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Le curé Boudes : saga d’un « débauché » multirécidiviste

le par - modifié le 19/08/2021
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« Monstre en soutane » archétypal, le curé Boudes est soupçonné à compter de 1884 par La Lanterne d’escroqueries, de vols, d’abus sexuels et même, de meurtre. L’enquête du journal s’étend sur cinq ans et aboutit à la condamnation de l’ecclésiastique.

Le 30 janvier 1884, le journal La Lanterne entame un fantastique et ténébreux feuilleton qui va se déployer sur plusieurs années. Il est consacré aux « 30 crimes du curé Boudes », désigné comme un « monstre en soutane », selon la formule-type de la presse anticléricale de l’époque. L’exploitation de ce fait divers à tiroirs multiples ne vise pas seulement à régler son compte au « camp clérical », dans le contexte de consolidation du régime républicain qui marque le début des années 1880, mais bien à interpeller la justice, en endossant le rôle de « lanceur d’alerte » que favorise la très libérale loi sur la presse de 1881.

« Le long et terrible récit que nous commençons a de telles étrangetés et des circonstances tellement incroyables que nous n’oserions les écrire si nous ne possédions tous les documents authentiques et toutes preuves officielles qui les attestent.

Dans ce long tissu d’horreurs et de crimes, l’intervention de la justice s’est deux fois produite et deux fois sans succès. »

Par cette accroche sensationnelle, le journal entend rouvrir ce qu’on appellerait aujourd’hui un cold case, une affaire non élucidée, sur laquelle il a décidé de mener sa propre enquête, afin de montrer les méfaits de l’Église catholique, cet État dans l’État dont il s’agit de réduire l’influence, non seulement dans la société mais aussi au sein de la magistrature, de l’enseignement ou de l’armée. Le journal revendique d’ailleurs l’exclusivité de la couverture de ce fait divers pas comme les autres, ce qui ne va pas manquer d’occasionner quelques frictions avec la concurrence.

Mais pour en comprendre l’enjeu, il faut remonter presque dix ans en arrière, en mars 1875, et se transporter dans un petit village de l’Aveyron, Saint-Cirq, situé à une trentaine de kilomètres de Rodez. Dans la soirée du 1er mars 1875, le curé de la paroisse, l’abbé Albar, a été assassiné dans son presbytère. Et les circonstances du crime ont de quoi alimenter le plus rocambolesque des romans policiers : d’après un article de La Revue religieuse de Rodez, cité  par La Lanterne, deux assassins se seraient introduits vers 22h dans le presbytère, alors que la maisonnée dormait, en perçant un trou sous une fenêtre du rez-de-chaussée. Après une courte pause pour se restaurer dans la salle-à-manger, ils auraient ensuite gagné l’étage, où se trouvait la chambre du curé et de celle de sa sœur, Mlle Julie Albar, qui vivait avec lui.

« D’après ce que rapporte Mlle Albar, ils auraient frappé de petits coups, qui auraient été entendus de M. le curé, qui se serait levé, croyant que sa sœur, qui s’était plainte la veille d’une indisposition, demandait au secours. Il aurait donc ouvert la porte sans méfiance.

A ce moment, deux individus, la figure noircie, se précipitent sur lui, le saisissent à la gorge et une lutte terrible s’engage entre eux. En entendant le bruit, Mlle Albar arrive : et au moment où elle ouvre la porte, un individu qui cherche à n’être pas reconnu se jette sur elle et ne la quitte que lorsqu’il la croît morte et rentre pour aider son complice à porter les derniers coups au curé. »

Les choses n’en restent pas là : brièvement assommée, Julie Albar parvient à se relever, gagne la chambre de son frère, constate le meurtre, et, entendant les assassins encore présents dans la maison, parvient à s’enfuir par une petite porte qui débouche directement sur l’église. Alerté par le bruit, un des deux assaillants part à sa poursuite, mais elle parvient à quitter l’édifice par la porte principale et s’enfonce dans la nuit pour se réfugier dans la maison la plus proche, un vieux moulin où logent un vieillard de 80 ans et son domestique de 60 ans. Le trio apeuré attend d’être certain du départ des assassins pour donner l’alerte et se précipiter au presbytère en rameutant les villageois :

« Lorsque la foule arriva, les assassins avaient disparu, après avoir fouillé et emporté tout ce qu’ils avaient pu prendre. Le presbytère était dévalisé.

