Écho de presse

La Mafia, naissance du syndicat du crime

le 24/08/2021 par Pierre Ancery
le 19/08/2021 par Pierre Ancery - modifié le 24/08/2021
Photo de Charles « Lucky » Luciano prise à la suite de son arrestation à New York en 1936 - source : New York Police Department-WikiCommons

Rackets, assassinats, corruption... À la fin du XIXe siècle, la presse révèle aux lecteurs français l'existence d'une organisation secrète et tentaculaire en Sicile : la Mafia. 

Aujourd'hui, tout le monde connaît son nom. Mais l'existence de la Mafia (ou « maffia », comme on l'orthographiait jadis), système criminel ancestral, n'est révélée que dans les années 1870 dans la presse française. Le public découvre alors les agissements de cette organisation qui ne cesse de se développer et fait régner la terreur en Sicile, son berceau natal.

Le Petit Journal lui consacre un long article en 1875. Le quotidien y cite un passage du livre d'Armand Dubarry, Le Brigandage en Italie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours :

« La Maffia est une ténébreuse association de malfaiteurs, qui s'étend dans toute la Sicile. Elle n'a pas, comme d'habitude les sectes secrètes, de statuts, de réunions périodiques de chefs effectifs, d'organisation régulière, pourtant son pouvoir est immense. Essaye-t-on de la poursuivre, ainsi qu'un fantôme, elle s'efface dans l'ombre, disparaît dans le vide.

La Maffia est incarnée chez le peuple sicilien qui l'exerce d'instinct. »

Clandestine et toute-puissante, la Mafia – que l'on comparera plus tard à une pieuvre, en raison de son organisation tentaculaire – exerce son emprise sur toutes les classes sociales, comme l'écrit Dubarry :

« La Maffia a envahi toutes les classes de la société ; le riche la pratique pour protéger sa personne et ses biens contre le malandrinage ou pour conserver l'influence que lui enlève chaque jour le développement des institutions libres ; la bourgeoisie s'y adonne par crainte de vengeance ou pour réussir dans certaines vues, pour acquérir la popularité ou par avidité et ambition ; le prolétaire l'exerce par haine contre celui qui possède, parce qu'il espère arriver à une position plus élevée, par esprit d'opposition, par paresse. »

Une caractéristique confirmée par un rapport rédigé à la même époque par le préfet de Caltanissetta, province du centre de la Sicile. Celui-ci (cité par Le Petit Journal) distingue la mafia haute (« Alta Maffia ») de la basse (« Bassa Maffia ») :

« La Bassa Maffia est grossière et éhontée. Tout gredin qui se sent du courage se fait Maffioso, menace de tuer celui-ci, celui-là, et est aussitôt obéi et servi. On ne lui refuse rien ; pour lui donner ce qu'il exige on se réduira à la misère.

L'Alta Maffia consiste à afficher d'honnêtes manières et en même temps à être d'accord avec des bravi, des Maffiosi de basse extraction, à faire exécuter par eux ses vengeances, ses projets, soit qu'il s'agisse de voler les bestiaux d'un propriétaire ou de contraindre celui-ci à vendre à vil prix une ferme, un champ, un bois que l'on convoitera, soit que l'on veuille obtenir par la menace, suivie d'un commencement d'exécution, le cas échéant, la main d'une jeune fille richement dotée, etc., etc. »

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Le Soleil, en 1875, compare quant à lui la Mafia à la « Camorra », son équivalent napolitain, et retrace les origines de l'organisation. Le journal rappelle que le rattachement de la Sicile à l'Italie, en 1861, a fourni un terrain favorable à son développement.

L'imposition par le Nord de nouvelles taxes et la confiscation de terres réservées autrefois aux pauvres a en effet conduit de nombreuses personnes à la mendicité. Dans une Sicile réduite à la misère, beaucoup, à ce moment, ont choisi de devenir des maffiosi :

« Cette maffia est devenue surtout redoutable depuis la révolution de 1860, qui fit passer les malfaiteurs des prisons dans les rangs des patriotes (un député de la gauche, M. Crispi, en est déjà convenu), et depuis la suppression des ordres religieux, qui priva les mendiants de la soupe qu’on leur distribuait à la porte des couvents et en fit des maffiosi. »

Dans les années 1870, la Mafia fait l'objet de débats houleux au Parlement italien, qui s'efforce de juguler la croissance de cette organisation tentaculaire. Le Soleil suit ces débats et s'interroge sur l'impuissance des pouvoirs publics :

« Qu’a fait le gouvernement pour pourvoir aux dangers de la situation ? Selon M. Tajani [un député italien], on n’a rien trouvé de plus ingénieux que de pactiser avec la maffia. La police emploie les maffiosi. Les maffiosi, a-t-il dit, sont gardes champêtres et capitaines de la garde nationale. »

