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Le procès de Mathilde Frigard : femme virile, érudite, criminelle

le par - modifié le 23/06/2022
le par - modifié le 23/06/2022

Deux ans avant le procès Troppmann, une affaire similaire emballe la machine médiatique du Second empire. Une femme bisexuelle, mère de famille et proxénète à ses heures se défend d’avoir assassiné son amante. Les chroniqueurs sont sous le charme.

Le 28 juillet 1867, au terme de dix semaines d’instruction sans aveux, Mathilde Frigard, une commerçante de 34 ans, est accusée d’avoir assassiné, le 8 mai de la même année, dans la forêt de Fontainebleau, son associée et amante, Sidonie Mertens, dont elle s’était fait la proxénète.

À la mi-août le procès, aux assises de Melun, fait grand bruit et s’achève par la condamnation aux travaux forcés à perpétuité de cette femme érudite, mariée à un négociant failli et mère de deux enfants. Paul Verlaine et François Coppée se lancent immédiatement dans la rédaction d’une complainte.

Plusieurs journalistes prédisent que le crime commis par cette inculpée énigmatique, défendue par le célèbre avocat Charles Lachaud, deviendra l’une des « causes célèbres » du siècle. Mais, contre toute attente, aux lendemains du verdict, cet évènement judiciaire exceptionnel n’occupe plus que de minces filets dans la presse locale et départementale.

Pour quelles raisons cette affaire, suivie par les plus grands tribunaliers français et étrangers, n’a-t-elle pas pris place dans la mémoire collective ? Pourquoi, après un mois de vive lumière induite par le meurtre, cette Normande au comportement insolite, venue chercher fortune à Paris, pratiquant l’hypnose et le magnétisme animal alors en vogue, n’a-t-elle plus intéressé personne – ou presque ?

Une arrestation et une instruction discrètes

Le 13 mai 1867, le cocher Pierre Noël, qui promène quotidiennement des voyageurs dans la forêt de Fontainebleau, vient informer la police d’une macabre découverte : il a trouvé le corps d’une femme élégante dont le visage, masqué par une ombrelle, était déjà en état de décomposition avancé.

L’enquête progresse vite car le nom de la morte, Mertens-Dusart, est gravé à l’intérieur de son alliance. Le commissaire Trocherie et ses hommes apprennent que la victime est arrivée de Paris le 7 mai avec une amie et que toutes deux ont dormi à l’Hôtel de France et d’Angleterre, dans deux chambres communicantes. Il découvre également que, le lendemain soir, la femme inscrite sous le nom de Lebouis est revenue seule dans l’établissement, affirmant avoir perdu sa compagne à proximité de l’auberge de Franchard, où elles avaient déjeuné.

Dès le 15 mai, l’affaire est confiée au juge bellifontain Hippolyte Bouilly. Ce dernier enjoint le chef de la Sûreté de la préfecture de police parisienne, Antoine Claude, de faire rechercher Mathilde Frigard-Lebouis, dont le comportement et les propos ont paru étranges aux différents témoins. Cette dernière est rapidement appréhendée dans sa boutique de comestibles nouvellement acquise, 34 rue Montholon.

Quelques heures plus tard elle est en état d’arrestation car les policiers ont découvert dans la chambre de bonne qu’elle occupe à proximité de l’épicerie des valeurs appartenant à la victime, un revolver chargé et des manuels de toxicologie.

Dès que la suspecte est déférée à la Conciergerie, le 17 mai, les informations délivrées à la presse, déjà rares, cessent totalement jusqu’à la fin de l’instruction, le 25 juillet.

Ce silence s’explique de plusieurs manières.

Charles-Émile Duret, le commissaire du quartier Rochechouart chargé de l’enquête, a toutes les raisons d’être discret. Non seulement il connaît Mathilde Frigard car il habite lui-même 34, rue Montholon, au-dessus de l’épicerie mais il sait également presque tout de la victime puisque, comme il le mentionne au bas de son premier rapport, depuis le 10 mai, il a déjà reçu à deux reprises dans son bureau un certain Henri Burdet, 27 ans, qui s’inquiétait de la disparition de sa colocataire et ex-maîtresse, Sidonie Mertens. Or, comme le rappellera Monsieur Claude dans ses Mémoires, Duret, surnommé par la brigade des mœurs Le Requin, pour avoir « passé une partie de sa vie avec les dames », a pour indicateur le proxénète Burdet, alias Le Dos-Vert. Ce jeune homme, viveur et endetté, placé sous curatelle par ses parents restés en Savoie, donne régulièrement des renseignements à la Préfecture en échange de son impunité.