M. Le curé gisait sans vie et baigné dans son sang au milieu de sa chambre. »

Prévenu le lendemain matin, l’évêque de Rodez, Mgr Ernest, se rend aussitôt à Saint-Cirq, et toujours selon la Revue religieuse, « il y a passé la journée pour consoler cette pauvre population affligée et pour donner une preuve de sympathie à ce pauvre prêtre assassiné ». Mais pour La Lanterne, cette « version cléricale » du crime est truffée d’invraisemblances et l’arrivée précipitée de l’évêque n’est pas sans conséquence. Car « nous sommes en mesure d’affirmer que son intervention fut non seulement directe mais impérieuse et omnipotente, et l’on peut dire avec vérité que toute la procédure, au moins au commencement, a été conduite par M. l’évêque ».

Suit un portrait assez peu flatteur d’Ernest Bourret, « ardent et obstiné, violent et cependant sournois et dissimulé, […] autoritaire et dominateur », qui, pour le journal républicain, représente l’Église dans ce qu’elle a de plus nocif et de plus manipulateur. L’évêque se serait précipité à Saint-Cirq pour « surveiller l’action de la justice » et protéger le vrai coupable. La Lanterne va donc se donner pour mission de révéler son identité, sur la base d’une documentation « parfaitement authentique »  rassemblée depuis 1882 par le reporter Louis Olivier.

En réalité, les dégâts ont commencé dès l’arrivée des villageois sur la scène du crime, car « cette foule curieuse se répandit dans toute la maison et aux environs, piétinant partout, et surtout effaçant les traces qui auraient pu guider la justice ».

Le juge de paix du village voisin de Requista, accompagné d’une brigade de gendarmerie, ne put intervenir que tardivement, fit un certain nombre de constatations et posa des scellés (2 février), que Mgr Ernest prit sur lui de briser. Dès son retour à Rodez, il écrivait son rapport au procureur général : « j’ai constaté que toutes les présomptions se portaient et à bon droit sur des ouvriers qui travaillaient à bâtir le clocher de cette paroisse, et sur un nommé Bousquet, forgeron du voisinage qui les aidait dans ces travaux » (4 février). L’enquête s’oriente donc brièvement dans cette direction mais sans résultat, les ouvriers en question produisant tous des alibis irréfutables. Pour La Lanterne, c’est un exemple flagrant  d’interférence ecclésiastique dans une affaire judiciaire :

« À dire vrai, M. Bourret n’avait fait que continuer les pratiques communes à tous les évêques, la prétention de l’Église étant de se soustraire absolument, en droit, et le plus possible, en fait à la juridiction civile. »

Mais qui donc  l’évêque de Rodez cherchait-il à protéger ?

C’est dans le numéro du 5 février 1884 que le véritable et maléfique héros de ce feuilleton fait son entrée en scène :

« Parmi les prêtres qui donnaient le plus de mal à l’évêque de Rodez, et qui avaient le plus souvent besoin d’être défendu contre la justice figurait au premier rang le curé de Taurines, l’abbé Boudes.

Dans tout le département de l’Aveyron, il n’existait pas de prêtres aussi mal famés. Depuis plus de dix ans, cet homme, presque ouvertement, menait une vie de débauche et de crime. Nous aurons à raconter, en détail, cette existence abominable, et nous aurons peine à compter les méfaits dont elle est tissue [sic]. »

Taurines est un petit village situé à une dizaine de kilomètres de Saint-Cirq, et c’est là qu’officie le curieux personnage dont La Lanterne va retracer le parcours : né en 1832 dans l’Aveyron, Toussaint-Cyprien Boudes a suivi les séminaires de Rodez et de Périgueux, fréquenté un collège de prêtres italiens dans le diocèse de Bordeaux, enseigné dans différents collèges de l’Ardèche et du Vaucluse, avant d’être ordonné prêtre. Il a été pendant quelques années prédicateur nomade dans sa région natale, puis vicaire à Lagarde, autre petit village proche de Saint-Cirq, enfin, curé à Taurines.

