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1936 : l’affaire des fumeries d’opium nantaises

le par - modifié le 25/11/2021
le par - modifié le 25/11/2021

Lorsqu’une instruction s’ouvre autour d’une possible fumerie d’opium près du port de Nantes, le journal local Le Phare de la Loire s’en empare. Le sujet devient dès lors un feuilleton, où chaque inculpé devient un personnage et où l’imaginaire du « vice » fonctionne à plein.

« La Sûreté Nationale découvre dans notre ville une grave affaire de stupéfiants. »

Le 15 janvier 1936, le quotidien nantais Le Phare de la Loire relate l'arrestation des « tenanciers de fumeries clandestines d'opium » et de « certains de leurs clients ».

C'est le début d'un feuilleton, dans la tradition de l'écriture des faits-divers définie au XIXe siècle, au sein de la chronique locale. Il relate les différentes étapes de cette affaire, l'enquête, le jugement à Nantes, l'appel à Rennes, entre janvier et octobre 1936. Ces articles montrent les différentes représentations d'un faits-divers lié à l'opium dans la presse de province des années 1930.

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Pour Le Phare de la Loire, la dénonciation prime envers « ces fumeries d'opium qui sont la honte et l'opprobre de certains grands centres modernes » et les « intoxiqués » au « poison » « dont les tragiques conséquences sont bien connues. »

La ville, « notre cité laborieuse et pondérée » est alors présentée comme envahie :

« Qui eût pu penser que nous avions nous aussi, nos ‘intoxiqués’ et que leur nombre sans être effrayant, est tout de même inquiétant ?... »

L'article s'inscrit dans la poursuite de la condamnation des stupéfiants depuis la fin du XIXe siècle. La dénonciation des fumeries s'accompagne de la mise en avant de la spécificité provinciale de la ville de Nantes, abritant contre toute attente une fumerie d'opium :

« Bien sûr la Province – cette province tant raillée déjà au temps où nos classiques en ridiculisaient les Messieurs de Pourceaugnac, cette province décriée par les vaudevillistes de Louis-Philippe ou les romanciers naturalistes – est et reste encore le pays des sages.

On veut dire des hommes qui savent vivre leur vie en conservant en toute chose cet heureux équilibre – des hommes qui travaillent avec mesure et méthode, qui lisent, qui réfléchissent, qui se cultivent l'esprit. »

Le faits-divers est l'occasion pour le quotidien de remobiliser la représentation de la province issue de Paris. Depuis le XVIIIe siècle et surtout le XIXe siècle, notamment dans la littérature, c'est le lieu de l'ennui et du ridicule. Les faits-divers locaux sont régulièrement la chambre d'écho de cette image et l'occasion pour des villes comme Nantes d'affirmer leur identité.

L'affaire permet de valoriser les qualités morales des habitants de la province, qui seraient menacées par l'immoralité des grandes villes. Le début de l'article repose sur une image connue du lecteur car présente dans de nombreuses publications : la province qu'il sait moquée fait preuve de qualités indéniables pourtant menacées par le « dérèglement des mœurs » :

« Mais hélas ! Le dérèglement des mœurs qui a suivi l'après-guerre fait que nos villes provinciales connaissent aussi parfois, ces scandales, petits ou grands, qui soudain, éclaboussent de leur boue de braves et honnêtes familles. »

Le thème est celui de l'extension du vice, ici l'opium. L'article relate l'incrédulité initiale sur la possibilité de la présence d'une fumerie à Nantes :

« A Nantes... Allons donc ! C'est un port bien sûr, mais tout de même la grande ville de la Basse-Loire n'est ni Marseille ni Toulon. »

Le fait-divers mobilise à nouveau des images qui se sont construites pendant le XIXe siècle, celles des ports « malfamés », ici ceux du Sud. L'enquête infirme cette impression d'une ville épargnée :

« Les découvertes faites à Nantes laissent croire que l'on se trouve en présence d'un vaste trafic de stupéfiants et que des ‘succursales’ étaient installées dans d'autres villes de province, à Paris même, là encore des arrestations et des inculpations sont possibles. »

C'est un registre d'écriture récurrent dans la presse de province. Le récit de crime est à la fois la marque de l'immoralité issue d'autres centres urbains, et la preuve que la ville où il se déroule se distingue et n'a rien à envier aux autres cités de référence, qu'elle partage les mêmes maux. La chronique donne le sentiment d'une ville rongée par l'opium et le vice et tire les « conséquences du scandale » le 16 janvier :

« On peut cependant déjà dire que le scandale éclatant à Nantes a troublé bien des gens et que dès hier matin plusieurs pipes à opium furent retrouvées brisées dans les égouts : craignant d'être impliqués dans l'affaire, leurs propriétaires avaient jugé prudent de s'en débarrasser...

