Chronique

Madame Roland, symbole de l’influence « pernicieuse » des femmes sur la politique

le 20/12/2021 par Caroline Fayolle
le 02/08/2019 par Caroline Fayolle - modifié le 20/12/2021
Madame Roland à Sainte-Pélagie, gravure d'après Évariste Carpentier, 1894 - source : Wikicommons

Guillotinée en 1793, Madame Roland est érigée, dans la presse révolutionnaire, en symbole de « l'influence occulte » des femmes sur la vie politique : retour sur les principaux griefs misogynes exprimés contre une personnalité de la Révolution.

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Le 9 novembre 1793, le Mercure universel annonce cette décision du Tribunal révolutionnaire datée du 8 novembre :

« Marie-Jeanne Philippon, femme Roland, ci-devant ministre de l’intérieur, âgée de 39 ans, native de Paris, demeurant rue de la Harpe, convaincue d’être auteur et complice d’une conspiration qui a existé contre l’unité et l’indivisibilité de la république, et contre la liberté et la sûreté du peuple français, a été condamnée à la peine de mort à 2 heures et demie. »

Le jour même de sa condamnation est mise à mort Madame Roland.

Qu’est-ce qui mena sur la guillotine cette célèbre figure du Paris révolutionnaire ? Fille d’un maître graveur, Jeanne Marie Phlipon épouse le 4 février 1780 Jean-Marie Roland de La Platière, économiste et inspecteur des manufactures de vingt ans son aîné. Pendant la Révolution française, ce dernier exerce par deux fois la fonction de ministre de l’intérieur. Il devient l’un des chefs de file des Girondins, groupe politique à l’Assemblée nationale qui connait son apogée au printemps 1792.

Madame Roland seconde activement son mari dans ses activités politiques, rédigeant lettres et circulaires officielles, et encourageant certains projets comme la fédération des clubs de départements. Son célèbre salon, qui accueille au début de la Révolution des députés de gauche comme Robespierre, devient progressivement un espace de sociabilité girondine où se croisent journalistes, écrivains et hommes politiques.

Dans le contexte de la lutte des factions entre Girondins et Montagnards, vingt-et-un députés girondins sont arrêtés le 2 juin 1793. Ce qui entraîne l’arrestation et l’incarcération de Madame Roland, considérée comme une inspiratrice de la politique girondine. Par la suite, elle est accusée d’avoir encouragée l’insurrection fédéraliste de l’été 1793 durant laquelle plusieurs départements se révoltent contre la Convention alors dominée par la Montagne.

« Marie-Jeanne Phelippon, femme Rolan plaidant sa cause devant le tribunal révolutionnaire » - source : Gallica-BnF

Alors que Madame Roland, de son vivant, avait déjà suscité des campagnes de presse violentes, sa mort est l’occasion de la parution d’une nouvelle série d’articles hostiles. Celle que Le Père Duchesne, le journal d’Hébert, surnommait « la reine Coco » (son époux étant surnommé « Coco Roland ») est érigée en symbole de l’influence pernicieuse qu’auraient les femmes sur la vie politique.

Son sort est relié à celui de deux autres femmes montées sur l’échafaud quelques temps auparavant : Olympe de Gouges, pionnière du combat pour l’égalité des sexes et proche elle-aussi de la nébuleuse girondine (guillotinée 3 novembre 1793) ; et, – ce qui est plus paradoxale pour la républicaine convaincue qu’est Madame Roland –, Marie-Antoinette (exécutée le 16 octobre 1793).

Dans la Gazette nationale ou Le Moniteur universel du 29 brumaire an II (19 novembre 1793) paraît ainsi une adresse « Aux républicaines » qui évoque ces trois femmes. L’auteur de l’article écrit :

« En peu de tems (sic) le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera sans doute pas perdu pour elles ; car la justice, toujours impartiale, place sans cesse la leçon à côté de la sévérité ». 