Parcours somme toute banal, s’il n’avait été ponctué d’une longue série de faits délictueux. Dénoncé pour vol dès le séminaire, Boudes s’est signalé à Lagarde par une « rapacité peu scrupuleuse », notamment au chevet des mourants, auxquels il extorquait régulièrement legs et donations, tout en leur dérobant des effets personnels. On le soupçonne aussi d’abus sexuels:

« Filles mises à mal, femmes confessées d’un peu près, ce n’était encore rien. À ces choses là, ces pays-là sont à peu près accoutumés et ne s’en scandalisent point outre mesure », commente La Lanterne du 9 février. En mai 1865, cependant, il y eut plus grave : le curé de Lagarde faillit être victime d’un empoisonnement. Le clerc de service avait trouvé pleine, un matin, la burette du vin de messe, pourtant soigneusement vidée et nettoyée la veille. Le vin parut trouble, et son goût étonnamment amer. Une analyse toxicologique effectuée par le curé soupçonneux révéla une forte concentration de morphine, qui aurait suffi à envoyer le bon père au paradis, s’il avait bu la coupe pendant l’office. Les soupçons se portèrent immédiatement sur Boudes, dont l’inconduite était notoire et qui briguait la cure, et dont on apprit de surcroît qu’il avait soustrait de la morphine au chevet d’une femme malade. Il n’y eut pas, toutefois, de poursuites judiciaires ; le vicaire fut simplement déplacé à Viviez puis à Taurines. « Solution » qui suscite une nouvelle fois la colère de La Lanterne :

« Donc voilà un vicaire, connu comme voleur dès l’enfance, signalé à l’évêque par son curé comme voleur, comme débauché de mœurs infâmes ; puis accusé et convaincu d’une tentative d’empoisonnement compliquée d’un sacrilège – un empoisonnement dans les vases sacrés –, et l’évêque, non seulement ne livre pas le coupable à la justice, non seulement, il ne le chasse pas, mais il lui laisse son caractère sacerdotal ! »

Désormais sûr de son impunité, Boudes, toujours selon la feuille républicaine, ne connaît plus de freins : « vols, brigandages, faux, actes immondes, attentats à la pudeur, viols contre nature, tous les délits et tous les crimes, il se les permit presque ouvertement » (14 février) :

« Tantôt c’est un enfant de onze ans qu’il prend chez lui, sous prétexte de la préparer à entrer au petit séminaire et qu’il souille de la façon la plus horrible presque chaque jour pendant plusieurs mois […].

Puis c’est une fille enceinte et sur le point d’accoucher à qui il propose de la faire avorter, et qui refuse. Il l’attire, un soir, à l’église, dans son confessionnal, et ne pouvant en faire sa victime, il en fait le témoin et l’instrument involontaire de ses pratiques immondes.

Plus tard c’est un jeune homme de dix-sept ans qui meurt poitrinaire en maudissant le prêtre impur, dont les criminelles leçons l’ont initié et livré au vice qui le tue. »

Ces agissements ne manquent pas de susciter rumeurs et plaintes de la part des villageois, et suscite une admonestation tardive de Mgr Ernest, qui, le 11 mai 1874, lui envoie ces lignes :

« Monsieur le curé, j’apprends en rentrant à Rodez que l’on se propose de porter contre vous, devant la justice civile, des faits de la plus grande gravité. Je ne dis pas qu’on les prouve ; mais leur retentissement pourrait avoir pour vous les plus tristes conséquences, aussi bien que pour le diocèse.

Si vous voulez que je vous donne un conseil, quittez le diocèse ou du moins votre paroisse quand il en est temps, et que vous pouvez encore sauver votre honneur [...]

Cherchez quelque part un préceptorat ; car si vous restez près de votre paroisse, vos ennemis, qui ont peur de vous, vous poursuivront encore. »

Boudes n’en fit rien, et officiait toujours à Taurines quand eut lieu l’assassinat du curé de Saint-Cirq. Son exécrable réputation n’était cependant pas suffisante pour faire porter les soupçons sur lui, car Taurines se trouvait à plus de 3h de marche de la scène du crime. Et ce fut dans une toute autre direction que s’engagea l’enquête, après l’échec de la piste des trois ouvriers « opportunément » suggérée par Mgr Ernest.

