Chronique

1929 : les « petites Anglaises » maîtresses du scrutin britannique

le 17/02/2020 par Édouard Sill
le 04/02/2020 par Édouard Sill - modifié le 17/02/2020
« Les élections anglaises », dessin humoristique paru dans Le Petit Parisien, 1929 - source : RetroNews-BnF
« Les élections anglaises », dessin humoristique paru dans Le Petit Parisien, 1929 - source : RetroNews-BnF

Tandis que le suffrage devient universel au Royaume-Uni comme dans l’ensemble des pays d’Europe du Nord, la presse française se prend de passion pour le futur vote des jeunes Anglaises – pour qui vont donc voter ces « flappers » ?

À la suite des Néo-zélandaises (1893), des Australiennes blanches (1901), des Finlandaises (1906), des Norvégiennes (1913) et des Danoises (1915), la quasi-intégralité des femmes des États d’Europe centrale et du Nord ont vu leur code électoral réformé entre 1917 et 1919, en reconnaissant le droit de vote des citoyennes. Cette vaste réforme a affecté tous les États situés au-dessus d’une diagonale tirée de la mer du Nord à la Mer Noire, tout en excluant la Belgique, la France, la Suisse, l’Italie et la Roumanie.

Cet octroi fut cependant émaillé, mais pas toujours, de nombreuses exceptions et restrictions locales. Au Royaume-Uni, le Representation of the People Act 1918 promulgué par le Parlement le 7 février 1918, avait ainsi intégré au corps électoral uniquement les citoyennes britanniques de plus de 30 ans disposant d’un « revenu supérieur ou égal à 5 livres, en propre ou par le mari » qui, eux, votaient désormais tous dès 21 ans révolus.

Les femmes représentaient alors près de 40% de l’électorat ; la limitation d’âge avait pour objectif de maintenir le nombre d’électrices inférieur à celui des hommes du fait du déséquilibre engendré par les pertes masculines durant la guerre. L’éventualité d’un ajustement égalitaire divisait dans les rangs Tories. Dix ans plus tard, la limite censitaire fut abolie et l’âge minimum requis abaissé au même niveau que celui des hommes. En mai 1928, par le « flapper bill », le suffrage devenait universel en Grande-Bretagne.

Cette nouvelle génération d’électrices est alors associée, par condescendance, au phénomène des « Garçonnes », dites « flappers » dans le monde anglo-saxon, assimilant les voix de 5 millions de jeunes femmes à une culture associée aux jeunes élites.

Après avoir désigné une jeune prostituée puis les danseuses de Charleston, le mot issu de l’argot anglais s’appliquait désormais à une jeune fille délurée. Popularisée en Europe à la fin des années 1920 par les spectacles et le cinéma, dont l’actrice Louise Brooks, la Flapper s’est adaptée en France, où la mode parisienne impose désormais ses propres tendances – signées notamment par Coco Chanel.

« Flapper », le mot amuse et plaît bien davantage à la presse française que son équivalent de « garçonne », trop féministe et trop subversif depuis le succès du roman éponyme de Victor Margueritte en 1922. L’expression anglaise est donc adoptée, réduite à la désignation d'adolescentes élégantes et capricieuses, de « filles à papa ».

Cette génération féminine, marquée par la contestation des assignations de genre prévalant avant 1914, est perçue comme une aberration produite par la guerre doublée d’une importation étrangère, comme le décrit dès 1922 une journaliste dubitative du Figaro :

« La guerre, selon les pays et les races, aura donné des résultats bien singuliers, mais l'un des plus bizarres est à coup sûr ce type de jeune fille américaine qu'on appelle la Flapper.

