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Un étrange anniversaire : les cinquante ans de la mort de Marx

le par - modifié le 11/01/2022
le par - modifié le 11/01/2022

Penseur connu de quelques initiés à sa mort en 1883, Karl Marx est devenu un demi-siècle plus tard la boussole des mouvements socialistes et communistes. Tandis que le nazisme s’empare de l’Allemagne, les gauches européennes le fêtent en grande pompe.

« Un spectre hante l’Europe, le spectre du marxisme. 

De la multitude innombrable des philistins s’élève une rumeur confuse où l’on ne retient clairement que le nom de Karl Marx, un mélange indistinct d’outrages qui sont autant d’hommages et d’hommages qui sont autant d’outrages. 

Après la conspiration du silence dont parle l’auteur du Capital dans sa deuxième préface, la machination du tumulte. »

Ainsi s’exprime Boris Souvarine en avril 1933, ancien dirigeant de l’Internationale communiste et de sa section française, devenu farouchement antisoviétique depuis son exclusion du Parti communiste français en 1924. Son agacement à l’égard de la commémoration de la mort de Karl Marx – mort cinquante plus tôt – se comprend notamment à la lumière de l’évolution de l’URSS stalinienne – qu’il exècre – se réclamant alors avec fracas de Marx. 

Mais ces phrases témoignent aussi plus globalement de l’importance de l’événement. Alors que, à sa mort en 1883, Marx était relativement peu connu, l’auteur du Manifeste du parti communiste est désormais le porte-étendard de nombreux partis politiques. À commencer par les partis communistes fondés dans le sillage de la Révolution russe de 1917, pour qui le marxisme sert de boussole indépassable. 

Hommages du PCF

Dans la presse communiste, l’heure est bien à la valorisation de l’œuvre de Karl Marx. Il faut célébrer l’événement, ce qui implique une préparation en amont. Ainsi un mois avant la date (Marx est mort le 14 mars), L'Humanité (fondé par Jean Jaurès en 1904 et devenu fin 1920 « organe de la Section française de l’Internationale communiste ») se demande dans un long article : « Comment commémorer Karl Marx en France » dans son édition du 19 février. Il s’agit d’une reproduction d’un discours de Jacques Duclos prononcé au comité central du PCF. Le contexte politique est évoqué. Il est étroitement lié à la personne que l’on célèbre : 

« Marx, mort il y a cinquante ans, inspire le plus grand effroi à la bourgeoisie. C’est la guerre au marxisme que déclarent les profiteurs du régime, les exploiteurs de la classe ouvrière. 

Quand en Allemagne Hitler lance ses anathèmes contre le marxisme, quand il proclame sa volonté de l’exterminer, il voit quels sont les vrais représentants du marxisme. C’est au Parti communiste qu’il entend porter ses coups. »

L’autre élément marquant de ce discours est la volonté de se différencier radicalement de la social-démocratie : 

« Certes la social-démocratie qui s’emploie à maintenir la classe ouvrière dans l’ignorance du marxisme, veut utiliser le prestige de Marx (…). » 

Comprenez : les socialistes peuvent se réclamer de Marx, mais ils n’ont rien à voir avec le marxisme. Le PCF est alors dans sa période « classe contre classe » renvoyant dos-à-dos les différents courants « bourgeois », minimisant le danger du fascisme.

L’article se conclut sur un « Marx est à nous ! ». Un Marx dont la destinée est étroitement liée au régime soviétique et à l’Internationale communiste. Cette même édition signale un ambitieux « Plan d’études pour le ‘Mois de Karl Marx’ (mars 1933) ». De nombreuses conférences autour de Marx et différentes thématiques sont prévues. Il est donc aussi question d’éducation populaire : il faut lire et faire lire ses œuvres par différents moyens dans les circuits du Parti.

Le Marx des socialistes

L’agacement des responsables du PCF se comprend à la lecture du Populaire, l’« organe du Parti socialiste (S.F.I.O.) » (Section française de l’Internationale ouvrière). Loin de délaisser Marx, les socialistes français s’en réclament alors pleinement et ouvertement.

Le jour de l’anniversaire de la mort, le 14 mars 1933, la Une du Populaire s’ouvre sur une citation du Capital tandis que l’intégralité de celle-ci est dédié à son auteur. Un long article biographique occupe la page, apologétique et sans nuances. Marx demeure bien « la » référence du Parti socialiste. Le propos s’achève ainsi : 

« Karl Marx fut illuminé des rayons du génie. 