Le 5 juin 1875, Julie Albar, la sœur du curé, était arrêtée, en raison des nombreuses incohérences de son récit (voir La Lanterne des 22-28 février). Puis ce fut le tour, quelques jours plus tard, de ses supposés complices, les Serin père et fils, qui remplissaient au presbytère « toutes sortes de fonctions : sonneur de cloche, garde, jardinier ». Le trio resta plusieurs mois en prison et fut jugé en décembre 1875, mais en l’absence de mobile, le procès se conclut par un non-lieu. L’affaire fut donc classée (voir La Lanterne du 1er mars), et le meurtre aurait pu retomber dans l’oubli, si un épisode tout à fait fortuit n’avait ouvert une troisième piste.

En mars 1876, Boudes fut arrêté pour une banale affaire d’escroquerie – des étoffes de drap livrées mais non payées ; le commerçant avait porté plainte, une instruction fut ouverte, Boudes fut arrêté et brièvement emprisonné. Décidément très impliqué, Mgr Ernest n’hésita pas à plaider la cause du prélat indigne auprès du procureur de la République :

« Ce prêtre m’a donné, malheureusement, bien des sujets de plainte. Je viens, à la suite de ce scandale, de l’interdire des fonctions ecclésiastiques et de l’obliger à se retirer pendant trois mois dans une maison de pénitence. Ce sont déjà, monsieur le procureur, des peines bien graves pour un prêtre et une satisfaction considérable donnée à l’esprit de justice. […]

Je réclame, en toute hypothèse, monsieur le procureur de la République, votre plus grande indulgence. Les temps sont mauvais, le clergé est en butte à toutes les attaques et malheureusement, l’esprit du temps est porté à généraliser et à imputer à tous les fautes. »

Malheureusement pour l’évêque et son protégé, l’instruction suivait son cours et suscita quantité de témoignages assez peu favorables à l’accusé. Soudain enhardis, les habitants de Taurines dénoncèrent pêle-mêle des vols, des « tripotages d’argent », des faux en écriture et des crimes sexuels : attentats à la pudeur répétés contre des jeunes du village – « toute la classe de cette année y a passé », affirmait un témoin –, viol de la jeune Marie B… Boudes, pourtant, ne retourna pas en préventive et, après ses trois mois pénitence, revint à Taurines comme si de rien n’était, ce qui ne manqua pas de susciter l’exaspération des villageois :

« Le dimanche matin, pour dire sa messe, il prit ses airs les plus arrogants et sa voix la plus éclatante. Jamais les paroissiens ne l’avaient vu si triomphant.

Mais sachant l’arrestation, ils commencèrent à n’avoir plus peur et la colère les gagnait. À l’issue de la messe, ils formèrent la haie devant l’église, et quand Boudes sortit, il fut littéralement hué. »

Sentant que le vent avait tourné, Boudes prit alors le parti de fuir, en emportant à dos de cheval quantité d’objets et de documents compromettants. Il se cacha un temps dans un hameau des environs, puis chez des moines trappistes au fin fond de l’Ardèche, mais commit l’imprudence de correspondre avec un neveu. Une lettre fut saisie, et le 28 juillet 1876, le curé indigne était arrêté et ramené en prison. Cette fois, Mgr Ernest opta pour une prudente reculade :

« Monsieur le procureur de la république, j’ai l’honneur de porter à votre connaissance qu’à la date du 8 juin dernier, j’ai interdit toute fonction et service ecclésiastique  à l’abbé Boudes, ancien curé de Taurines […].

Je dois vous déclarer de plus que je ne suis pas bien sûr qu’il soit prêtre et qu’il y a lieu de faire des recherches […] pour savoir si, véritablement, il a été [ordonné]. »

Au moins sur ce point, Boudes n’avait pas menti : bonne nouvelle pour ses ouailles, commentait La Lanterne, car « le défaut d’ordination est, sacerdotalement parlant, bien plus grave qu’un crime », mais pas pour l’institution ecclésiastique, qui devait maintenant couvrir un des siens, potentiellement criminel.

