Écho de presse

L'attaque de Léon Blum par les Camelots du roi

le 11/04/2022 par Léa Vezzosi
le 10/07/2018 par Léa Vezzosi - modifié le 11/04/2022
Photographie de Léon Blum dans Le Populaire, 14 février 1936 - source : RetroNews-BnF

Lors des obsèques de Jacques Bainville le 13 février 1936, Léon Blum croise fortuitement un cortège de jeunes militants de l'Action française – ces derniers se ruent sur le véhicule et lynchent le futur président du Conseil.

Une fois terminée la séance à la Chambre des députés du 13 février 1936, Léon Blum, le député SFIO Georges Monnet et sa femme s’attablent un instant dans un café parisien avant de prendre place dans le véhicule de Georges Monnet.

Ils parcourent quelques mètres avant de voir leur chemin entravé au niveau du croisement de la rue de l’Université et du boulevard Saint-Germain. Sur ce dernier axe, un groupe de  jeunes étudiants et camelots du roi sont venus assister aux obsèques et à la levée du corps de l’historien royaliste Jacques Bainville, proche collaborateur de Charles Maurras. Dès cet instant les récits divergent. Pour certains –  majoritairement les partisans de la ligue Action Française – l’un des membres présents dans la rue conseille à Georges Monnet de ne pas s’aventurer dans la rue compte tenu de l’imposante foule, ce à quoi Blum aurait répondu peu ou prou «  Je veux passer, je suis député ». Une affirmation formellement démentie par Blum lui-même.

La voiture embarquée dans la foule, rapidement les camelots reconnaissent Blum, le socialiste, « Blum le Juif » et se massent sur la route afin de bloquer leur avancée. Les insultes, les incitations haineuses sont hurlées à chaque mètre, l’on entend des  « Au poteau, au poteau Blum ! », « Tue-le ! À mort le Juif » «  On va le pendre » et  autre  « Blum assassin ! ».

Alors que ce dernier se trouve encore en sécurité dans l’auto, les coups se font de plus en plus nombreux sur le pare-brise de la voiture. Des coups de coude, de canne, la foule devient irascible alors qu’ils se trouvent près du ministère de la Guerre. Puis, l’un des participants se saisit d’une rampe d’éclairage et l’enfonce spontanément dans la fenêtre près de Blum. La vitre vole en éclat et Blum est blessé.

L’imposante tige métallique est venue perforer sa veine temporale.

Il est alors extirpé de la voiture et se retrouve dès lors aux mains d’une foule exaltée qui ne cesse de le ruer de coups de pieds. Les inspecteurs de police Georges Delisse et Jacques Plaza, présents sur les lieux, tentent tant bien que mal de lui prêter secours. Une vaine tentative. Mais des « gars du bâtiment », à l’œuvre sur la façade d’un immeuble à proximité, observent la scène et se hâtent pour lui venir en aide. Finalement, le groupe d’ouvriers parvient à isoler Blum dans la loge d’un immeuble – après avoir connu un premier refus au numéro 100 de la rue.

Il sera ensuite envoyé à l’Hôtel-Dieu, où il sera alors pris en charge. Malgré la brutalité de l’attaque, les blessures n’engagent pas son pronostic vital : une oreille entamée et une artériole rompue.

L’agression provoque un tollé au sein de la rédaction du Populaire, Blum en étant le directeur politique. Et des inquiétudes aussi. Une chronique quotidienne tient le lectorat informé de son état de santé tandis que les clichés de Blum dûment pansé pullulent dans la presse.

M. Léon Blum dans son lit, la tête entourée de pansements, Le Matin - source : RetroNews-BnF

 Le journal qualifie dès le lendemain l’acte d’ « attentat fasciste » et ne s’étonne qu’à moitié de son agression, les menaces se faisant de plus en plus pressantes dans les colonnes dans la revue monarchiste L'Action Française :

«  Ils l’on eu ! Ils ont failli, du moins, l’avoir. Voilà des mois et des années qu’ils le guettent, à l’affût du moment où, sans risques, naturellement, pour leurs précieuses personnes, à cent, à des centaines, ils puissent lui “faire son affaire”. Et peu s’en est fallu qu’ils ne réussissent. »

En effet, depuis 1935, le rédacteur en chef de L'Action Française Charles Maurras multipliait les invectives violentes à l’encontre de Blum, en appelant parfois à son assassinat pur et simple :

 «  Ce juif allemand naturalisé ou fils de naturalisé, qui disait aux Français, en pleine chambre, qu’il les haïssait, n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Et c’est un hircocerf de la dialectique heimatlos. Détritus humain, à traiter comme tel. »

 Et de conclure : 

«  C’est un homme à fusiller, mais dans le dos ».

L’Humanité attribue l’entière responsabilité de l’attaque à Charles Maurras, « ce vieux récidiviste de l’appel au meurtre [qui] a déjà armé, en 1914, le bras d’un fanatique qu’il a poussé à tuer Jaurès. »

Le plus conservateur Le Journal, quant à lui, s’il désapprouve le lynchage dont fut victime Blum, n’hésite pas à lui imputer une part de responsabilité :

«  Assez de ces incidents. Mais assez aussi de ces provocations.

