Interview

Éloigner, punir, exploiter : une histoire des bagnes en France

le 26/07/2021 par Michel Pierre
le 25/04/2019 par Michel Pierre - modifié le 26/07/2021
Châtiment de la bastonnade sur un condamné au bagne de Toulon, gravure de Pierre Zaccone, 1869 - source : WikiCommons
Châtiment de la bastonnade sur un condamné au bagne de Toulon, gravure de Pierre Zaccone, 1869 - source : WikiCommons

Galères, bagnes portuaires, bagnes coloniaux, colonies pénitentiaires pour mineurs et bagnes militaires : la France a une longue histoire en matière de bagne. L'historien Michel Pierre s'est plongé dans l'univers de ces lieux d'enfermement qui ont marqué l'imaginaire collectif.

Dans son ouvrage Le Temps des bagnes, 1748-1953, Michel Pierre, spécialiste du sujet, livre une histoire globale du bagne en France : histoire factuelle, bien sûr, qui raconte le fonctionnement des bagnes et la vie des forçats, mais aussi histoire culturelle qui montre leur prégnance dans l’imaginaire collectif, jusqu'à leur oubli.

Propos reccueillis par Marina Bellot

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RetroNews : Où et quand sont créés les premiers bagnes en France ? Pour quels crimes peut-on alors y être envoyés ?

Michel Pierre : Vous avez d’abord la peine des galères devenant la peine « des fers » dans les arsenaux de trois ports, Brest, Toulon et Rochefort, ensuite transformée en peine de la transportation des condamnés aux travaux forcés en Guyane puis, un temps, en Nouvelle-Calédonie.

Sans faire de cours de droit, les bagnes coloniaux ont accueilli trois types de condamnés :

Les « transportés », relevant d’une peine de travaux forcés sanctionnant les crimes les plus graves. Il faut bien voir, par exemple, que la peine des travaux forcés à perpétuité était la plus importante du Code pénal après la peine de mort et qu'elle relève d’une condamnation en cours d’assises. Elle concerne les criminels endurcis, les bandits de grand chemin ou les assassins d'enfants par exemple.

Il y a aussi, après une loi votée en 1885, la peine de la relégation qui punit les multirécidivistes, ceux et celles (car elle s’est appliquée aux femmes pendant près de vingt ans) qu’on considère comme incorrigibles. C’est une loi épouvantable, une sorte de permis à points à l’envers : supposons que vous ayez accumulé des délits (feux de braconnage, ivresse sur la voie publique, atteinte à la pudeur…). Si le tribunal correctionnel qui vous juge commence à en avoir assez, il peut vous envoyer au bagne en Guyane. Les magistrats hésitaient eux-mêmes à utiliser cette sanction très dure.

Enfin, viennent les déporté(e)s qui relèvent de crime d’espionnage ou, pourrait-on dire, d’atteinte à la sûreté de l’État. Parmi eux on trouve les Communards, hommes et femmes, exilés en Nouvelle-Calédonie, ou Dreyfus sur l’île du Diable, en Guyane.

En termes de chiffres, la Guyane a ainsi reçu environ 50 000 transportés, 17 000 relégués et quelques centaines de déportés, essentiellement au début du Second Empire. La Nouvelle-Calédonie compte  pour sa part environ 25 000 condamnés.

Le terme « bagne » n’a aucune signification juridique et son origine reste mal connue mais, écrivez-vous, il a pris la signification d’un « lieu d’enfermement associé à la pratique du labeur contraint, de mauvais traitements et de conditions de vie inhumaines ». Éloigner, punir et exploiter ont-ils toujours été les objectifs du bagne ?

Tout dépend des périodes : l’époque des bagnes portuaires de Toulon, Brest et Rochefort est effectivement celle de l’utilisation d’une main-d’œuvre forcée comme c’était le cas sur les galères. La naissance des bagnes coloniaux (Guyane et Nouvelle-Calédonie) sous le Second Empire implique l’idée chrétienne du rachat par le travail en transformant un forçat en un colon libre à la fin de sa peine – mais implique qu’il demeure sur place. Avec la IIIe République moins imprégnée de culture chrétienne domine l’idée d’exclusion et de tenter, autant que faire se peut, de développer les colonies. Ce ne fut pas sans résultat en Nouvelle-Calédonie, quoique sans effet en Guyane.