Le mot vient d'Angleterre. Il est emprunté au langage populaire, souvent si pittoresque, qui caractérise par un seul terme un ensemble de choses, en l'occurrence, une jeune fille de dix-sept à vingt ans, qui manifeste un certain esprit d'indépendance et d'initiative et qui est en même temps douée d'une certaine originalité…

La Flapper a été, pendant la guerre, livrée complètement à elle-même. Et pendant que sa mère ou sa sœur aînée, employées au service de la Croix-Rouge, désertaient la maison, la petite, elle aussi, travaillait. À l'école, elle tricotait des chandails ou des bas et aidait à préparer des boîtes de jouets que les bambins américains envoyaient aux orphelins français […]. Son cœur saignait aux récits des horreurs de la guerre. Elle apprenait à avoir de l'initiative. Elle était sa propre maîtresse […]

La fillette a grandi. À seize ans, elle pèse, elle-même les conséquences de ses décisions et n'accepte pas toujours les conventions sociales sans les discuter et les analyser. Elle les rejette d'ailleurs sans hésitation si elles ne sont pas d'accord avec ses idées et elle s’oppose à tout ce qui paraît menacer ses droits. »

Naturellement, la presse conservatrice française réprouve en bloc cette « mode » pernicieuse : « Que donneront cette indépendance d’esprit, cette liberté d’allure et cette hostilité contre les usages établis ? »

Or, ces mêmes « frivoles » s’apprêtent désormais à voter dans la plus grande puissance européenne et, par leur nombre (52,7% de l’électorat), être les arbitres des prochaines élections britanniques. En 1928, faisant état de la réforme électorale sous le titre évocateur « Les "Flappers" vont voter », le quotidien de centre-gauche L'Œuvre expose à sa façon le cadre du problème :

« Un Flapper c’est, à proprement parler, un caneton sauvage, remarquablement criard. C'est aussi, en argot anglais, et l'on devine pourquoi, une gamine.

Est-on une gamine à vingt et un ans ? Est-on moins un gamin à cet âge ? Le sûr, c'est que trois millions de femmes de plus vont être appelées aux urnes en Grande-Bretagne. L'élément féminin y passe, en importance politique, l’élément masculin ; 13 millions environ, contre 11 millions. Et bienfait ? Méfait ? […]

On connaît, en tout, cas, des Françaises, qui accepteraient d'être traitées de “petit canard sauvage” – ce n'est pas si vilain, après tout – si on les admettait, et à vingt et un ans, à voter. »

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En France, on tremble ou on s’amuse du poids politique des petites Anglaises, une bagatelle tout à fait impensable ici : « Cinq millions de débutantes, venant renforcer le contingent déjà formidable de leurs aînées ».

Le Journal titre : « Les femmes britanniques sont maîtresses du scrutin ».

Les plumes féminines ne sont pas les moins acerbes. Claire De Pratz dans Excelsior manque de s’étrangler :

« La vieille Angleterre – le plus mâle de tous les pays – va-t-elle, par un procédé inconnu jusqu'ici, être gouvernée par des femmes […] ? »

Allaient-elles voter comme un seul homme ? Moqueur, Le Petit Parisien souligne que « chaque parti rivalise de grâces pour les séduire ». Mieux : « On leur demande leur avis ». Tous les quotidiens français s’interrogent sur les destinations de leur suffrage, « mystère féminin » s’il en est :

« À qui se donneront-elles, ces cinq millions de “flappers” ?

Chaque parti croit, bien entendu, que c’est à lui : le socialiste, parce qu’il a toujours appuyé le féminisme et qu’il escompte l’attrait énorme exercé par Mrs Jenny Lee, jeune députée de 24 ans, sur ses jeunes compatriotes ;

le libéral parce qu’il attend grandes merveilles de l’art de séduction de Lloyd George et de sa panacée ;

le conservateur enfin, parce qu’il espère qu’elles lui seront reconnaissantes d’avoir réalisé l’égalité politique entière entre les sexes. »

On s’attend ainsi à des « résultats cocasses », comprendre : une soubrette élue sur une liste travailliste dans un quartier aristocratique. En effet, on assure que le parti conservateur, effrayé, aurait découvert « l'influence des 10 000 bonnes et cuisinières qui viennent d'être inscrites sur les registres électoraux ».

Les Anglaises votent, et fournissent également des candidates : 69 (sur 1 730 prétendants) en mai 1929, ce que Le Petit Journal qualifie de : « victoire du féminisme ». On compte déjà 8 députées. Dans les rangs conservateurs, les personnages atypiques comme la Duchesse d’Atholl ou la vicomtesse Astor, « Lady Astor », attirent naturellement l’attention. On souligne que ces grandes dames, « bien que féministes », n’en demeurent pas moins dans les canons aristocratiques de la féminité.