M. Léon Blum parlait vendredi dernier d’un appel possible du Front Populaire et “d’un premier contingent de dix ou quinze mille ouvriers descendus des faubourgs ou accourus de la banlieue”.

Si nous regrettons que le député de Narbonne ait été malmené, nous espérons qu’il comprendra mieux désormais le danger d’un appel à la force brutale pour mater ceux qui pensent autrement que lui ».

Le soir même de l’agression, les socialistes se réunissent et demandent au Conseil des ministres la dissolution immédiate, par décret, de la Fédération des camelots du roi, de la ligue Action Française et de la Fédération nationale des étudiants de l’Action Française.  C’est chose faite.

De plus, des perquisitions sont ordonnées au sein des locaux de l’Action Française, où l’on retrouve semble-t-il le chapeau et la cravate de Blum. Un trophée pour le moins accablant.

La perquisition dans les bureaux de l'Action Française, Le Journal - source : RetroNews-BnF

Les acteurs de la « revue du nationalisme intégral » se murent alors dans un silence relatif, adoptant une défense à la limite du grotesque. L’Œuvre rapporte  :

   «  À 19h30, M. Maurras recevait l’ensemble de la presse dans son bureau du second étage :

 – J’apprends l’incident par les journaux et, à mon grand étonnement, je vois que ce n’est pas le chauffeur de M. Blum qui est arrêté, mais qu’on parle de nous arrêter, nous…

“Il est prodigieux qu’un homme, à Paris, parce qu’il est député, veuille circuler malgré tout. ”

(Rappelons que M. Guichard  nous avait déclaré, l’instant d’avant, que la circulation n’avait pas cessé d’être libre.)

“Je tiens à vous dire que c’est le chauffeur qui n’a pas obtempéré. C’est le député qui devrait être arrêté ( ! ! ! ) Les responsabilités sont là.” »

La défense de Maurice Pujo n’est pas plus convaincante :

«  – L’incident s’est produit quelques minutes avant le passage du convoi. Vous connaissez les réactions de la population parisienne (sic). Il y avait là de nos amis, mais surtout des curieux.

“M. Léon Blum a dit : “Je veux passer parce que je suis député”. […]

“Imaginez la voiture de Daudet essayant de traverser la chaussée lors des obsèques de Barbusse. M. Blum avait menacé, il y a quelques jours, les étudiants de faire descendre 15 000 ouvriers au Quartier Latin… Peut-être y avait-il quelques étudiants là… »

L’attaque reste en Une du Populaire pendant plusieurs jours. Les rédacteurs appellent à une manifestation nationale le 16 février au départ du Panthéon en direction de Nation afin « d’assainir la démocratie française », selon les mots de Paul Faure. L’appel est amplement entendu des milieux socialistes et communistes.

Dans les pages de la revue communiste Regards, Paul Langevin précise :

«  L’odieux attentat qui vient d’être dirigé contre Léon Blum, comme il y a déjà plus de vingt ans l’assassinat de Jaurès et tant d’autres agressions commises dans l’intervalle au titre d’une action qu’on ose qualifier de française, sont le résultat d’une excitation systématique et continue dont les auteurs ont joui jusqu’à présent, d’une étrange et coupable impunité.

Loin d’en démontrer la force, il met en évidence sa faiblesse foncière, sa bassesse morale et sa pauvreté intellectuelle.

Tournée vers le passé, faisant appel comme la régression fasciste à quoi elle s’apparente étroitement, aux pires instincts d’égoïsme, de conformisme et de brutalité, elle dissimule son manque total d’idées et son absence complète de générosité sous les sophismes d’un rhéteur ou les grossièretés d’un histrion, et son impuissance à convaincre sous de laborieux efforts à fanatiser. »

En Avril 1936, les suspects sont incarcérés pour des peines minimales. 

Louis Courtois est reconnu comme l'instigateur principal et est condamné à trois mois de prison alors que Léon Andurand, en tant que complice, écope de quinze jours d’emprisonnement. La justice fut encore plus clémente pour le dernier suspect, Édouard Aragon qui « à l’instruction […] s’est jeté à genoux et a parlé de ses quatre enfants. Alors Germaine Monnet, cette exquise créature, prise de pitié malgré ses propres souffrances, a bien voulu hésiter à le reconnaître, et l’autre a bénéficié d’un non-lieu ».

Maurras réitère avec animosité ses menaces contre Blum en mai 1936, soutenant des propos aberrants :

« Gide a vu qu’en son cher Blum, l’écrivain, le fonctionnaire, le parlementaire, le militant ne sont presque rien en comparaison du fils de la race tronquée. Juif d’abord !

Il serait misérablement niais de notre part, de négliger ce caractère capital. C’est en tant que Juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum.

Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement M. Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes italiens.  Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer. »

Et d’adjoindre quelques lignes plus bas :

« Si, par chance, un État régulier a pu être substitué au démocratique Couteau de cuisine, il conviendra que M. Blum soit guillotiné dans le rite des parricides : un voile noir tendu sur ses traits de chameau. »

Ces allégations lui valurent huit mois d’emprisonnement, qu’il effectua à la prison de la Santé.

Moins de trois mois après cette attaque, le Front Populaire remportait les élections législatives. Et Léon Blum devenait alors Président du Conseil.

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