Écho de presse

Le Birobidjan, le territoire juif d'URSS créé par Staline

le 31/05/2022 par Pierre Ancery
le 28/08/2018 par Pierre Ancery - modifié le 31/05/2022
Une fête de la moisson dans un kolkhoze juif du Birobidjan, Regards, 10 août 1934 - source : RetroNews-BnF

En 1928, Staline décide la création d'une « entité nationale juive » dans l'Extrême-Orient russe. L'objectif : éloigner les intellectuels juifs des centres de pouvoir tout en proposant une alternative au sionisme.

« L'égalité et la souveraineté des peuples de Russie » : tel est l'objectif proclamé par la Déclaration des droits des peuples de Russie après la Révolution de 1917. À partir de 1924, chaque nationalité vivant sur le territoire soviétique doit se voir attribuer une région.

 

Tous les peuples d'URSS ont leur république. Sauf un : les Juifs, eux aussi reconnus en tant que « nationalité ». Ils vont donc se voir attribuer par Staline une région peu hospitalière de 36 000 km², située aux confins de la Sibérie, près de la frontière chinoise : le Birobidjan (du nom de sa capitale).

 

L'établissement des Juifs y est encouragé à partir de 1928. Si l'opération est un succès, il est prévu que la région devienne un territoire autonome juif. En 1929, Le Petit Parisien mentionne ce projet :

« Le correspondant de l'Observer à Moscou annonce la constitution probable et prochaine d'une république juive dans l'Union des républiques soviétiques.

 

C'est le gouvernement des Soviets lui-même qui a pris l'initiative de cette création, en attribuant à la colonisation juive un territoire aux populations très clairsemées, d'une étendue de 328 000 kilomètres carrés, et situé dans la région de Birobidjan, en Sibérie orientale, le long du fleuve Amour. »

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L'objectif non avoué de Staline est d'écarter les intellectuels juifs, jugés peu fiables, du centre de la Russie. Mais aussi de concurrencer le sionisme (jugé « national-bourgeois »), à un moment où l'émigration vers la Palestine prend de l'ampleur.

 

Il s'agit de prouver que l'URSS peut traiter les Juifs, persécutés sous la Russie tsariste, comme d'authentiques citoyens soviétiques. L'Européen le note en 1929 :

« Puisqu'on se massacre en Terre Sainte et que les Arabes ne veulent pas laisser en paix les Juifs, pourquoi la race errante n'irait-elle pas fonder ailleurs, un foyer national ? Les bolcheviks l'ont pensé et ils viennent d'offrir aux Juifs un vaste territoire sur les bords de l'Amour. L'Amour, n'est-ce pas de bon augure pour une race décimée par les pogroms ?

 

Déjà 1 500 colons juifs se sont installés dans cette région lointaine de Sibérie qui porte le nom de Birobidjan. Ils ont été très amicalement reçus par la population indigène : des Cosaques, des Toungouzes, des Japonais, des Coréens. Pourvu que cela dure !

 

Au début aussi, en Palestine, les choses allaient bien, mais après... »

Dans les années suivantes, des milliers de Juifs d'Europe de l'Est vont aller s'installer au Birobidjan. Le yiddish en devient la langue officielle. On y crée des écoles, un journal, un théâtre juifs.

 

En 1934, la région va effectivement devenir un oblast (« région ») autonome. La presse française, en majorité, salue la réussite du projet, à commencer bien sûr par la presse communiste, telle L'Humanité :

« On annonce d'Irkoutsk, que la colonie juive en Birobidljan (Sibérie Orientale) accuse un succès brillant : 78 % des exploitations paysannes sont collectivisées [...].

 

Les succès de l'édification socialiste en Birobidjan prouvent la justesse de la politique de nationalité léniniste du P.C. de l'U.S., ainsi que l'utilité de la colonisation de la population juive pauvre en Birobidjan. »

Dans le même temps, la revue illustrée affiliée au Parti communiste Regards publie en 1934 un reportage photo à la gloire du Birobidjan :

« Le gouvernement de l'U.R.S.S. vient de transformer le Birobidjan en territoire autonome juif. Désormais, dans leur patrie socialiste, les travailleurs juifs posséderont leur État national.

 

Aussi n'est-ce pas par hasard que des centaines d'ouvriers israélites étrangers, venus de tous les pays du monde, et même de Palestine, édifient avec leurs frères soviétiques le Birobidjan socialiste. »

Tandis que L'Œuvre, alors journal d'inspiration socialiste, souligne la même année l'utilité de cette initiative dans un contexte d'antisémitisme grandissant, en particulier dans l'Allemagne nouvellement hitlérienne :

« Un territoire national pour les Juifs en Russie soviétique peut-il servir de refuge aux victimes du IIIe Reich ?

 

Une dépêche de Moscou, qui est passée presque inaperçue, annonçait dernièrement que le gouvernement de l'U.R.S.S. avait décidé d'élever au rang de “territoire autonome juif” la région de Birobidjan, en Sibérie Orientale.

 

À l'heure où de nombreux Israélites, chassés de leurs foyers par la vague d'antisémitisme, cherchent en vain un refuge, ce geste mérite d'être signalé. »

La presse antisémite, quant à elle, ne manque pas de critiquer la création de l'oblast. Ainsi Lucien Rebatet, futur célèbre collaborationniste, écrit-il en 1938 dans le journal pro-hitlérien Je suis partout :

« D’après des témoins oculaires, il nous est permis d’affirmer que Bidjan [sic], en 1936, présentait l’aspect misérable d’un assemblage de huttes et de cabanes en désordre, abritant une population malpropre et désœuvrée. Les médiocres capacités créatrices du Juif se conjugueraient donc avec l’anarchie et l'indolence soviétiques pour faire avorter cette Jérusalem sibérienne.

 

Les nouvelles de la République juive sont extrêmement rares. L’entreprise paraît être déjà en sommeil et n’avoir d’autre utilité que de nous permettre de crier : “Blum et Mandel au Birobidjan !” »

Mais le projet sera un demi-échec. Les particularismes juifs seront peu à peu écrasés par le collectivisme soviétique, et la pratique religieuse, jugée incompatible avec l'idéologie communiste, deviendra clandestine.

 

À l'orée de la Seconde Guerre mondiale, seule une petite partie des habitants du Birobidjan est effectivement juive. Pendant la guerre, un afflux de Juifs d'URSS fuyant l'avancée allemande va toutefois venir grossir leur nombre. Mais dès 1953, à la mort de Staline, beaucoup partiront s'installer en Israël. Les autres quitteront les lieux à la chute de l'URSS, pour émigrer aux États-Unis ou faire leur aliyah.

 

Le Birobidjan existe toujours aujourd'hui. D'après un recensement daté de 2010, seul 1 % de sa population est juive.