Voilà donc Boudes en prison dans le cadre d’une instruction judiciaire. Les recherches portent, à ce stade, sur les faux en écriture et sur les deux attentats à la pudeur sur mineurs de moins de 13 ans, Marie B et Ulysse M. La tentative d’empoisonnement du curé de Lagarde, est prescrite car vieille de plus de dix ans ; quant à l’assassinat du curé de Saint-Cirq, si la rumeur publique commence à évoquer avec insistance « l’hypothèse Boudes », le crime reste pour l’heure hors du champ de l’enquête.

L’abbé tente une nouvelle stratégie : le voilà, qui, du fond de sa cellule, à Rodez, devient complètement incohérent, presque idiot. On a placé auprès de lui un « mouton » – un codétenu chargé de l’espionner et de rapporter ses propos – mais sans résultat, puisque l’inculpé, même en privé, se défend de tous les crimes dont on l’accuse, tout particulièrement du crime de Saint-Cirq (10 mars).

Simule-t-il la folie pour échapper au procès ? C’est ce dont le soupçonne fortement le procureur, et ce qu’affirme La Lanterne, sur la base d’un rapport du médecin de la prison, refusant de conclure à l’altération du cerveau. Toutefois, à la demande insistante de Mgr Ernest, le procureur finit par accepter une expertise médico-légale. Boudes est  alors transféré à la prison de Montpellier pour observation, et le 12 juin 1877, la chambre des accusations décide « qu’il sera sursis à la poursuite jusqu’au jour où l’état mental de l’accusé permettra de le reprendre ». Décision qui, note perfidement La Lanterne, intervient « comme par hasard » juste après la crise du 16 mai 1877, qui avait vu le président monarchiste Mac-Mahon refuser de se soumettre à la majorité républicaine de la Chambre : période de revanche pour « l’ordre moral » et pour l’Église. Loin de ces péripéties politiques nationales, Boudes fut interné à l’asile de Montpellier, et la procédure tomba en sommeil pendant près de cinq ans.

«  C’est à ce moment [1882] que l’affaire nous fut signalée. Mais elle était couverte d’un tel secret qu’il nous fallut longtemps pour arriver à une connaissance approximative de la vérité ; et c’est seulement dans le courant de l’automne dernier [1883] que les pièces probantes nous sont arrivées.

Aujourd’hui, nous venons dire à la magistrature et à l’opinion publique :

Par suite de manœuvres indignes, le cours de la justice a été détourné.

Par suite d’erreurs involontaires ou d’omissions calculées, les assassins du curé de Saint-Cirq n’ont pas été découverts.

Eh bien, avons recueilli, nous, des faits ignorés, des preuves inconnues jusqu’à ce jour, des témoignages nouveaux.

Il y a de quoi justifier et commander LA REPRISE DE L’INSTRUCTION. »

On mesure ici toute l’ambition du journal… Au point que La Lanterne revendique la complète exclusivité de ce fait divers dont il est le principal initiateur, sans qu’on sache très bien comment les pièces du dossier sont tombées entre les mains du reporter Louis Olivier : si la presse de 1875 avait brièvement couvert l’assassinat du curé de Saint-Cirq, les méfaits d’un modeste curé de campagne, fût-il un « monstre en soutane », ne s’étaient guère, jusque-là, signalé à l’attention de la presse nationale.

À partir de février 1884, en revanche, les journaux concurrents flairent tout l’intérêt médiatique et politique de l’affaire, notamment La Dépêche, de Toulouse, qui n’hésite pas à reproduire in extenso les articles de La Lanterne. La pratique est certes banale à l’époque, où le droit de la presse reste mal défini en matière de plagiat – le journal toulousain prend d’ailleurs soin de citer sa source. Mais le préjudice à l’encontre de la feuille parisienne est réel, car La Dépêche dispose désormais de « fils spéciaux » –  le télégraphe – qui lui permettent de publier l’article, avant même l’arrivée de La Lanterne en Haute-Garonne !

Pour contrer ce procédé « déloyal », le journal parisien a fait imprimer dès le 8 février une mise en garde : « La reproduction de ces révélations est interdite sans l’autorisation spéciale de La Lanterne ». L’avertissement demeurant sans effet, le journal doit se résoudre à poursuivre La Dépêche et deux autres feuilles provinciales, Le Petit républicain, et Le Réveil méridional, devant le tribunal de commerce. Il réclame, pour cette enquête « pas comme les autres » un statut d’« œuvre littéraire », auquel s’appliquerait le droit afférent, plus contraignant (24 février).