Comme le disent déjà les journaux de l'époque, tout le problème est là : les mafiosi sont désormais partout... y compris dans la classe politique. Le Temps écrit ainsi en 1877 :

« Mêlant ainsi l’instinct des brigands à l’espèce de chevalerie des redresseurs des prétendus torts de l’État, la Mafia ne reste pas toujours dans les bas-fonds de la société, comme il arrive d’ordinaire pour les escrocs de la Camorra. On y a rencontré des députés... On vient d’y saisir un ou deux barons. »

Le Soleil ajoute en 1901 :

« Sur les élections italiennes modernes se dresse, comme un fantôme sanglant, cette toute-puissante et terrible justice particulière qui a ses tribunaux, ses juges et ses peines. »

C'est en effet tout un système qui est gangrené par la peur et la corruption, depuis les couches les plus populaires jusqu'aux sommets du pouvoir. L'éditorialiste Jean Frollo dénonce cet état de fait en 1899 dans Le Petit Parisien, avec un article où il cite le journal L'Italie :

« En Sicile, dit l'Italie, la Mafia étend ses ramifications occultes sur toute la vie sociale. Elle fait monter le prix des denrées au risque d'affamer la population, pourvu que les associés y trouvent leur bénéfice.

Ceux-ci falsifient ou captent les testaments ; ils influent sur les résultats d'un procès civil ou pénal par les relations qu'ils ont dans la magistrature ; ils poussent leurs adeptes dans toutes les fonctions de l’État ; ils les introduisent dans les administrations communales, et, pour abréger cette liste déjà longue, qui prouve la force invisible de l'association, les mafiosi profitent de leur organisation mystérieuse pour faire au besoin, par leur nombre ou par la crainte qu'ils inspirent, élire un député de leur choix. »

L'organisation prospère, rappellent les journaux, parce que personne n'ose parler. En 1900, l'écrivain René Bazin, qui décrit son voyage en Sicile dans Les Annales politiques et littéraires, explique que si la Mafia (ou Cosa nostra, terme spécifique) ne peut être vaincue, c'est à cause de la tradition sicilienne de l'omerta :

« Aux yeux du peuple sicilien, c'est montrer de l'omertà (omeneità, virilité de caractère) que de ne point dénoncer le coupable, de ne jamais le trahir, soit avant les débats, soit devant la justice. Dès l'école, les enfants savent que le devoir d'un homme est de se taire sur les aventures où il a été mêlé [...].

On verra des innocents se laisser accuser, condamner plutôt que de révéler le coupable. On aidera même celui-ci à s'échapper. Il se trouvera des voisins, quand une rixe vient de se produire dans une rue, pour faire évader l'assassin. Non pas qu'ils approuvent le crime, non. Mais “le mort est mort, et il faut secourir le vivant”, c'est la morale populaire. »

Dès la fin du XIXe siècle, la Mafia va s'exporter et devenir internationale. Les Siciliens pauvres qui se sont exilés aux États-Unis, n'y trouvant là aussi que la misère, créent la Mano Nera (la « Main noire »), première organisation criminelle italo-américaine, qui se développe notamment à New York et à Chicago.

La Croix s'y intéresse en 1905 et décrit ses méthodes :

« Les adhérents de la Mano Nera, des Italiens pour la plupart, emploient dans leurs opérations criminelles presque toujours le même procédé. Généralement ils adressent à quelque personne riche une demande d'argent avec menaces de mort en cas de refus. La lettre est signée d'un dessin grossier représentant une main noire [...].

Il y a encore le procédé du coltello. Il consiste à supprimer tout individu qui gêne, tout traître a la cause, ou même quelque personne absolument innocente, dans l'insigne but de terroriser les gens et de les déterminer à donner promptement l'argent demandé.

Depuis le 1er janvier 1905, on signale de nombreux meurtres attribués à la Mano Nera : deux en Californie, un dans l'Indiana, un dans l'Illinois, quatre dans le Missouri, un dans l'Ohio, sept en Pensylvanie, un dans le Wisconsin. À New-York, la liste fatale est très longue. »

Parmi ces mafiosi italo-américains émerge la figure du terrible Vito Cascio Ferro (1862-1943), le premier « parrain ». Cet exilé sicilien tout-puissant, surnommé « Don Vito », est celui qui, au tournant du siècle, installe durablement la mafia aux États-Unis. C'est lui qui inspirera le personnage célèbre de Vito Corleone, joué par Marlon Brando dans Le Parrain de Francis Ford Coppola.

La Mafia va prospérer en Amérique, faisant notamment les choux gras de la presse des années 1930, puis le bonheur du cinéma dans la seconde moitié du siècle.

Dans les années 1920, Mussolini se mettra en tête de l'éradiquer en Italie. En vain. Même privée d'un ou de plusieurs de ses tentacules, la « piovra » n'aura cessé depuis de s'étendre et de resserrer son emprise.