À Fontainebleau aussi, mais pour d’autres motifs, le juge d’instruction a tout intérêt à ne pas faire de vagues. Alors qu’au début de l’enquête, il avait multiplié les commissions rogatoires, il manque ensuite singulièrement de curiosité. Il n’interroge jamais l’accusée sur les activités qu’elle a exercées à son arrivée à Paris et ne se préoccupe pas de savoir comment une mère de famille à « l’allure provinciale » a pu basculer dans l’homosexualité et le « gai Paris ». Il renonce subitement à convoquer les deux propriétaires de l’hôtel du Liban, établissement dont Mathilde Frigard avait assuré brièvement la gérance à défaut de pouvoir l’acquérir, et qui héberge plusieurs demi-mondaines célèbres pour leur tribadisme et leur proximité avec des épouses de personnalités politiques et militaires.

En fait, Bouilly, magistrat en disgrâce pour avoir affirmé ses opinions républicaines au début du Second Empire, tente vainement, depuis plusieurs années, de quitter Fontainebleau, ville dans laquelle il ne se plaît pas. Or, début juillet, deux sénateurs l’informent par courrier que le garde des Sceaux lui offrira l’une des présidences qu’il convoite s’il réussit à mener à bien « une affaire délicate ». Cette promesse explique vraisemblablement son brutal revirement.

Un procès retentissant

Mais dès que le rapport est transmis au parquet, les journalistes, jusqu’alors tenus à l’écart, se passionnent pour cette ténébreuse histoire dont ils ignorent presque tout. La vie romanesque des deux amies, que l’instruction dévoile en partie, les captive.

« Ce sera, si nous ne nous trompons, une très curieuse affaire que celle dont les débats commenceront vendredi prochain, sous la présidence de M. Dubarle, devant la cour d'assises de Seine-et-Marne.

L'accusée, madame Frigard, et la victime, madame Folleville de Martens, nous paraissent être l'une et l'autre des types étranges. Leur vie romanesque et incidentée devait-elle donc aboutir au tragique et sanglant dénouement dont la justice et la science n'auraient pu encore, à elles deux, bien pénétrer le mystère. »

Faisant désormais les gros titres, l’affaire attire la presse nationale et internationale comme le public. Elle enrichit aussi les témoins du drame.

Au long du procès, le président, comme l’avocat général Onfroy de Breville, mettent tout en œuvre pour discréditer une femme dont ils réprouvent le comportement. Dès le début de l’interrogatoire, Dubarle, catholique fervent pour lequel il est inconcevable d’être à la fois homosexuelle, bonne épouse et excellente mère, savante et criminelle, fait la morale à Mathilde Frigard.

« Vous aviez des habitudes qui ne sont pas naturelles chez les femmes ! »

« Eh ! Quoi, mère de famille, vous ne rougissez pas de vous livrer à ce honteux proxénétisme ? »

« La famille ! ne prononcez pas ce mot, quand une mère de famille fait le métier que vous avez fait, elle n’est pas digne d’en porter le nom ! »

Durant les six journées d’audience, ils la ridiculisent, notamment en ironisant sur ses expériences de spiritisme et d’hypnose.

« — Léonie François. — J’ai connu madame Frigard par M. le docteur Postel, qui prétendait que j’étais somnambule. Cette dame m’a endormie ; je n’y comprenais même rien. Elle voulait me consulter sur des papiers de famille, puis ensuite, elle m’emmena à Caen, où je suis restée quatre jours ; elle m’a même donné 40F pour mon voyage ; plus tard, elle m’a conduite à Crèvecœur.

— M. le président. — Qu’avez-vous fait à Crèvecœur ?

— Léonie. — Je faisais la cuisine aux ouvriers qui travaillaient aux fouilles.

— M. le président. — Comment vous faisiez la cuisine, c’est à cela qu’on employait votre lucidité ?

— Léonie.  — Mais on m’endormait aussi.

— M. le président. — Comment vous endormait-on ? Ne vous faisait-on rien prendre ou respirer ?

— L’accusée, vivement. — Je n’ai jamais eu recours à aucune drogue, et si je me suis servie d’un mouchoir, c’est que je l’interrogeais sur une personne et que, dans ce cas, il faut faire voir un objet ayant appartenu à la personne.

— M. le président à l’accusée. — Quels sont ces papiers de famille dont parle le témoin ?