L’argument convainc les juges, qui octroient des dommages et intérêts au plaignant (20 et 24 mars), mais provoque un dégât collatéral inattendu : goûtant assez peu cette violente offensive anticléricale, la presse catholique fait son miel de l’expression « œuvre littéraire » pour dénoncer, à propos du « monstre en soutane » un « roman inventé » ! La Lanterne se voit ainsi contrainte de rappeler que « l’histoire du curé Boudes est absolument vraie, absolument authentique », dans une vigoureuse « Réponse aux journaux cléricaux » (23 février).

« Littéraire » n’est, de fait, pas synonyme de « fiction », et le 19 mars 1884, le journal républicain peut annoncer avec fierté : « comme nous l’avons déjà dit à nos lecteurs, la justice s’est émue des révélations de La Lanterne sur le crime de Saint-Cirq, et elle se livre à des investigations nouvelles ». Le 20 août 1884, Boudes est officiellement inculpé :

« À l’heure où nous écrivons, M. le juge d’instruction de Rodez est chargé de poursuivre les assassins, demeurés encore inconnus, du curés de Saint-Cirq. Seulement, dans l’instruction ouverte, « M. le curé Boudes » est devenu l’inculpé Boudes. »

Reste à déterminer dans quelles circonstances il a pu, avec son ou ses complices, commettre le crime. L’hypothèse avait déjà été envisagée par procureur de la République de Rodez, dans un rapport du 28 juin 1876, fondé sur les faits suivants : il était de notoriété publique que les curés de la région avaient l’habitude de faire des rondes nocturnes dans la campagne, ce qui aurait pu mener Boudes de Taurines à Saint-Cirq sans éveiller de soupçon ; si le chien du presbytère n’a pas aboyé, c’est précisément parce que Boudes lui était familier ; et c’est pour la même raison que Julie Albar a pu lui ouvrir sans méfiance sa porte ; enfin, les témoins ont vu dans la neige des traces de pas en direction de Taurines ; et l’on a retrouvé chez Boudes un linge ensanglanté…

Bref, conclut La Lanterne, « l’étude du dossier criminel nous avait déjà révélé bien des choses que la justice n’avait pas aperçues parce qu’elle dirigeait obstinément ses recherches du côté de Julie Albar. Dans cette hypothèse, une foule de circonstances restaient inexplicables, qui s’expliquent au contraire très facilement lorsqu’on adopte l’hypothèse de Boudes ». (20 août).

Le journal va au-delà de ces éléments d’enquête positifs pour affirmer que Boudes s’était d’emblée confié à Mgr Ernest, ce qui expliquerait les multiples interventions  de ce dernier : « cette vérité, terrible pour l’Église – un prêtre assassiné par un prêtre ! – l’évêque n’a pas voulu, ne veut pas la dire ! » (25 août). Et de commenter :

« L’histoire du curé Boudes et de l’évêque Ernest prouve combien il paraît naturel à l’Église de donner et de conserver pour pasteurs à des populations croyantes, des prêtres indignes.

Car voilà un bandit, un scélérat de la pire espèce, voleur, débauché, corrupteur infâme, criminel et assassin ; et voilà deux évêques qui, pendant plus de dix ans, connaissant ses crimes, maintiennent ce prêtre à son poste et donnent aux âmes pieuses un brigand pour directeur, aux jeunes gens candides, un corrupteur immonde pour éducateur. »

L’affaire semblait donc arrivée à son dénouement… mais Boudes n’avait pas dit son dernier mot. Durant l’année 1885, le « monstre en soutane » ne fait plus parler de lui : c’est qu’il est toujours gardé à vue à l’asile de Montpellier, considéré comme fou. Le 1er novembre 1886, coup de théâtre : Boudes s’est évadé de l’hôpital au petit matin ! Le 3 novembre, La Lanterne doit rouvrir le dossier :

