Écho de presse

Les cités-jardins, création d'une utopie dans la ville

le 04/06/2020 par Pierre Ancery
le 26/12/2018 par Pierre Ancery - modifié le 04/06/2020
La cité-jardin des Grésillons à Asnières-Genevilliers, carte postale - source WikiCommons

Importé d'Angleterre au début du XXe siècle, le modèle urbanistique de la cité-jardin se proposait d'inventer un habitat urbain plus ouvert. Il se développera en France dans les années 1920 et 1930 avant d'être abandonné au profit des grands ensembles.

Comment rénover le logement urbain en intégrant à la fois le meilleur de la ville et le meilleur de la campagne ? Fin XIXe, l'Anglais Ebenezer Howard répond à cette question en théorisant le concept de « garden city », « cité-jardin » en français.

 

Qu'est-ce qu'une cité-jardin ? Au tournant du XXe siècle, c'est avant tout une façon de penser la ville moderne en opposition aux développement incontrôlé des cités industrielles surpeuplées, où règne un air pollué, où l'hygiène est déplorable et la verdure presque absente.

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Pour les promoteurs de l'idée de cité-jardin, il s'agit de réinventer l'habitat populaire urbain pour en faire un lieu propre, aéré, où la nature a sa place et où règne un véritable lien social à travers l'existence d'infrastructures collectives : écoles, crèches, équipements sportifs...

 

En 1904, le juriste et journaliste Georges Benoît-Lévy est le principal introducteur de ce concept en France. La Presse signale la sortie de son ouvrage sur le sujet :

« Les villes industrielles, noires et poussiéreuses, sont malsaines ; l'homme, comme la plante, s'atrophie dans l'obscurité, et, au sein des hautes bâtisses, aux fenêtres étroites, croupissent les mauvaises odeurs et les microbes dévastateurs.

 

Or, M. Georges Benoît-Lévy a pu étudier en Angleterre Port Sunlight et Bournville ; il a reconnu des villes gaies et lumineuses, où de petites maisons propres et claires abritent les ouvriers ; il a admiré avec une joie enthousiaste les jardins fleuris qui environnaient les cottages et il apporte aujourd'hui son ouvrage documenté et intéressant. »

Pour Le Journal, en 1905, les cités-jardins défendues par Benoît-Lévy présentent « les avantages à la fois de la ville et de la campagne, elles n'ont aucun de leurs inconvénients respectifs ». Il s'agit de « transplanter à la campagne la vie sociale de la ville, sans emporter ces germes morbides qui fleurissent si bien entre les pavés de nos villes sous les formes variées de prostitution, d'alcoolisme et de tuberculose. »

 

L'idée fait son chemin. Après-guerre, les premières cités-jardins françaises commencent à fleurir. C'est par exemple celle de Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, dont la construction débute en 1921. qui regroupe 2500 logements, mais aussi une crèche, des écoles, des terrains de sport, des lieux de culte, une maison de retraite, un théâtre...

 

Le maire de Suresnes, à l'origine du projet, est alors Henri Sellier : futur ministre de la Santé du Front Populaire, il est interviewé en 1925 par L'Oeuvre.

« Barbu comme Tristan Bernard, l'œil vif sous des lunettes, de la poudre dans les veines, il sourit à son tour :

 

Vous voyez là le dixième de ce qui sera construit [...]. Sur les quarante hectares qui nous restent, achetés 7 francs le mètre et qui en valent déjà de 50 à 80, nous aurons un jour 10.000 habitants : une ville [...].

 

Il faut que les enfants, quelle que soit leur origine, dit Henri Sellier en enlevant sa casquette devant une institutrice, aient le maximum de satisfactions. Luxe ? Oui ! Pourquoi pas ? Quand ces petits-là en auront pris l'habitude, ils feront le nécessaire, plus tard, pour le conserver.

 

Mais c'est immense !

 

7.000. mètres carrés. Tout est prévu pour recevoir 1.000 enfants. Coût : 4 millions. On m'accuse de faire de la démagogie. Tant pis ! »

Une cité-jardin éclot aussi à Stains à partir de 1921. Elle apparaît alors comme une oasis dans cette ville de Seine-Saint-Denis, au moment où celle-ci connaît alors de graves problèmes de mal-logement et d'hygiène publique, comme le souligne L'Intransigeant en 1930 :

« L’Office des Habitations à Bon Marché du département de la Seine a créé, à Stains, une cité-jardins très moderne,comprenant des immeubles et des pavillons. Quelques-uns sont habités. D’autres, en cours de construction, pourront être loués au mois de mai. »

En 1934, le journal de gauche Le Populaire se rend à Plessis-Robinson (Hauts-de-Seine), où l'on a bâti une des plus importantes cités-jardins d’Île-de-France. Le compte-rendu du quotidien est élogieux :

« Loin de sacrifier le paysage environnant, comme le font trop souvent les sociétés capitalistes de lotissements, les dirigeants de l'Office Public d'Habitation, ont voulu, suivant un plan rationnel, conserver le cadre et le caractère de ce coin charmant de la banlieue-sud.

 

Les immeubles tous orientés Est-Ouest relèvent de l'architecture la plus moderne et la plus audacieuse [...]. Le chauffage de tous les immeubles est assuré par une centrale à mazout ce qui permet de conserver à la ville nouvelle un ciel sans fumée et un air pur. De petits jardins, mis à la disposition des locataires qui le désirent, leur permettent d'occuper agréablement et utilement leurs loisirs. »

Autour de Paris, des cités-jardins naissent aussi à Drancy, Arcueil, Champigny-sur-Marne, Asnières-sur-Seine, Gennevilliers... Mais ce modèle urbanistique ne se limite pas aux alentours de la capitale. En 1932, L'Ouest-Eclair évoque par exemple dans un reportage la « cité-jardin des cheminots rennais », construite à proximité de la ville :

« Sur les vastes terrains achetés par la compagnie des Chemins de Fer de l’Été, la cité-jardin des cheminots rennais est en voie d'achèvement. Des rues spacieuses seront bientôt tracées et les maisons disséminées dans la verdure seront élégantes et variées. Elles sont construites avec un très grand souci des règles de l'hygiène.

 

Aussi, sont-elles propres, gracieuses, coquettes l'ouvrier y goûtera davantage la douceur du foyer, il l'aimera, il s'attachera davantage à ses devoirs de famille. Aussi sont-elles entourées d'un jardin qui leur servira de parures et fournira à toutes les bouches un aliment fortifiant et peu coûteux, l'ouvrier ne s'écartera plus de ce coin de terre où se concentreront toutes ses affections. »

D'autres seront bâties à Marseille, Lyon, Strasbourg, Reims, etc. Le modèle de la cité-jardin, pour des questions de réduction de coûts, sera toutefois progressivement abandonné au profit de la construction de grands ensembles, aux équipements collectifs de plus en plus limités et aux espaces verts réduits. 

 

 

Pour en savoir plus :

 

Ginette Baty-Tornikian (dir.), Cités-jardins, Genèse et actualité d'une utopie, Éditions Recherches/IPRAUS, 2001

 

Thierry Paquot, Ville et nature, un rendez-vous manqué ?, Diogène, 2004, article consultable sur Cairn.info

 

Odette Hardy-Hémery, Les cités-jardins de la Compagnie du chemin de fer du Nord : un habitat ouvrier aux marges de la ville, La Revue du Nord, 2008, article consultable sur Cairn.info