— Madame Frigard. — C’est complètement étranger à l’affaire qui m’amène ici. Mais si vous tenez absolument à le savoir, cela avait rapport à cette statue qui a appartenu à ma famille et que je sais se trouver en Angleterre

— M. le président. — Ah ! Vous y venez donc ! Vous voulez parler de la statue de Michel Ange.

— Madame Frigard. — Vous êtes libre de ne pas y croire, et pourtant M. le duc de Morny en avait offert 50 000F.

— M. le président à Léonie. — Eh bien vous, connaissez-vous Michel Ange ?

— Léonie naïvement. — Je ne le connais pas du tout monsieur le président

— M. le président. — Sa lucidité est en défaut. (Au témoin) En somme quelle opinion avez-vous eue de l’accusée.

— Léonie. — Et bien, pas très bonne, surtout du jour où je l’ai vue prendre les poules du voisin. »

Contrairement aux magistrats, les tribunaliers sont séduits par la personnalité de l’accusée et font partager leur enthousiasme à leurs lecteurs. Dès qu’elle est attaquée, ils se moquent des témoins à charge. Ainsi au lendemain des propos déconcertants tenus par Urbain Dumaine, le propriétaire de l’Hôtel de France et d’Angleterre, sur Mathilde Frigard, louche parce que matinale, Albert Wolf publie-t-il un billet d’humeur dans Le Figaro.

Les journalistes dénoncent aussi l’attitude du président Dubarle qui, après avoir ordonné à l’huissier de montrer aux jurés l’album de photographies masculines saisi par la police au domicile de la victime, n’hésite pas à donner les noms et les professions de ces riches clients de Sidonie Mertens. Cette énumération choque Henri Rochefort, qui signe dès le lendemain un éditorial dans Le Figaro.

« Je donne cent mille francs et un parapluie rouge à qui me prouvera de quelle utilité pouvait être, dans l’interrogatoire de la femme Frigard, la production des photographies avec les noms et qualités y annexés, d’hommes entièrement étrangers à la mort de la victime et qui lui avaient rendu visite dans un but que la magistrature, gardienne naturelle des mœurs qui ne savent pas se garder elles-mêmes, devrait dissimuler à tous les yeux. »

Des lendemains qui déchantent

Mais le procès se clôt sur un coup de théâtre. L’accusée, lourdement condamnée, refuse de se pourvoir en cassation et, une semaine plus tard, dans sa prison de Melun, demande à parler au procureur Onfroy de Bréville pour lui avouer son crime.

Les 23 et 24 août, toute la presse publie ces révélations inattendues. Mathilde Frigard a bien tué son amie mais pas en l’étouffant, en lui faisant respirer de l’acide prussique. Elle a reproché aux médecins légistes leur incurie et aux enquêteurs d’avoir négligé la « piste de la fiole » qui avait été trouvée, cassée, à proximité de la morte. Elle a bien acheté son épicerie en faisant usage de faux, mais ceux-ci ont été rédigés par l’introuvable Williams dont la Cour niait l’existence. Elle est enceinte de cet inconnu.

Si les tribunaliers avaient été conquis par cette femme atypique mais bonne épouse et bonne mère, ils ne suivent plus la détenue bisexuelle, qui humilie son conjoint, donc tous les hommes, remet en cause la médecine légale et la police scientifique encore balbutiante. Plus largement, ils n’apprécient pas d’avoir été grugés durant une semaine d’assises.

La presse nationale choisit de se taire. Les journaux locaux ne consacrent plus que quelques rares lignes à cette criminelle déconcertante. Ils en font désormais une épouse indigne, dont le mari, déshonoré, a demandé à changer de nom, et une mauvaise mère, qui a rompu tout contact avec ses deux enfants et refuse, après son accouchement, de voir son bébé qui ne survivra pas.

Cette affaire laisse sourdre les conditions requises pour que se fabrique – ou ne se fabrique pas – une « cause célèbre ». Mais, si elle n’a pas pris place dans la mémoire collective, sans doute a-t-elle exercé une influence non négligeable sur Jean-Baptiste Troppmann, grand lecteur de La Gazette des tribunaux et du Droit, qui assassinera un an et demi plus tard, de façon comparable, sa première victime, Jean Kinck.

Myriam Tsikounas est historienne, professeure émérite à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Parmi de nombreuses publications, elle est notamment l’une des auteurs de l’ouvrage collectif L’Almanach du crime (2021, Hachette) et a dirigé Figures de femmes criminelles (Publications de la Sorbonne, 2010).