe alors depuis cinq ans. Napoléon III ayant autorisé en 1850 la création de bagnes privés pour mineurs, celui-ci a été fondé par le comte Henri de Pourtalès en 1861. Le but est de rééduquer les jeunes délinquants - souvent condamnés pour mendicité ou vagabondage, pour la plupart orphelins, et tous issus des classes pauvres - en les soumettant au travail agricole treize heures par jour. Sous un prétexte philanthropique, il s’agit surtout de débarrasser les grandes villes de ces enfants errants.

Que s’est-il passé exactement, ce 2 octobre 1866 ? Les journaux reconstituent peu à peu les événements : quatre jours avant les faits, 65 nouveaux adolescents issus d’une colonie disciplinaire proche d’Ajaccio sont venus grossir les rangs des détenus de l’île du Levant. Mais les nouveaux venus refusent de travailler et leur arrivée provoque une détérioration des conditions de vie et de l’alimentation du pénitencier.

La révolte gagne les autres prisonniers. Prenant prétexte d’une mauvaise nourriture, cette nuit-là, plusieurs d’entre eux saccagent les dortoirs, libèrent leurs camarades punis et, munis de pioches et de couteaux, pillent les réserves et s’enivrent. Les gardiens, en infériorité numérique, n’osent intervenir. La suite est relatée par Le Constitutionnel le 9 décembre : 

« Une pensée atroce vint alors à l'un d'eux : il avait été décidé qu'on se débarrasserait de ceux des détenus dont on n'était pas sûr. On devait les assommer dans les broussailles. L'état des lieux parut permettre une exécution plus facile. Ceux qu'on appelait les espies furent introduits un à un dans le magasin. Treize ou quatorze enfants entrèrent ainsi. Le feu fut mis alors à la mare de liquide répandue sur le sol [...].

Suspendus aux barreaux de fer des fenêtres, les malheureux enfants invoquent la pitié de leurs bourreaux : on est sourd à leurs cris d'agonie. Un honnête homme, le guetteur du sémaphore de l'île, accourt, veut braver la fureur de ces forcenés. Il présente une couverture mouillée aux mourants. Il est saisi et jeté dans une tranchée. Dans sa chute, il a une jambe brisée. »

Les victimes, désignés sous le nom d’« espies » (espions), comptaient parmi les détenus les plus jeunes et les plus fragiles du pénitencier. Ils collaboraient avec les gardiens, les informant de ce qui se passait dans la colonie.

Le 4 octobre, la gendarmerie arrive sur l’île et met fin aux troubles. Lorsque les présumés coupables, menés par un certain Coudurier, sont amenés par bateau à Toulon, la presse est là pour décrire leur arrivée, en insistant sur l’absence manifeste de tout remords de leur part :

« Ces vingt-huit petits bandits, solidement enchaînés trois par trois, ont défilé entre une double haie de gendarmes et d'agents de police qui avaient beaucoup de peine à se frayer un passage au milieu de la foule qui encombrait tous les abords du quai.

En voyant cette troupe de gamins qui viennent de commettre toute sorte d'atrocités, on se sentait pris d'un sentiment de dégoût, et on-n'a pas éprouvé la moindre indulgence qui pût excuser la conduite de ces petits misérables [...]. »

L’affaire passionne les médias, et fait parler d’elle jusque dans la presse anglo-saxonne. Tandis que Le Figaro dépêche un rédacteur sur l’île pour décrire les lieux du drame, on annonce dans Le Petit journal qu’un procès aura lieu à la cour d’assises du Var, à Draguignan :

« Cette affaire présentera des péripéties du plus grand intérêt. Ce sera un drame judiciaire sans précédent. Les accusés sont au nombre de seize [...].

Le plus âgé a vingt ans, le plus jeune a treize ans. Coudurier, le chef présumé de la rébellion, a seize ans. Il donne ou il simule des signes d'aliénation mentale. »

Le procès débute en janvier 1867 : il est retranscrit dans les colonnes du Journal des débats politiques et littéraires. Le directeur de la colonie, Fauveau, est interrogé sur les conditions de détention des prisonniers : la description qu’il en donne, presque idyllique, est très éloignée de la réalité du quotidien des détenus, exploités, mal nourris, maltraités et vivant dans des conditions sanitaires précaires.

Merville, le procureur général, insiste de son côté sur « la réalité de l’existence de ces natures malheureuses, caractérisées par une double infirmité morale congénitale et involontaire, une perversité active et l’insensibilité morale ».

De ce procès, il résultera quatre condamnations à des travaux forcés à perpétuité, dix peines allant de 3 à 10 ans et deux acquittements. Le Monde illustré, comme pour trouver une morale à cette affaire, conclura le 19 janvier :

« Ce qui nous avait le plus vivement impressionné dans ces débats, c'était précisément ce silence glacial des accusés, leur insouciance ironique, leur rage persistant à froid.

Comment ! nous disons-nous, pas une parole de repentir, pas une explosion de remords, pas même un mot, un geste de regret pour les terribles conséquences de leur révolte, pour ces treize ou quatorze victimes qui ont péri dans la fournaise appelant à leur aide leur mère absente ! [...]

Dieu merci ! Les débats n'ont pas été clos dans cette atmosphère du cynisme épouvantable ; ces nerfs d'enfant de quinze à dix-huit ans, trempés par tous les vices et par toutes les méchancetés, ont été longtemps à se détendre ; mais enfin l'heure est venue [...]. Coudurier, ce petit bonhomme de fer, a fondu en larmes le premier [...].

La justice, la loi, la morale devaient encore remporter une autre victoire : parmi ces jeunes gens qui semblaient vouloir, par une bravade suprême, défier la répression, parmi ceux à qui on avait entendu dire : "J'ai à Cayenne du pain sur la planche," un accusé se leva au dernier moment ; c'était Béroud :

"Messieurs les jurés, dit-il, ces débats nous ont tellement impressionnés, moi et mes camarades, que j'ai à vous dire en leur nom et au mien que nous saurons racheter le passé par l'avenir." »

La colonie pénitentiaire de l’île du Levant restera en activité jusqu’en 1878. Elle aura vu passer 1057 détenus : parmi eux, 99 prisonniers âgés de 10 à 20 ans sont morts sur l’île, soit près d’un enfant sur dix. Il ne reste aujourd’hui plus rien du pénitencier.

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Pour en savoir plus :

Claude Gritti, Les Enfants de l’île du Levant, Jean-Claude Lattès, 1999

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