En 1850, Louis-Napoléon demande à ce qu’on éloigne les condamnés « hors du territoire français » : « Ils grèvent notre budget d’une charge énorme, se dépravent de plus en plus et menacent incessamment la société. » Qu’est-ce qui a présidé au choix de la Guyane pour établir un nouveau bagne ?

C’est un choix par défaut sur des possibilités réduites. Les possessions coloniales de la France des débuts du Second Empire sont limitées. Quelques années après la suppression de l’esclavage, on exclut les Antilles dans l’idée de ne pas remplacer des esclaves noirs par une forme de travail forcé effectuée par des Blancs. L’implantation au Sénégal est également récusée car la mortalité des troupes de marine qui s’y trouvent est trop importante – or le but n’est pas de faire mourir les condamnés mais de les faire travailler « aux travaux les plus pénibles de la colonisation » comme le dit la loi de 1854. Pas question non plus de l’Algérie, destinée à la colonisation libre.

La Guyane a beaucoup d’avantages. D’abord, c’est une destination lointaine mais aisément accessible pour des navires à voile sur la route des alizés. C’est également une terre vierge, dont on pense qu’elle recèle de grandes capacités de développement agricole. On peut aisément en assurer la surveillance sur la frange côtière, bordée par l’océan d’un côté et par la forêt de l’autre. Enfin, l’économie de plantations (café, par exemple) nécessite une nouvelle main-d’œuvre après celle des esclaves.

Selon Théodore Ducos, ministre de la Marine et des Colonies, les détenus « porteront des vêtements uniformes, adaptés au climat », et leur « dignité sera respectée ». Qu’en est-il dans les faits ?

C’était pour le moins utopique. Le bagne est un univers de violence – et pas seulement par le comportement des surveillants militaires. À propos d’uniforme, celui rayé rouge et blanc popularisé par l’iconographie n’est imposé qu’à la fin des années 1920 : le bagne de Guyane existe alors depuis près de 70 ans…

Que désigne le « bagne de Biribi » ?  

C’est un autre univers, celui de la justice militaire, où les fortes têtes sont envoyées dans des camps de travail ou des compagnies disciplinaires en Afrique du nord. Cela a été le cas dans le sud tunisien, à Tataouine, pour les fameux bataillons d’Afrique dont les recrues se nomment elles-mêmes du nom de « Joyeux ».

Biribi est un nom générique employé pour cet archipel terrestre et qui s’est imposé, sans doute en référence à un jeu de hasard à la mode d'alors. Mais il y a des passerelles, si l’on peut dire, entre Biribi et les bagnes coloniaux : on peut y être condamné aux travaux forcés et donc quitter les confins sahariens pour la forêt amazonienne. Des destinées humaines tragiques.

Sous le Second Empire et la Troisième République, les bagnes d’enfants et d’adolescents se développent. Quelles sont les conditions de vie dans de tels lieux ? L’opinion sait-elle ce qui s’y passe ?  

C’est aussi une longue histoire. Elle commence même avant le Second Empire, sous Charles X, lorsque des philanthropes, laïcs et religieux, vont se préoccuper de la délinquance des mineurs qui, selon le Code pénal, peuvent avoir agi sans « discernement » – mais qu’il faut encadrer avant leur majorité. Nous aurons alors l’idée des colonies agricoles (Mettray, près de Tours, qui va durer près d’un siècle à partir de 1839, est la plus célèbre), des colonies industrielles, mais aussi des colonies correctionnelles destinées aux enfants et adolescents considérés comme les plus durs.

Les conditions de vie dans ces institutions étaient le plus souvent épouvantables, même si l’État avait un devoir de surveillance. Et la Troisième République, en reprenant l’ensemble des structures par esprit laïc, en récusant les institutions tenues par des religieux, n’a pas amélioré les choses.

Il a fallu dans les années 1930, des campagnes de presse et une prise de conscience générale pour mettre fin aux abus les plus criants. Que l’on songe au poème de Jacques Prévert « La chasse à l’enfant » après la révolte des mineurs de la colonies de Belle-Île en 1934.

Ce qui me frappe beaucoup d'ailleurs, c’est que ces bagnes d’enfants ont totalement disparu de notre mémoire collective.

En 1923, la grande enquête d'Albert Londres déclenche l'intérêt des médias et du public pour la cause du bagne. D’autres journalistes, comme Alexis Danan, mènent aussi campagne pour interpeller l’opinion. Quel écho cela rencontre-t-il ? Comment expliquer que les élus restent fermés au sujet ?