Peut-être ce matin les boueux trouveront-ils une nouvelle floraison de pipes dans les poubelles. »

Face à ce scandale, le quotidien se veut le garant de la morale et soutient  le travail des enquêteurs. Il relate « une habile enquête de police» et se félicite de l'envoi de « trois des meilleurs spécialistes » de la Sûreté Nationale qui rejoignent « deux bons limiers » de la police de Nantes.

Le récit valorise le savoir-faire du policier en charge de l'enquête, notamment lorsqu'il observe « un vasistas ouvert à une fenêtre : détail qui, pour un initié comme lui, prouvait bien que là devrait être la fumerie. »

L'enquête met au jour les lieux et les protagonistes. Elle s'accompagne d'une fascination pour l'univers de l'opium et des fumeries, correspondant là aussi aux représentations de l'époque. Le récit permet d'accompagner le lecteur dans ces « bas-fonds » de la drogue. L'écriture se partage entre information et effet de connivence. Le journal relate l'arrestation d'Adrienne Pouplard qui « était étendue sur un divan et consciencieusement « tirait sur le bambou » » et décrit la présence de « tout le matériel : pipes, aiguilles, pots, etc... était là sur des guéridons. Et aussi deux ‘clients’ qui, sans aucun doute, attendaient de recevoir la pipe allumée. »

Suite aux perquisitions, l'article précise : « pipe, débris d'opium, aiguilles, rien ne manquait ». Le 16 janvier une photographie montre « l'entrée de la ‘grande fumerie’, au 2 de la rue Dobrée. C'est là où fut saisi tout un édifiant matériel. »

Le Phare de la Loire continue de suivre l'affaire en janvier et en février, dans l'attente du procès. A ce stade, la médiatisation initiale retombe et la chronique locale se contente de faire le récit de la procédure dans l'attente du jugement. Le titre relate  « le sort des fumeurs d'opium » à partir du 19 janvier. Il s'agit de la mise en liberté provisoire et de l'attente pour les inculpés, qui « quittent un à un la prison » à partir du 2 février et jusqu'au 7 février. D'autres faits-divers locaux remplacent l'affaire de la fumerie d'opium et l'importance relative de celle-ci ne justifie plus la mobilisation initiale.

Le 18 mars Le Phare de la Loire annonce « […] le 25 mars que le club des fumeurs d'opium se réunira à la 3e chambre pour y être jugé ».

« Ce sera certainement une des plus ‘belles’ audiences de l'année car on ne découvre pas tous les jours à Nantes des fumeries clandestines alimentées en drogue par des trafiquants de Marseille. »

L'article résume l'enquête et présente la liste des inculpés. Le 25 mars, le même article est à nouveau publié, confirmant la dimension feuilletonnesque de l'affaire pour annoncer que « c'est cet après-midi que la 3e chambre jugera les fumeurs d'opium. »

Le 26 mars sous le titre « Une grande affluence a suivi le procès des fumeurs d'opium », Le Phare de la Loire relate le procès. Le récit met en évidence la dimension moralisatrice de l'affaire pour le quotidien, son ambivalence à ce sujet et démontre son intérêt pour les figures déviantes depuis le début de l'affaire.

Le compte rendu de l'audience évoque « une grande affluence » qui « a suivi le procès des fumeurs d'opium » et déplore « les fumeurs d'opium ont fait recette, incontestablement, ce qui prouve que les paradis artificiels continuent d'exercer sur la foule un prestige douteux. » L'article constate :

« Ce public qui a envahi la salle, appartient aux milieux les plus divers.

L'élément féminin est important et quelques jeunes filles ont estimé que leur présence était indiquée à ce spectacle. »

La volonté moralisatrice du quotidien s'oppose  à sa démarche journalistique. Après avoir vanté l'intérêt de l'affaire et du procès, Le Phare de la Loire déplore l'engouement qu'elle suscite. Cette dualité est fréquente dans les rubriques des faits-divers, dont les journaux déplorent la passion qu'ils suscitent autant qu'ils l'alimentent.