« Tous les lecteurs de La Lanterne ont certainement encore présente à la mémoire l’histoire du Monstre en soutane, le curé Boudes, que nous avons racontées dans tous ses détails en janvier et février 1884. »

La fin de l’année 1886 est essentiellement consacrée au récit et aux suites de l’évasion : Boudes a bénéficié de la complicité de deux gardiens, et de soutiens extérieurs, avec qui il communiquait secrètement, par le truchement de livres de bibliothèque. On raconte qu’il se serait réfugié en Espagne…. Le 31 décembre, La Lanterne publie le jugement qui condamne les gardiens complices de l’évasion. Mais ce nouvel épisode a surtout été, pour le journal, l’occasion de marteler sa thèse : Boudes n’est pas fou, tout prouve au contraire qu’il se comportait, à l’asile, « comme un roitelet » (14 novembre) et tirait les ficelles dans l’ombre. Une lettre à son neveu saisie chez le gardien complice affirmait même :

« Je sers depuis trop longtemps de cadavre à expérience médicale. On veut absolument me faire passer pour fou. Vous savez pourtant que je ne le suis pas. On m’accuse de nombreux vols, de crimes et de l’assassinat du curé de Saint-Cirq.

On a dit que, seul témoin, la sœur du curé avait vu l’assassin ; que c’était moi et que je lui avais défendu de parler. Eh bien, en ce jour je l’adjure de parler, je la délie du serment et lui ordonne de dire ce qu’elle vit dans cette nuit terrible. Vraiment, cette existence est épouvantable et j’aime mieux en finir. […]. Je préfère le procès à ma vie actuelle. »

Quasi aveu de Boudes ? Il va falloir encore trois ans pour le vérifier. Car Boudes s’est bel et bien volatilisé dans la nature. Et ce n’est que le 4 septembre 1889 que son nom refait surface : « La gendarmerie vient d’arrêter le curé assassin Boudes, qui s’était évadé, il y a quelques années, d’un asile d’aliénés de Montpellier où il avait été enfermé sur le rapport des médecins chargés d’examiner son état mental ». L’eau, de nouveau, a coulé sous les ponts, et il faut réexpliquer au lecteur de 1889 les détails d’une affaire désormais vieille de 15 ans. La Lanterne n’en a d’ailleurs plus la primeur – elle est couverte par une large partie de la presse régionale et nationale.

Ce qui relance le feuilleton, c’est aussi que Boudes a, entretemps, commis de nouvelles malversations : après avoir escroqué les deux contrebandiers qui l’avaient aidé à fuir sans leur payer leur dû, l’incorrigible curé s’était réfugié dans sa propriété personnelle, en plein cœur de l’Aveyron.

« Chose bizarre, ni la justice, ni l’administration de l’asile ne s’occupaient de le reprendre […].

Pourtant, Boudes n’était point difficile à trouver pour peu qu’on eût voulu le chercher. Il ne se cachait même pas et c’était chez lui qu’il demeurait en paix, dans une propriété mal acquise, dont il avait par un acte de friponnerie habile spolié son vendeur. »

C’est La Dépêche qui renseigne sur la suite : grâce à des protections occultes, Boudes avait ensuite réussi à se faire engager sous le nom de Jean Mary, comme professeur à l’école Saint-Marie d’Albi, où, ironisait le journal, il fallait espérer qu’il « était chargé d’autre chose que de l’enseignement de la morale » (4/09/1889). Renvoyé, il avait trouvé à s’employer chez une riche veuve des environs, Mme Calmels, propriétaire d’un petit manoir à Pendillères. Là, après avoir fait congédier le régisseur, « Boudes devenait l’homme de confiance de la vieille dame et parlait en maître » (ibid). Au point qu’il se retrouva bientôt propriétaire du domaine, par une vente de complaisance consentie par la veuve, probablement pour déshériter une de ses filles et avantager un de ses petits-fils.

Seulement, la fille déshéritée ne l’entendit pas de cette oreille, mena son enquête sur le suborneur et, en remontant la piste, finit par identifier « l’assassin Boudes ». « Elle prévint alors la justice » et la machinerie judiciaire se réenclencha : confondu grâce à une cicatrice au cou, Mary-Boudes fut renvoyé à l’asile de Montpellier puis incarcéré à la prison de Rodez. Et son procès aux assises s’ouvrit enfin, le 19 décembre 1889, « grâce à nos persistantes révélations », s’enorgueillit La Lanterne (21/12), qui voyait là le couronnement d’une enquête de plus de cinq années.