Celui qui, au milieu du XIXe siècle, aperçut la transformation qui s’était opérée dans la production écossaise, et comprit qu’elle s’étendrait à toute la terre ; celui qui forma le projet d’expliquer ce phénomène nouveau ; celui qui reconnut que pour y parvenir, il fallait d’abord trouver la loi économique de l’histoire et la trouva ; celui, qui, devenu par cette immense découverte, capable de prévoir tout l’avenir économique et d’entrevoir les bases du gouvernement rationnel de l’humanité, celui-là mérite une grande place, à côté des plus illustres pionniers de la vaste évolution humaine. »

Une commémoration nationale

Rien ne serait toutefois plus faux que de s’imaginer un cinquantenaire réduit à de petits cénacles de cadres politiques et d’intellectuels. C’est en effet tout un milieu militant et sympathisant qui accorde une importance à Karl Marx, et ce aux quatre coins du pays. Aussi les commémorations ne se réduisent pas à quelques responsables parisiens ; il s’agit bien d’une référence clé pour le milieu militant impliqué dans l’animation quotidienne du parti. 

La lecture du Petit provençal, journal de gauche du sud de la France (« organe de la démocratie du sud-est » distribué jusqu’en Algérie française) est de ce point de vue instructive. Le journal couvre les célébrations locales. En effet, à Marseille, la fédération des jeunes socialistes a dignement célébré l’événement en organisant un important hommage à Marx. Dans son édition du 13 mars 1933, un article revient sur cela 

« La Fédération des Jeunesses socialistes des Bouches-du-Rhône donnait hier, en commémoration de la mort de Karl Marx, une grande réunion de propagande avec le concours des citoyens Raymond Vidal, député, et Nayrac, professeur au lycée de Marseille, qui a fait une conférence sur ‘Karl Marx, sa vie, son œuvre’ (…)

‘Faisons donc l’éducation du peuple et alors peut-être un jour, le marxisme sera une force vivante et sera véritablement la vie’. 

Les salves d’applaudissements qui accueillirent la péroraison de cette conférence prouvèrent combien l’auditoire avait été charmé et convaincu. 

Le groupe des Jeunesses socialistes peut être fier de sa manifestation d’hier. »

La même logique prévaut au sein du PCF ; les fédérations des différentes régions accordent une importance particulière à cet anniversaire. Ainsi le journal hebdomadaire jurassien L’Eclaireur de l’Ain (« organe communiste des travailleurs de l’Ain et de l’arrondissement de Saint-Claude ») dans son édition du 19 février 1933 annonce, avec la publication d’un article de Jacques Duclos, ce que tout communiste doit préparer pour le mois à venir :

« Il y aura 50 ans, le 14 mars, prochain que Karl Marx est mort. L’anniversaire de sa mort va être commémoré par les travailleurs révolutionnaires du monde entier avec éclat et solennité. »

Marx ici, c’est avant tout le « marxisme », et peut-être plus encore celui qui a permis la naissance de l’URSS : 

« L’exemple de l’Union soviétique vérifie dans les faits cette donnée marxiste. Nous sommes, en effet, en présence d’un monde où l’exploitation et l’oppression sont disparues, où la lutte des classes est en voie de disparition par la disparition des classes elles-mêmes. »

Un mois plus tard, le 19 mars 1933, le même journal publie en première page un article sur « Marx et la Commune de Paris », avec à l’appui une petite bibliographie. L’histoire révolutionnaire française doit être connue et interprétée avec les lunettes de Karl Marx : 

« MARX fut opposé, au début, à la Révolution. Il considérait le moment comme inopportun. Mais dès le premier jour, il se déclare solidaire avec les communards. 

MARX comprend que la Commune fut la première révolution ‘prolétarienne’. » 

Et là encore, à Marx est étroitement associée l’expérience soviétique : 

« C’est grâce aux enseignements de la Commune que le prolétariat au pouvoir édifie le socialisme sous la direction du Parti Bolchevik.

C’est grâce à elle que le prolétariat mondial marche vers la conquête révolutionnaire du pouvoir sous le drapeau de l’Internationale Communiste, sous le drapeau de la Commune, sous le drapeau de Karl MARX. » 

La tragédie allemande

Pourtant, l’enthousiasme des communistes à l’égard de la construction du socialisme en URSS ne peut cacher un événement alors présent dans tous les esprits : la destruction en cours du mouvement ouvrier organisé à Berlin, évoqué dans la quasi-totalité des articles relatifs à Marx. À côté de déclarations enthousiastes et enflammées rendant hommage au fondateur du « socialisme scientifique », le contexte allemand est omniprésent.