Le compte rendu du procès est l'occasion de revenir sur la figure des protagonistes, centrale depuis le début de l'affaire dans la chronique locale du titre. Dès les arrestations, le récit journalistique met en évidence les acteurs. La principale protagoniste retient particulièrement l'attention. Il s'agit d'Adrienne Pouplard dite Jannick une « ancienne fille galante », « grande, maigre, cette jeune femme paraissait un peu mystérieuse à ses voisins. Elle ne sortait presque pas de l'appartement qu'elle occupait […] » qui ce jour est « revêtu[e] d'un élégant tailleur bleu marine et coiffé un chapeau de même teinte qui en valeur un maquillage savant [...] ».

Le président de la chambre correctionnelle précise :

« Dans l'intimité, vous êtes, je n'en doute pas, une femme délicieuse, mais permettez-moi de vous dire qu'aux yeux de la justice, vous n'êtes qu'une récidiviste. »

La deuxième personne est le grossiste Baptiste Benielli, présenté dès les débuts de l'enquête « comme en liaison étroite avec les autres trafiquants de drogue de Marseille. » Il s'avère qu'il « s'entendait avec des marins » et récupérait l'opium lancé à la mer par des navires venus d'Asie Mineure avant de le revendre. La chronique est là encore l'occasion de relater les traits d'humour de l'audience, reposant sur les caractéristiques des villes :

« Vous allez conduire les touristes qui veulent visiter le château d'If et les prisons du comte de Monte-Cristo, mais ce n'est pas ce qui vous a conduit dans la prison de Nantes. »

Ces représentations correspondent à une logique objective. Le Phare de la Loire concentre son propos sur les principaux protagonistes mais également sur les critères de l'écriture des faits-divers : la figure féminine criminelle et mystérieuse ainsi que l'acteur interlope sont pour le lecteur dignes d'attention. Le trafiquant est ainsi comparé par Le Phare de la Loire à « ‘Justin de Marseille’, le trafiquant de l'écran » du film de Maurice Tourneur de 1935, qui met en scène les péripéties de la contrebande dans la ville.

Les autres acteurs sont justes évoqués, ainsi que leur lien avec l'opium comme « […] les moins coupables, ceux qui ont ‘tiré sur le bambou’ par snobisme d'abord, mais ensuite, hélas ! Par maladie. Disons le mot : par intoxications. »

Le récit du procès est à nouveau l'occasion d'intégrer Nantes dans l'univers des villes de l'opium, en précisant qu'il s'agit ici d'un produit « de deuxième zone » venu par Marseille « de Smyrne ou d'Istanbul et non de la Chine ou de l'Inde ». L'évocation de ces origines est une fois encore l'occasion de provoquer un effet de connivence avec son lecteur, supposé connaître la hiérarchie des ports de l'opium.

Le jugement rendu le 22 avril est publié le 23 : « Les fumeurs d'opium sont condamnés à des peines de prison et d'amendes » « trois d'entre eux deviennent interdits de séjour ». Le quotidien suivra « la fameuse affaire des stupéfiants » jusqu'aux 29 et 30 octobre, avec le jugement en appel et une « cour [qui] s'est montré bienveillante ». Dès le premier verdict les juges « ont écarté avec circonspection l'idée d'une ‘fumerie clandestine’ ». La rubrique précise :

« A Nantes, on sait qu'il n'existait pas à proprement parler de fumerie dont le matériel et l'installation étaient mis d'une façon permanente à la disposition des fumeurs, soit contre rétribution, soit gratuitement. »

Loin de la représentation d'une ville envahie par les fumeries d'opium, l'affaire retombera peu à peu.

Pour en savoir plus :

CORBIN Alain, « Paris-Province », in : P. Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t. 3, Les France, vol. 1 : Conflits et partage, Gallimard, 1992

DE TAILLAC Pierre, Les Paradis Artificiels. L’imaginaire des drogues de l’opium à l’ecstasy, Hugo Doc, 2007

KALIFA Dominique, L’Encre et le Sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, 1995

KALIFA Dominique, Les Bas-Fonds. Histoire d'un imaginaire, Seuil, 2013

RETAILLAUD-BAJAC Emmanuelle, Les paradis perdus. Drogues et usagers de drogues dans la France de l’Entre-deux-guerres, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009

YVOREL Jean-Jacques, Les poisons de l’esprit. Drogues et drogués au XIXe siècle, Quai Voltaire, 1992

Damien Cailloux est historien, spécialiste des représentations et de l’imaginaire des ports aux XIXe et XXe siècles. Il enseigne dans le secondaire et à l’Université catholique de l’Ouest, à Angers.