Le procès Boudes fut un événement largement médiatisé (voir La Lanterne 21-23 décembre). L’accusé, depuis longtemps démis de ses fonctions sacerdotales, se présenta en civil, avec « l’aspect d’un pauvre métayer plutôt que celui d’un conducteur de conscience » mais avec sur sa figure « une méchanceté cauteleuse » (21/12). Il était poursuivi pour faux en écriture, vols, escroquerie, captation d’héritage, évasion de prison, attentats à la pudeur et viol, mais pas pour le crime de Saint-Cirq – pour lequel il persistait à se déclarer innocent. À la plupart des chefs d’accusation, l’accusé se contenta d’ailleurs de répondre « je me rappelle pas » ou « cela peut-être, mais je n’ai aucun souvenir ». On avait pourtant retrouvé chez lui quantité d’objets volés chez ses paroissiens, dont une charrue Dombasle qui fut apportée en grande pompe au tribunal comme pièce à conviction ! Plus de 70 témoins se présentèrent à la barre, pour la plupart des cultivateurs de l’Aveyron :

« Les hommes en blouse bleue ou noire, au pantalon de futaine relevé sur de gros sabots ou d’énormes souliers ferrés, tournant entre leurs mains calleuses le grand feutre brun aux larges ailes ; les femmes tout de noir vêtues, avec une croix d’argent sur le fichu qui leur couvre la poitrine.

La plupart déposent en patois du Rouergue, avec toutes les répétitions et les réticences des paysans incultes et dévots qu’intimide le caractère sacerdotal de l’accusé et dont l’épouvante s’accroît encore devant la robe rouge du président. »

Le huis clos fut prononcé pour les crimes sexuels, qui impliquaient quatre hommes et deux femmes agressés dans leur prime adolescence (22/12). Tous témoignèrent à charge, seule Marie Barrès revint sur ses premières déclarations, reconnaissant l’attentat à la pudeur mais pas le viol (qualification qui, à l’époque, impliquait la pénétration) (22/12). Quant à la question de la responsabilité pénale de l’accusé, le président avait d’entrée de jeu affirmé qu’il n’y aurait aucune difficulté à démontrer sa parfaite intelligence, même si le « camp clérical » persista à défendre la thèse du « curé fou » (voir L’Univers du 30/12/1889) : la « croisade » de La Lanterne sur cette question avait porté ses fruits.

Le 21 décembre 1889, Boudes fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Des cris et des huées avaient accompagné son arrivée au tribunal, son départ pour la prison fut ponctué des mêmes réactions d’hostilité (23/12). L’affaire du « monstre en soutane » reflua de l’actualité sans la déserter complètement : le 25 décembre, La Lanterne annonçait un pourvoi en cassation, qui ne fonctionna que partiellement.

Le 10 avril 1890, il fut question d’une nouvelle tentative d’évasion de Boudes de la prison de Rodez, et le 22 août, on apprit que le départ de Boudes pour la Guyane avait été retardé pour cause de maladie. Mais il eut bien lieu, puisque le 11 octobre 1891, on signalait que Boudes s’était brièvement échappé du bagne de Cayenne, avant d’être rattrapé et condamné à 1 mois de prison supplémentaire pour faux en écriture !

Si « l’affaire Boudes » n’était pas devenue la « cause célèbre » fantasmée par La Lanterne, elle resta présente dans les mémoires au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, devenant la référence obligée de toute malversation impliquant le personnel ecclésiastique. Quant à l’assassinat du curé de Saint-Cirq, il ne fut jamais élucidé : le 20 juin 1890, la chambre des mises en accusations du tribunal de Montpellier rendit une ordonnance de non-lieu en faveur de Boudes, qui bénéficia ainsi d’une consolation relative : il avait échappé à la guillotine.

Pour en savoir plus :

Marc Angenot, « Monstres en soutanes et autres figures du monstre en France avant 1914 », 13 avril 2019, via popenstock.ca.

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