Écho de presse

Les Molly Maguires, « société secrète » ouvrière radicale venue d’Irlande

le 07/01/2022 par François Cau
le 27/09/2018 par François Cau - modifié le 07/01/2022
Mineurs de Hazelton, Pennsylvanie, descendant à la recherche de charbon, 1905 - source : Library of Congress-WikiCommons
Mineurs de Hazelton, Pennsylvanie, descendant dans les mines à charbon, 1905 - source : Library of Congress-WikiCommons

Implantés des champs irlandais jusqu'aux mines américaines, les Molly Maguires défendaient le prolétariat international à leur violente façon, et vengeaient les conditions de travail inacceptables à coups d’attentats.

On peut faire remonter l’histoire des syndicats de lutte agraire irlandais à la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec les premières actions des « Whiteboys » en faveur du maintien de l'agriculture vivrière des fermiers les plus défavorisés. Ce sont ensuite les « Ribbonmen » qui prennent le relais dans la première moitié du XIXe siècle, avec un socle idéologique plus implanté dans  la religion, et dans une certaine vision du catholicisme.

Ces derniers sont encore actifs lorsqu’un nouveau groupe, les Molly Maguires, fait son apparition dans des zones rurales plus isolées encore, comme en atteste cette première mention de « bandes armées » faisant vaciller la tranquillité publique en Irlande dans Le Constitutionnel, au mois de juin 1845.

« La tranquillité est troublée dans quelques parties de l'Irlande par des bandes armées qui, sous le nom de Molly-Maguires, attaquent avec violence les collecteurs de taxes et les hommes de police qui les appuient.

Déjà, le sang a coulé dans plusieurs rencontres. […]

Il paraît que les troubles prennent chaque jour plus de gravité, et qu'il ne faudra rien moins que l'intervention directe du gouvernement pour les apaiser. »

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Les faits d'armes des Molly Maguires contrecarrent alors les ambitions des partisans d'une indépendance irlandaise pacifiste, tel que l'avocat et homme politique local Daniel O'Connell. L'article se poursuit d'une lettre rédigée à l'intention des Molly par le chef pacificateur Thomas « Tom » Steele, dans un ton en étonnant paradoxe avec l'intitulé de sa fonction.

« “Vous serez instruits par les baïonnettes de la police et le craquement de vos corps à la potence !

Traîtres vous avez donné de la force aux ennemi de l'Irlande ; votre pays vous renie ! Je vous abhorre !” »

En effet, leurs fréquents heurts avec les autorités locales irlandaises comme avec leurs ennemis directs – les Orangistes, protestants et pro-anglais – font de fait des Molly Maguires les ennemis de toute forme d'ordre.

De même, leur lutte politique sans compromis, les sabotages de matériel qu'ils entreprennent, leur habitude de se grimer en femmes afin d’échapper à toute surveillance (et d'où ils tirent leurs noms, « Molly » étant le diminutif d’un prénom féminin) ou la « quittance » qu'ils prélèvent aux détenteurs de capital foncier une fois la nuit venue, inspirent un long feuilleton de Paul Féval, paru dans le sérieux Journal des débats politiques et littéraires. Celui-ci est, sans surprise, farouchement à charge contre la « haine acharnée » de ces hommes « au visage rude et passionné » à l'égard des propriétaires terriens.

Sous la pression des forces de police, les actions du groupe faiblissent dans une certaine mesure sur les terres irlandaises au début de la seconde moitié du XIXe siècle. Cependant, les nombreux expatriés irlandais dans le Nouveau monde, employés dans les mines de Pennsylvanie notamment, font renaître la légende des Molly Maguires aux États-Unis, durant les prémisses des « Coal Wars » – « guerres du charbon ».

Après plusieurs actions violentes, un détective de l'agence Pinkerton [lire notre article] parvient à infiltrer l’organisation, et arrive même à la démanteler. Le toujours très conservateur Le Gaulois s’en félicite, rappelant avec emphase les faits qui leur sont reprochés :

« Les Molly-Maguires du compté de Schuylkill étaient principalement des hommes employés dans les mines de charbon, qui prétendaient gouverner à leur guise le comté en général et les mines en particulier.

Leur action se faisait surtout sentir lorsqu'une grève éclatait. Leur moyen de pression était l'assassinat.

Ceux qui ne partageaient pas leurs vues ou qui combattaient leur influence étaient sans cesse sous le coup d'une menace de mort. Leur puissance devint bientôt telle, qu'ils formèrent un État dans l'État. Les juges, les constables, tous les fonctionnaires furent bientôt membres de la terrible association, et dès lors le pays fut terrorisé. »

La tendance à l'hyperbole conspirationniste de l'article du Gaulois se base sur une série d'actions meurtrières commises dans les mois précédant l’article, escalade notable des méthodes usuelles du groupe, que l’on nomme désormais presque systématiquement « société secrète ».

La justice américaine rend son verdict, dont on peut penser qu’elle a valeur d'exemple.

« Douze condamnations, dont six à la peine de mort, tel est le bilan de la semaine. Ces condamnations se rattachent au grand procès des Molly-Maguires. Elles portent à huit le nombre des membres de cette société secrète qui subiront la peine capitale, si rien ne vient entraver le cours de la justice.

Cette association, copiée sur une société secrète d'Irlande, avait pour objet, non pas de voler, mais bien de gouverner par la terreur, à l'aide du revolver et du couteau, la population des districts miniers de la Pennsylvanie. Les assassinats, les actes de violence dont elle s'est rendue coupable se comptent par vingtaines. […]

Les journaux de Pennsylvanie rapportent qu'à Avondale un jeune homme de vingt-cinq ans a été tué par une bande de six assassins pour avoir refusé de s'affilier aux Molly-Maguires. Deux seulement des coupables ont pu être arrêtés. Quelques jours auparavant, à Port-Richmond, deux hommes étaient massacrés afin de prévenir des révélations inquiétantes pour le chef de l'association.

Tout indique donc que la redoutable société secrète n'est pas domptée. Ce ne sera pas de trop de toute la fermeté des juges et du gouvernement de la Pennsylvanie pour en avoir raison. »

Les arrestations et exécutions se poursuivront dans les mois qui suivent ce procès internationalement médiatisé. Jack Kehoe, le meneur des Molly Maguires de Pennsylvanie, finit par être pendu à son tour. Le mouvement disparaît progressivement, aux États-Unis comme en Irlande. Il sera perçu tout au long du siècle suivant comme une organisation simili-mafieuse, spécialisée dans le racket et la vendetta.

Il faudra attendre l'adaptation cinématographique du roman d'Arthur H. Lewis en 1970 par une ex-victime du Maccarthysme, Martin Ritt, pour laisser paraître une autre image de l’organisation. Le titre français de The Molly Maguires, « Traître sur commande », désigne explicitement le personnage de policier sous couverture, et ne fera de facto aucun mystère de l'orientation politique du film. Rugueux et taiseux à l'image du personnage de Jack Kehoe interprété par Sean Connery, le long-métrage traitera les actions des Molly Maguires sous un nouvel angle, celui de la lutte des classes – sans toutefois faire fi de leur spectaculaire violence.

Pour en savoir plus :

Michel Wieviorka, Violence sociale et terrorisme, pp. 443-457, via persee.fr.

Jean-Michel Lacroix, Histoire des États-Unis, chap. VI - D’une guerre à l’autre : la montée en puissance (1865-1916), via Cairn.info.

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