Écho de presse

La parution de « La France juive » de Drumont, best-seller antisémite et complotiste

le 13/02/2021 par Pierre Ancery
le 06/12/2018 par Pierre Ancery - modifié le 13/02/2021
Couverture de « La France juive », pamphlet antisémite d'Edouard Drumont, 1886 - source : Gallica-BnF
Couverture de « La France juive », pamphlet antisémite d'Edouard Drumont, 1886 - source : Gallica-BnF

Publié en 1886, huit ans avant l'affaire Dreyfus, le pamphlet antisémite d’Édouard Drumont, La France juive, remporte en France un vaste succès. Dans le même temps, l'ouvrage suscite une vive polémique dans la presse.

En 1886, la France ne se déchire pas encore autour de l'affaire Dreyfus et les journaux ne se livrent pas encore à la surenchère antisémite qui alimentera nombre d'entre eux après 1894. Un livre, cette année-là, va pourtant diviser la presse sur la « question juive », comme on l'appelle alors.

 

C'est La France juive, volumineux ouvrage de 1 200 pages se présentant comme un « Essai d'histoire contemporaine », en réalité un pamphlet antisémite d'une rare violence. Son auteur, Édouard Drumont (1844-1917), est alors peu connu hors des cercles journalistiques dans lesquels il évolue depuis les années 1870. La France juive va le rendre célèbre.

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Dans ce livre publié à compte d'auteur et qui va rapidement être un succès de librairie (62 000 exemplaires vendus la première année), Drumont s'escrime à dénoncer un prétendu « complot juif » dirigé contre la France.

 

Ranimant l’ancien anti-judaïsme chrétien – marqué par la défiance envers le peuple « déicide » de la Bible –, il l'actualise en théorisant la figure du « Juif » conspirant contre les « Français » afin de s'accaparer les richesses nationales. Pour Drumont, la finance, les banques et le capitalisme sont aux mains des Juifs.

 

Dans un contexte de recul de l’Église catholique, de tensions sociales et de crise morale consécutive à la défaite de 1870, et alors qu'une dissémination générale d'énoncés hostiles aux Juifs existe déjà en France, ce discours va séduire beaucoup de lecteurs. Toute une partie de la presse va pourtant dénoncer les affabulations de Drumont.

 

Le Temps, journal relativement conservateur, écrit ainsi en avril 1886 :

« Rien ne saurait mieux donner une idée de l'esprit dans lequel a été écrit la France juive que la comparaison que l'auteur fait au début du livre entre le sémite et l'aryen. “Le sémite, dit-il, est mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé ; l'aryen est enthousiaste, héroïque, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu'à la naïveté [...].”

 

On devine aisément ce que peut être un livre partant de pareilles données. Il ne peut être qu'une œuvre de haine [...]. L'ouvrage de M. Drumont est le long et monotone développement, sans nul esprit critique, de cette thèse que tout le mal qui existe dans le monde est dû aux juifs ou à ceux qui les approchent [...].

 

L’auteur n’a apporté aucun scrupule d’histoire dans ses allégations. Il a recueilli, sans contrôle aucun, tous les racontars qui ont pu circuler pendant quinze ans dans les feuilles les plus infimes, dans les petits écrits qui se vendent sous le manteau de la cheminée. »

Le quotidien boulangiste La France a beau se reconnaître partiellement dans le discours anticapitaliste du livre, il dénonce lui aussi son antisémitisme extrême :

« Ce livre est plein d’erreurs. Il traite de juifs des gens qui ne le sont ni de religion ni de race, dont les pères ne l’étaient pas […]. M. Drumont aurait fait une œuvre plus équitable s’il avait écrit sur la France accapareuse, au lieu d’écrire sur la France juive [...].

 

On s’imagine que les Israélites ne sont que des hommes d’argent, des marchands d’argent. C’est une erreur que M. Drumont n’aurait pas commise s’il avait mis moins de rage à écrire son livre. Notre armée compte des officiers juifs, des généraux juifs ; il y a des savants et des artistes remarquables qui sont juifs […].

 

La “France juive” n'est pas dangereuse. C'est la “France accapareuse”, quelques centaines d'individus, qui lentement absorbent les capitaux de la nation […] ; c'est cette France-là qui constitue le péril, et c'est avec elle et pas seulement avec la partie d'elle-même qui est juive, que la nation réglera son compte […]. »

Gil-Blas, qui condamne également le livre, va interviewer Zaddoc-Kahn, le grand rabbin de France, pour lui demander s'il l'a lu. Réponse de ce dernier :

« J'ai parcouru le livre de M. Drumont, m'a-t-il dit. Il est rempli d'inexactitudes, et je n'y attache aucune importance. Nous sommes des Français au même titre que les chrétiens, et nous professons pour notre patrie, envers qui nous avons les mêmes charges et les mêmes devoirs, l'amour le plus grand.

