Écho de presse

1919 : « Le suffrage des femmes est enterré »

le 14/05/2021 par Marina Bellot
le 03/01/2019 par Marina Bellot - modifié le 14/05/2021
« Pour faire entendre leur voix, il ne leur suffit plus d'un piano... Elles veulent aussi un bulletin de vote ! », illustration parue dans Le Pêle-mêle, 1919 - source : RetroNews-bnF
« Pour faire entendre leur voix, il ne leur suffit plus d'un piano... Elles veulent un bulletin de vote ! », illustration parue dans Le Pêle-mêle, 1919 - source : RetroNews-BnF

En mai 1919, la question du suffrage intégral pour les femmes est débattue à la Chambre des députés. Par le jeu de manœuvres politiques, la proposition de loi sera adoptée... pour être mieux enterrée.

Après la Première Guerre mondiale, après avoir durement travaillé pour remplacer les hommes partis au front, les femmes réclament l’égalité politique.

Quatre ans plus tôt, déjà, le quotidien Le Journal avait organisé un référendum auprès des Françaises afin de mesurer leur désir de voter et leur réponse avait été sans appel : plus de 500 000 réponses favorables, contre seulement une poignée d'avis défavorables.

En mai 1919, un projet est donc déposé, pour la première fois, afin d'accorder le droit de vote et d'éligibilité aux femmes.

La proposition de loi est examinée par la Chambre en mai 1919. Elle propose le vote des femmes âgées de trente ans et plus, ainsi que l'électorat et l'éligibilité au conseil municipal, de même que l'électorat pour le conseil d'arrondissement et le conseil général.

Sans surprise, cette proposition fait débat. Et le premier argument des opposants est celui de la préservation de la famille : la femme, destinée à procréer, ne serait-elle pas détournée de ses fonctions « naturelles » ?

Le sénateur Eugène Milliès Lacroix, cité par la féministe Maria Vérone dans L'Œuvre, exprime parfaitement l'argumentaire développé à l'époque :

« “La nature a fait de la femme la compagne de l'homme au foyer, où elle remplit tout à la fois un rôle humain et des fonctions sociales, comme épouse et comme mère, par la procréation et par l'éducation des enfants.

Il serait à craindre qu'elle ne fût détournée de ce rôle et de ces fonctions par l'investiture et par l'exercice d'un droit public tel que l'électorat, qui, en l'exposant à toutes les agitations du Forum, risquerait de troubler la paix du foyer, si indispensable à la paix sociale.

C'est pourquoi, dans mon respect profond pour la femme et dans mon admiration sans bornes pour son rôle humain, familial et social, je suis hostile à son électorat politique.” »

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Dans le camp adverse, l'émancipation et le progrès social sont mis en avant. Ainsi la féministe Maria Vérone interpelle-t-elle le sénateur Milliès Lacroix, dans un échange révélateur du fossé qui existe alors entre les deux camps :

« – Croyez bien, monsieur le sénateur, que les féministes n'ont jamais eu l'intention de détruire la famille. [...] Ne pensez-vous pas qu'en refusant aux femmes le droit de participer aux affaires publiques, vous, commettez le même abus de pouvoir que les gouvernants de l'ancien régime qui déclaraient que les gens du peuple étaient des incapables qu'il fallait tenir en tutelle ?

– Ce n'est pas la même chose, car ceux qui réclamaient étaient des hommes.

– Et vous ne croyez pas néanmoins qu'aujourd'hui la situation est à peu près la même ?

– Non, parce que vous êtes des femmes. [...]

– Permettez-moi, monsieur le sénateur, de croire que vous n'êtes pas toujours aussi intransigeant, et que tous les hommes ne pensent pas comme vous, sans quoi je suppose que le progrès n'irait pas vite. »

Le quotidien de centre-droit Le Journal, plutôt favorable à l'égalité politique, s'interroge : la France sera-t-elle le dernier pays à la leur accorder ?

« La question n'est pas de savoir si la Française votera, mais si elle votera bientôt, et, sur cette longue liste des nations qui reconnaissent aux femmes le droit électoral, si la France, terre de progrès, sera la dernière à adhérer.

Voici, tracée aussi fidèlement que posisible, l'énumération, chaque jour accrue, des peuples qui déjà nous ont précédés :

Danemark, Suède, Norvège, Finlande, Grande-Bretagne et Irlande, Russie, Pologne, Bohême, Allemagne, Autriche, Luxembourg, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande et un grand nombre d'États de l'Ouest-Américain.

Il s'en est fallu d'une voix que la réforme fût étendue à tous les États-Unis. »

Quand la proposition de loi arrive dans l'Hémicycle, d'autres arguments sont avancés par les détracteurs du vote des femmes : les socialistes craignent un vote des femmes sous influence de l'Église qui ne leur serait pas favorable ; d'autres députés, prétendument en accord avec le principe du vote et de l'éligibilité des femmes, veulent retarder sa mise en place, arguant que les femmes étant plus nombreuses que les hommes au sortir de la guerre, il serait risqué de donner les rênes du pays à des personnes inexpérimentées.

Plusieurs fois amendée par les députés Jean Bon et Louis Andrieux, la proposition soumise au vote est  poutant plus ambitieuse que la proposition initiale : elle est étendue aux femmes âgées de plus de 21 ans pour toutes les élections. C'est donc au sujet du suffrage intégral que la Chambre des députés est amenée à voter.

Et le 20 mai, coup de théâtre : la Chambre adopte par 344 voix contre 77 la propsition ainsi formulée :

« Article premier. – Les lois et dispositions réglementaires sur l’électorat et l'éligibilité à toutes assemblées élues sont applicables à tous les citoyens français sans distinction de sexe. »

Mais si les députés se sont ralliés en masse à la proposition de suffrage intégral, c'est en réalité pour s'assurer de son échec lors de son futur passage au Sénat, comme l'explique Le Figaro du 21 mai 1919 :

« M. René Viviani a, hier, dans un somptueux discours, enterré le suffrage des femmes.

Je m'explique : il a soutenu avec tout son talent un contre-projet de M. Andrieux, qui accordait aux femmes les droits politiques intégraux que la proposition limitait aux Conseils municipaux et généraux. Son discours a certainement déterminé tous les adversaires du projet à joindre leur suffrage à ceux de ses partisans, et ainsi le vote des femmes disparaît sous les fleurs, car le Sénat ne consentira jamais à leur faire immédiatement le cadeau redoutable qu'elles ne sollicitent pas. »

Et le journaliste du quotidien de droite de conclure :

« À six heures, le cortège se formait pour suivre jusqu'au Luxembourg la dépouille mortelle de l'égalité politique des sexes. »

Quand la proposition de loi arrive devant le Sénat, plus de trois ans plus tard, le 21 novembre 1922, celle-ci n'est même pas inscrite à l'ordre du jour. Un rejet qui se renouvellera en 1925, 1932 et 1935.

Il faudra attendre mai 1936 pour que des femmes entrent pour la première fois au gouvernement, et le 21 avril 1944, au moment de la Libération, pour que les Françaises obtiennent le droit de vote [lire notre article].

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