L’enquête d’Albert Londres est effectivement un moment important de la connaissance de ce qui se passe en Guyane mais on se trompe souvent sur son but. Il est souvent dit qu’elle aurait préparé la fin du bagne. C’est totalement stupide : il suffit de voir que cette enquête est de 1923 et le décret-loi supprimant la transportation des condamnés aux travaux forcés de 1938. Quinze ans ! On ne peut pas dire que les écrits de Londres aient été efficaces. Il n’a, de fait, jamais demandé la suppression du bagne mais qu’on mette fin à certains abus, ce qui sera fait par des décrets pris en 1925.

En revanche certains de ses confères, comme Alexis Danan, ont été bien plus efficaces dix ans plus tard. Sans Alexis Danan, bien oublié aujourd’hui, pas de remise en cause des « bagnes d’enfants » ni d’avancée pour une véritable suppression du bagne.

Il faut attendre le Front populaire pour mettre fin à la transportation de condamnés en Guyane et pour que l’on commence à « considérer la jeunesse en péril et non plus comme un péril », écrivez-vous. Qu'est-ce qui explique cette évolution ?

Le Front populaire a été essentiel dans cette évolution qui touche à une plus grande humanisation de la justice, à la remise en cause de modes d’application des peines et à une réflexion sur les aspects les plus impitoyables de l’arsenal légal et pénal de la IIIe République. Il ne faut pas oublier qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, c’est, pour reprendre l’expression de Robert Badinter, un « régime de fer ».

La République s’est implantée en France, particulièrement dans le monde rural, en montrant qu’elle était encore plus efficace pour faire respecter la loi et l’ordre que les régimes précédents. Dans les années 1930 encore, les sénateurs sont attachés à l’exclusion du sol métropolitain des condamnés aux travaux forcés et des multirécidivistes. C’est pour cela que la décision en 1938 est celle d’un décret-loi en vue de mettre fin à l’envoi en Guyane de forçats. Le vote d’une loi – et les débats auxquels elle aurait donné lieu – auraient sans doute montré l’attachement de l’électorat, surtout rural, au bagne.

Combien de temps faudra-t-il pour que les bagnes soient définitivement fermés ?

Si on arrête d’envoyer des condamnés en Guyane, on ne prévoit pas de rapatrier les milliers de condamnés en cours de peine ou les libérés astreints à résidence sur place. Ce sera fait par paliers de 1947 à 1953, date qui symbolise la fin effective du bagne.

La France est-elle selon vous en paix avec cette histoire et sa transmission, via l'école, notamment ?

Ce n’est pas une histoire comparable à celle des camps de la mort nazis auxquels on fait parfois référence. Ne soyons pas anachroniques. Il faut bien comprendre que l’envoi en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie, pour de véritables truands, et c’était la majorité des cas, était souvent considérés par eux comme préférables à subir de longues peines dans des maisons centrales de métropole. Ils n’étaient pas en cellule mais dans des dortoirs à cinquante, par exemple au camp de la Transportation à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane et donc c’était le règne du cardât et de tous les trafics. Et même si le pourcentage des évasion réussies était faible (de l'ordre de 2 à 3 %), il était réel. La pègre des pays voisins (Venezuela par exemple) était française et issue du bagne de Guyane, au grand désespoir de nos ambassadeurs qui, dans leurs télégrammes diplomatiques, appelaient à sa fermeture.

Par contre, pour les petite délinquants, les multirécidivistes envoyés en relégation à vie dans un autre camp, à Saint-Jean-du-Maroni, c’était plus dégradant et sans grand espoir.

En réalité, il n’y avait pas un bagne mais des bagnes, souvent marqués par la mauvaise alimentation et les maladies tropicales, mais on ne peut comparer la vie ou plutôt la survie dans les chantiers forestiers pour « incorrigibles » et le nettoyage des rues de Saint-Laurent par des bagnards nonchalants.

Si une leçon doit être tirée de tout cela, y compris dans l’enseignement, c'est une interrogation plus générale sur la notion de délit et de peine, sur ce que Denis Salas nomme le « populisme pénal », et sur la question : dis-moi comment tu punis, je te dirai qui tu es.

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Le Temps des bagnes est paru aux éditions Tallandier en octobre 2018.

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