 

Prétendre faire de nous autre chose, en nous classant à part, c'est vouloir faire revivre un préjugé d'un autre âge ! »

La revue L'Univers israélite, destinée à la communauté juive française, réagit aussi :

« Ce monsieur est affligé d’une sorte de daltonisme moral, qui lui fait voir des juifs là où il n’y en a pas l’ombre. Avez-vous le malheur de porter un nom d’apparence allemande ou sémitique, – Samson, Simon, Alphand, Féder, Paul Meyer, – et de déplaire à cet homme, paf ! vous serez bombardé juif et occis sur l’heure, fussiez-vous chrétien de père en fils.

 

Or, à cet amas d’accusations venimeuses et insensées, qui n’ont même pas toujours le mérite de la nouveauté, il serait trop facile de répondre. Nous n’en ferons rien […]. »

Mais d'autres journaux sont beaucoup plus nuancés dans leur critique. Ainsi Les Annales politiques et littéraires, qui se contentent de trouver le livre excessif dans ses attaques contre les Juifs – sans tout à fait remettre en cause ces dernières, comme le prouve la tonalité de l'article :

« Comme Don Quichotte M. Drumont a la cervelle hantée par de fantasques visions ; […] que la question des juifs surgisse, aussitôt son esprit s'exalte, s'enflamme, c'est un lion déchaîné [...].

 

Nous admettons avec M. Drumont que beaucoup de juifs, que presque tous ces petits juifs allemands, tripoteurs d'affaires, qui encombrent les marchés de la Bourse, sont des individus peu recommandables, fort méprisables, sans patrie, dépourvus de conscience et de sens moral, qui nous exploitent en temps de paix, nous trahissent en temps de guerre, et haïssent en tout temps ceux qui les font vivre.

 

Pourquoi n'admet-il pas que certains israélites soient d'honnêtes gens probes et sincères ? […] Il affaiblit par sa violence la cause qu'il prétend servir ; on devine l'esprit de système, là où ne devrait régner que la justice. »

La presse catholique et nationaliste, en revanche, souscrit sans réserve au livre de Drumont. L'Univers va ainsi chanter les louanges de La France juive à de multiples reprises dans ses colonnes, le journal faisant sienne la thèse du « complot juif » :

« Voilà un maître livre [...]. M. Drumont est un homme de talent, doublé d'un homme de cœur ; il a dit la vérité, et il l'a dite avec une indépendance et un courage qui, parmi tant d'abaissements dont nous sommes les témoins attristés, console et réjouit [...].

 

Nous sommes, en effet, nous les Français et les chrétiens, des vaincus, des conquis, des expropriés de notre patrie et de notre foi par une race de cosmopolites, à l'intelligence rusée, à l'âme cupide, aux doigts crochus, minorité infime, mais qui, grâce à sa cohésion, à un travail patient et ténébreux, et à la désorganisation générale de la société, est arrivée à mettre à la glèbe toute une nation : c'est là ce qui ressort avec éclat du livre de M. Drumont.

 

Le juif est le maître de tout [...], il gouverne le monde. »

La France juive, truffée d'accusations directes contre diverses personnalités de l'époque, vaudra à son auteur une forte amende et deux duels, dont l'un avec Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, duel alors abondamment commenté par la presse.

 

Ce premier succès de librairie ne sera que le début de la sinistre carrière de Drumont, qui deviendra peu à peu l'agitateur antisémite numéro 1 en France. En avril 1892, il fonde le journal La Libre parole, dont le slogan est « la France aux Français » et qui martèlera à chaque numéro les thèses défendues dans La France juive. L'affaire Dreyfus donnera à Drumont l'occasion d'exprimer sa haine des Juifs dans des dizaines d'articles.

 

Créateur de la Ligue nationale antisémitique de France, il deviendra par ailleurs député d'Alger de 1898 à 1902. Son premier livre, lui, restera pendant des années l'ouvrage de référence de l'antisémitisme français.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Seuil, 2004

 

Grégoire Kauffmann, Édouard Drumont, Perrin, 2008

 

Marc Angenot, «Un juif trahira » : La préfiguration de l'Affaire Dreyfus (1886-1894), Fins de siècle, 1995, article disponible sur Persée

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