Ainsi l’hebdomadaire Gringoire du 24 février 1933 signale par exemple comment les nazis célèbrent en grande pompe Wagner… pour mieux enterrer la commémoration de la mort de Marx organisée par la gauche : 

« Le cinquantenaire de la mort de Wagner tombe en même temps que le cinquantenaire de la mort de Karl Marx. 

Les socialistes allemands ayant célébré Karl Marx, leurs adversaires italiens ne voulurent pas être en reste et revendiquèrent Wagner comme un des leurs, oubliant qu’en 1849 il était recherché par la police pour avoir participé aux émeutes révolutionnaires de 1848 à Dresde. » 

Hasard tragique, en effet : les cinquante ans de la mort de l’auteur du Capital interviennent deux semaines après l’incendie du Reichstag à Berlin dans la nuit du 27-28 février 1933. Les nazis attribuent aux communiste la responsabilité de la destruction du parlement allemand. Ainsi, juste après la première nuit de l’incendie, 4 000 permanents du KPD (Parti communiste allemand) sont arrêtés, même si le parti n’est pas encore formellement interdit. La marche vers la dictature s’affirme de plus en plus, jour après jour.

Le lendemain de la Une dédiée à Marx, Le Populaire revient à l’actualité la plus brûlante le 14 mars, avec un éditorial consacré à la « tragédie allemande ». L’article, traduit de l’allemand, est signé de Friedrich Stampfer, « rédacteur en chef du Vorwärts de Berlin » (c’est-à-dire l’équivalent du Populaire à Berlin) :

« Le fait que l’action fasciste est en plein cours, chacun de nous peut s’en convaincre aujourd’hui à voir la situation dans laquelle il se trouve lui-même. 

Depuis une semaine, toute manifestation de nos idées est empêchée par la force, plusieurs d’entre nous doivent se tenir cachés pour ne pas être incarcérés. Les communistes sont déjà traqués et enfermés comme des chiens sans maître. »

Des commémorations à contretemps

Le mouvement ouvrier allemand était alors le plus puissant de toute l’Europe occidentale. C’est là où les sociaux-démocrates et les communistes pesaient le plus dans la vie politique nationale. Mais à l’heure de la célébration de leur référence commune, Karl Marx, leurs organisations étaient en train de subir les foudres de l’État nazi. Ils payent notamment leurs divisions – entre autres facteurs –  face à la montée de l’extrême droite.

Triste hasard de l’Histoire ? D’autres moments commémoratifs « tomberont mal » pour Marx, dans de toute autre circonstance. Par exemple quinze ans plus tôt, le centenaire de la naissance de Marx est l’occasion d’une déferlante de critiques. En mai 1918, nous étions alors encore en pleine guerre. Ce fut l’occasion rêvée pour la presse antisocialiste d’accuser tous ceux qui se réclament de sa pensée d’être d’abominables traitres à la solde de l’Allemagne. 

Le 28 avril 1918, Le Temps n’y allait pas par quatre chemins. Marx ? « le type du socialiste pangermaniste et l’éducateur de ces sozial-démokrates (sic) qui ont trahi en 1914 la cause du droit et de la liberté et qui aujourd’hui (…) persistent dans leur félonie ».

Plus virulente encore fut L’Action française qui, dans son édition du 27 avril insistait sur « la double faveur manifestée par le doctrinaire juif à la prépondérance de l’Allemagne en Europe et à la centralisation des pouvoirs de l’État allemand ».

Cinquante ans après 1933, en 1983, le contexte est moins tragique. Mais l’heure de gloire du marxisme des années 1960-1970 est passée. C’est l’année du « tournant de la rigueur » en France : les espoirs suscités par l’élection de François Mitterrand en 1981 – qui a intégré au départ des ministres communistes – s’évaporent, les velléités de rupture sont abandonnées, tandis que le discrédit du « socialisme réel » à l’Est atteint son paroxysme. Malgré d’importantes manifestations scientifiques et militantes, le grand public ne prêtera guère d’attention à cet anniversaire… Ce n’est qu’après la chute du mur de Berlin que Marx regagnera du crédit, dans des milieux plus larges.

Pour en savoir plus :

A. Burlaud et J.-N. Ducange (dir.), Marx, une passion française, Paris, La Découverte, 2018

Jean-Numa Ducange est historien, professeur des Universités Rouen-Normandie, Institut Universitaire de France. Il vient de publier une anthologie de Marx (Marx de A à Z, PUF – Que sais-je ?, 2021).