Après avoir souligné que le nom de Marie-Antoinette « fera à jamais en horreur à la postérité », et accusé Olympe de Gouges d’avoir « oublié les vertus qui conviennent à son sexe » pour avoir voulu « être homme d’état », l’article consacre ces lignes à Madame Roland :

« La femme Roland, bel esprit à grands projets, philosophe à petits billets, reine d’un moment, entourée d’écrivains mercenaires, à qui elle donnait des soupers, distribuait des faveurs, des places et de l’argent, fut un ministre sous tous rapports. Sa contenance dédaigneuse envers le peuple et les juges choisis par lui ; l’opiniâtreté orgueilleuse de ses réponses, sa gaité ironique, et cette fermeté dont elle faisait parade dans son trajet du palais de justice à la place de la Révolution, prouvent qu’aucun souvenir douloureux ne l’occupait. Cependant elle était mère, mais elle avait sacrifié la nature, en voulant s’élever au-dessus d’elle ; le désir d’être savante la conduisit à l’oubli des vertus de son sexe, et cet oubli toujours dangereux, finit par la faire périr sur un échafaud. »

Cet article synthétise les principaux griefs misogynes exprimés alors contre Manon Roland. En premier lieu, elle est accusée d’avoir, dans l’ombre de son mari ministre, tiré les ficelles du pouvoir. Cette accusation, que son ennemi Danton participe à propager, se retrouve également dans les Révolutions de Paris, journal de Prudhomme célèbre pour ces prises de position contre les femmes engagées en politique. Dans le numéro daté du 17 novembre 1793, on peut y lire les propos de Chaumette, procureur de la Commune de Paris, dénonçant « cette femme hautaine d’un époux perfide, la Roland, qui se crut propre à gouverner la République, et qui concourut à sa perte ». Le salon de Madame Roland est comparé aux salons de l’Ancien Régime où les femmes aristocrates exerceraient une influence occulte sur la politique.

En second lieu, Madame Roland, femme cultivée qui manie avec talent la plume, est stigmatisée comme une « femme savante ». Pendant la Révolution, les femmes instruites qui rivalisent avec les hommes sur le plan intellectuel, sont jugées immodestes et impropres à bien mener leur rôle d’épouse et de mère.

C’est enfin l’attitude, particulièrement stoïque de Madame Roland pendant son procès et devant l’échafaud, qui est dénoncée. En cherchant à imiter les héros de Plutarque qu’elle admirait depuis son enfance, Manon Roland a fait preuve d’une vertu virile par excellence : le contrôle de soi et le courage face à la mort. Ce comportement devient, parce qu’elle est une femme, la preuve de son absence de sentiment maternel : elle n’aurait pas montré suffisamment sa tristesse d’abandonner sa fille, Eudora Roland, née en 1781.

Pour toutes ces raisons, Madame Roland est érigée en un contre-exemple pour les femmes républicaines, un symbole de ces femmes jugées « déviantes » qui ont osé transgresser les normes de la « bonne féminité » en prenant part aux débats publiques.

 

Écrits pendant son emprisonnement, les mémoires de Madame Roland, paraissent à l’automne 1795 sous le titre « Appel à l’impartiale postérité ». Elle cherche à y répondre aux attaques dont elle est l’objet. Minimisant son rôle politique, elle se décrit comme une simple épouse qui a toujours su se tenir à l’écart des décisions politiques, se contentant d’écouter et d’observer. Madame Roland est ainsi loin d’être une pionnière du féminisme comme l’était Olympe de Gouges. Elle estime que l’état des mœurs de la France révolutionnaire ne permet pas encore aux femmes d’influer ouvertement sur la vie politique, sans risquer de s’exposer au ridicule et à l’inefficacité. Pour autant, et c’est là que se situe toute l’ambiguïté de sa pensée, elle estime que les femmes pourront « agir ouvertement que lorsque les Français auront tous mérité le nom d’hommes libres » (lettre à Bancal des Issarts le 6 avril 1791).  

 

Caroline Fayolle est historienne, maîtresse de conférence à l'Université de Montpellier .

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