Écho de presse

"Philosophie politique" par Maupassant

le 06/10/2019 par Marina Bellot
le 23/03/2017 par Marina Bellot - modifié le 06/10/2019
Illustration : Guy de Maupassant ; estampe de Desboutin - Source : BnF Gallica

1885. Le grand écrivain critique vertement la politique colonialiste de la France en Chine dans les colonnes de Gil Blas.

Guy de Maupassant a occupé une grande place dans la vie littéraire et intellectuelle française. Reconnu de son vivant, nombre de ses oeuvres ont été publiées dans la presse : Boitelle dans L'Echo de Paris [voir l'archive], Bel-Ami  [voir l'archive] et Le Horla  [voir l'archive]  dans Gil Blas.

Fin observateur de la société, curieux des affaires du monde, l'écrivain a également été chroniqueur dans ces mêmes journaux, L'Echo de Paris et Gil Blas, jusqu'à sa mort prématurée en 1891.

En 1885, il livre une leçon de philosophie politique dans les colonnes de Gil Blas [voir l'archive].

Alors que la France est embourbée dans la guerre franco-chinoise déclenchée par les vélléités colonialistes des gouvernements de la Troisième République, Guy de Maupassant pointe la défiance populaire envers les représentants politiques :

"Entrez dans les petits restaurants de Paris, dans ceux où mangent les travailleurs ; les gens qui causent se moquent de leurs élus, parlent d'eux comme ils feraient de bonnes ganaches amusantes.
Les cochers de fiacre, devant le kiosque de la station, à côté du sergent de ville qui pointe leurs numéros, plaisantent agréablement les délégués populaires. Dans un salon, lorsqu'on voit entrer quelque monsieur ignoré et qu'on demande : « Qui est celui-là ?» si on vous répond : « C'est un député », une vague pitié vous envahit.

La Chambre donne tellement à rire et à s'indigner, offre tant de raisons de la blâmer, de la blaguer, de la bafouer, ses maladresses sont tellement visibles, ses emballements tellement grotesques que le métier de député devient une profession comique qui inspirera bientôt un doux mépris aux petits enfants eux-mêmes."

Faisant sien le dicton selon lequel "la foule ne raisonne pas", Maupassant livre une analyse proche de celle de Gustave Le Bon dans Psychologie des foules, qui paraîtra dix ans plus tard :

"Toute assemblée nombreuse est foule ; quelles que soient les individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule le langage de la raison pure. C'est seulement à ses passions, à ses sentiments et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser. [...]

Toutes ces personnes, côte à côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passions, d'éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une âme propre, d'une manière de penser nouvelle, commune, et qui ne semble nullement formée de la moyenne des opinions individuelles. C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct d'un autre homme. [...]

Dans une foule un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie s'empare de tous, et tous, d'un même élan auquel personne n'essaye de résister, emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes, se précipiteront sur un homme, le massacreront et le noyeront sans raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s'il eût été seul, se serait précipité, au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.

Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage, quelle folie l'ont saisi, l'ont jeté brusquement hors de sa nature et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce ?

C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule. Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une goutte d'eau se mêle à une fleur. Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste et étrange personnalité, celle de la foule.

Les paniques qui saisissent une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier, et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples saisissants de ce même phénomène ?

En somme, il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.

Et voilà pourquoi votre fille est muette. C'est-à-dire : Voilà pourquoi la majorité, dont les votes répétés nous ont jetés dans l'aventure de Chine, a noyé férocement celui qui n'avait pu commettre tant de maladresses que grâce à l'approbation continue du Parlement."

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