Côté travailliste, on insiste sur leurs diplômes et leurs « idées avancées ». C’est « Miss » Ellen Wilkinson qui suscite la curiosité : la jeune députée de 30 ans, surnommée « Red Ellen » pour ses idées comme sa chevelure, a été envoyée à la Chambre des communes par la circonscription ouvrière et industrielle du Yorkshire.

Rares sont les quotidiens français qui, par la plume de leurs éditorialistes, osent soutenir le choix britannique. Excelsior fait exception en titrant en janvier 1929 : « Un exemple que l'Angleterre donne à la France ». Cependant, des signatures parmi les plus fameuses prennent position. Dans les colonnes du droitier L’Écho de Paris, Henri de Kerillis regrette l’exclusion des Françaises du vote, et accuse socialistes et radicaux de ne pas vouloir du scrutin universel, par peur d’un vote conservateur des femmes, comme en Allemagne.

La journaliste et grand reporter Andrée Viollis, envoyée spéciale pour Le Petit Parisien, fait matière du scrutin anglais pour démolir les arguments opposés en France au suffrage universel. Comme d’autres figures féministes engagées publiquement, elle saisit l’engouement inattendu pour les élections britanniques en vue de moquer ses confrères et consœurs scandalisés :

« Fait inouï, sans précédent, scandaleux. Voilà donc les femmes maîtresses du suffrage universel dans le Royaume-Uni !

Ce grand peuple viril tombant en quenouille et à une époque aussi critique de son histoire ? Quel terrible risque, non seulement pour lui, mais pour l’univers. »

Elle rappelle également que les citoyennes britanniques ont gagné ce droit par une longue histoire de combats civiques.

Cette « spécificité » des Anglaises, c’est-à-dire le « goût » des femmes britanniques pour la chose publique, est d’ailleurs l’un des poncifs déployés dans l’idée de faire de la Manche un gouffre civique séparant les deux pays, comme le souligne un journal conservateur régional français : « Celle-ci est beaucoup plus femme d’intérieur, celle-là beaucoup plus citoyenne ».

Lors des élections générales de mai 1929, 13 femmes sont élues sur 615 sièges (15 après la dissolution). Les Cassandre sont bien déçues : le système électoral britannique ne s’est pas effondré, le matriarcat  tant redouté n’est pas instauré. Tout juste peut-on attribuer la défaite du Prime Minister sortant, Stanley Baldwin, aux votes des « jeunes Anglaises ».

La presse française se console en regardant sous les isoloirs des électrices, comme en 1931 le très phallocrate L’Homme Libre, le journal clémenciste :

« Parfois arrivent des groupes de jeunes filles, venues ensemble pour assurer leur courage et maîtriser leur hésitation. Elles s'arrêtent pour regarder les portraits qui s'étalent sur les affiches.

Quelles séductions dicteront leur choix ?

D'ailleurs coquetterie et devoir électoral se concilient. Quand ces électrices sortent de l'isoloir, le rouge de leurs lèvres est avivé, et leur coiffure est retouchée. »

En épilogue de sa couverture des élections britanniques, saluée par ses confrères, Andrée Viollis refermera la page de la « Flapper election » par ces mots :

« Comment les femmes ont-elles voté ? Non pas seulement en femmes, mais en êtres humains.

Leur vote dans la majorité des cas n'aura donc fait qu'accentuer la victoire des candidats de leur milieu […] Treize députées ! Nombre malfamé, mais non point excessif, n'est-ce pas ? Pourrait-on reprocher aux femmes de submerger le Parlement ?

Discrétion louable, d'ailleurs, et qui leur permettra de faire peu à peu l'expérience de la vie publique. L’inconnue est donc, résolue, le mystère dévoilé, l'énigme éclaircie et sans que ni l'Angleterre ni le monde en aient tremblé sur leur base. Une fois de plus, la caravane a passée. »

Édouard Sill est historien, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.