Chronique

L’événement le plus important de 1789 : La Marche des Femmes

le 18/01/2022 par Guillaume Mazeau
le 14/10/2019 par Guillaume Mazeau - modifié le 18/01/2022
« La Journée mémorable de Versailles, le lundi 5 octobre 1789 », estampe - source : Gallica-BnF
« La Journée mémorable de Versailles, le lundi 5 octobre 1789 », estampe - source : Gallica-BnF

Le 5 octobre 1789, un cortège de Parisiennes et Parisiens affamés se dirige vers Versailles ; Louis XVI se préparerait à fuir. Devant la foule, le 6, le roi accepte sans condition la Déclaration de Droits de l’Homme – de même que de déménager à Paris.

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Au début du mois d’octobre 1789, il n’est pas encore certain que l’automne se soit abattu sur la monarchie absolue. La Bastille a été prise. Les privilèges abolis. La Déclaration des droits de l’homme votée. Et pourtant, la révolution peut encore partir en fumée.

Le roi n’a pas encore accepté les principaux décrets de l’été qui, de ce fait, ne peuvent être exécutés. Au même moment, il fait venir à Versailles le régiment de Flandres : prépare-t-il une contre-révolution ? Le 23 septembre, le journaliste Gorsas tente de calmer les esprits dans le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles (p. 2) :

« Les citoyens qui sont au courant de ce qui se passe sont bien éloignés d’adopter un bruit aussi vague […] qui peut susciter une fermentation dangereuse. »

C’est inutile. À Paris, les rumeurs vont bon train : le roi se préparerait à fuir à Metz. Les orateurs et journalistes comme Marat ou Desmoulins ne cessent de dénoncer la mauvaise influence de la cour et de la reine.

Surtout, le peuple attend toujours les effets concrets de la Révolution. Tout porte à croire qu’il sera bientôt dépossédé du droit de vote. Quant au pain, il est trop cher pour les familles les plus modestes et le chômage augmente. À plusieurs reprises, les tailleurs et les garçons perruquiers manifestent leur colère. Depuis le 30 août, plusieurs marches ont pris la route de Versailles, pour demander au roi de faire quelque chose.

Mais le 1er octobre, la tension monte d’un coup : les gardes du corps du roi et les officiers du régiment de Flandres auraient piétiné la cocarde nationale en présence du roi, de la reine et du dauphin. C’est l’ébullition à Paris. Or cette fois, au petit matin du 5 octobre, lorsque le tocsin sonne et qu’une foule nombreuse se forme devant l’Hôtel-de-Ville, les femmes jouent les premiers rôles. Au grand désarroi du très conservateur Journal général de la cour et de la ville :

« On bat la générale par toute la ville. Les Citoyens sont sous les armes ; les Femmes arborent la Cocarde Nationale. Signe de patriotisme et de liberté, puisses-tu devenir celui de la paix & de la concorde !

Eh ! Pourquoi le bonheur fuit-il les François ? Leurs sacrifices envers la Patrie font innombrables, leur courage si grand, leur Roi les chérit, leurs représentants règlent leurs intérêts.

Cependant, la France est plongée dans la dernière des calamités. »

Ces femmes, ce sont en majorité celles que l’on appelle les Dames de la Halle, chargées de vendre de la nourriture sur le marché parisien. Elles sont très respectées. Louise-Renée Audu, leur porte-parole, surnommée la « Reine Audu », la « Reine de Hongrie » ou la « Reine de la Halle », est un personnage clé de Paris. C’est elle qui, juchée sur un cheval, prend la tête d’un cortège composé d’environ 4 000 à 5 000 personnes.

Sur cette route, il y a beaucoup de femmes des faubourgs, décorées de rubans patriotiques multicolores. Ces femmes ont été oubliées et pourtant, au moment de leur procès, elles ont décliné leur noms : Marie-Rose Barré, ouvrière en dentelles, Jeanne Martin, garde-malade, Louise-Marguerite-Pierrette Cabry, surnommée « Louison », ouvrière en sculpture, ou Françoise Rollin, bouquetière. Il y aussi des hommes : beaucoup de gardes nationaux et même des Vainqueurs de la Bastille, dont le fameux Stanislas Maillard.

Arrivés après plusieurs heures de marche sous la pluie, une partie des insurgés se rend à l’Assemblée nationale qui, depuis le mois de juin, siège non loin du château. Il est environ 16 heures. Les députés sont tendus. Le roi vient de leur dire qu’il refusait de signer la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen ainsi que les premiers articles de la future Constitution. L’irruption des femmes sème la confusion.

Sachant qu’un homme aura plus poids, les femmes confient la parole à Maillard. Ce sont donc ses propos, et non ceux des insurgées, qui sont rapportés par la Gazette nationale :

« Nous sommes venus à Versailles pour demander du pain, et en même temps pour faire punir les gardes du corps, qui ont insulté la cocarde patriotique. […]

Il est nécessaire pour le bien de la paix, d’engager sa majesté à prononcer le renvoi de ce régiment qui, dans la disette cruelle qui afflige la capitale et les environs, augmente les malheurs publics ; ne fût-ce que par l’augmentation nécessaire qu’il occasionne dans la consommation journalière. »

Mounier, le président, accepte d’aller voir le roi en compagnie de quelques femmes. Louis XVI vient de refuser de prendre la fuite. Il s’engage par écrit à faire venir les farines. Mais il est trop tard. Dehors, la nuit tombe et l’angoisse monte.

Une partie des insurgés campe devant les grilles du château. Les autres s’installent dans les fauteuils de l’Assemblée. Lorsque vers 23h, Mounier revient pour annoncer que le roi, acculé, a signé l’acceptation pure et simple de la Déclaration des droits, il n’en croit pas ses yeux : des femmes occupent les sièges des députés. Pour le rédacteur du Journal des États généraux (5 octobre, p. 7), c’est le monde à l’envers :

« Les citoyennes de Paris étaient encore dans la salle ; à peine y avait-il de la place pour les députés. »

Et pourtant, la confiance est rompue. Au petit matin, les femmes veulent forcer les grilles. Un coup de fusil part, les grilles cèdent. Les insurgés envahissent le château et massacrent deux gardes du corps, accusés d’avoir tiré contre le peuple. Le calme ne revient que lorsque le roi, entouré de sa famille, accepte depuis un balcon de déménager à Paris.

« Les hommes ont pris la Bastille royale, et les femmes ont pris la royauté elle-même » : il faut cette formule de l’historien Jules Michelet pour réaliser la portée méconnue de la Marche des femmes. Il faut revoir les chronologies consacrées : les 5 et 6 octobre font bien plus basculer l’histoire que le 14 juillet.

Pour le rédacteur de L’Observateur du 8 octobre, cela ne fait pourtant aucun doute : cette journée est « la plus mémorable de notre histoire ».

Guillaume Mazeau est maître de conférences en histoire à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est également commissaire d'expositions et conseiller historique pour le théâtre et la télévision.

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