Écho de presse

Une « poignée d’énergumènes » : la ligue spartakiste pour la presse française

le 20/02/2019 par Michèle Pedinielli
le 14/01/2019 par Michèle Pedinielli - modifié le 20/02/2019
Le révolutionnaire et membre de la ligue spartakiste Karl Liebknecht donne un discours au Tiergarten à Berlin, décembre 1918 - source : Bundesarchiv-WikiCommons
Le révolutionnaire et membre de la ligue spartakiste Karl Liebknecht donne un discours au Tiergarten à Berlin, décembre 1918 - source : Bundesarchiv-WikiCommons

Lorsque débute la révolution allemande, les journaux nationaux se penchent sur la Spartakusbund, organisation fer de lance des événements. Entre incompréhension et mépris se dessine une certaine vision du socialisme dans son ensemble.

La Spartakusbund, qui s’est formée en Allemagne pendant la Grande Guerre au début de l’année 1915, est une organisation socialiste révolutionnaire que la presse française a d’abord du mal à cerner. La ligue spartakiste a certes choisi son nom en référence à Spartacus, premier esclave à mener une rébellion contre l’empire de Rome, mais il semble malaisé de choisir une traduction appropriée.

C’est pourquoi le quotidien de centre-droit Le Figaro tranche pour ses lecteurs :

« Doit-on dire spartakiste ou spartaciens ? C'est ad libitum.

“Spartaciens” est évidemment plus agréable à l'oreille. Mais si l'on craint de déplaire aux habitants d'Epernay qui sont des “Sparnaciens”, il vaut mieux dire “spartakiste”. »

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Spartakistes donc, mais surtout extrêmement déroutants pour La Croix, qui y voit des « énergumènes » tentant, tandis que le parti social-démocrate allemand (SPD) vient de proclamer la république au mois de novembre 1918, d’imposer une révolution communiste dont personne ne voudrait.

« L’agitation contre l’hégémonie prussienne à l’intérieur et contre la prépondérance de Berlin s’étend de plus en plus. Les vieilles rancunes à ce sujet s’accroissent de la peur de voir les énergumènes spartakistes imposer, par l'émeute et l’intimidation, un régime qui répugne à l’immense majorité de la population. »

Dans la continuité du quotidien catholique, Le Figaro compte les troupes et estime, au moment où des manifestations de rues se multiplient à Berlin et quelques jours avant le début de ce que l’on nommera la « révolte spartakiste » de janvier 1919, que cette ligue fait « beaucoup de bruit » pour rien.

« Dans une interview avec le correspondant du journal danois Berlinzske Tidende, le mandataire du peuple Scheidemann a déclaré entre autres choses que, après quelques semaines agitées, on pouvait constater maintenant une amélioration dans l'état de la politique intérieure.

Les Spartakistes faisaient un bruit qui n'était nullement en proportion de leur véritable influence.

Si l'on, arrêtait une cinquantaine de ces gens-là, tout le mouvement pourrait être paralysé. Le gouvernement ne veut, toutefois, pas avoir recours à la force. »

D’ailleurs, la ligue spartakiste n’est pas même une organisation à proprement parler selon le grand quotidien conservateur Le Matin au même moment.

« Non, c'est une organisation à peine esquissée. Il ne faut pas comparer le spartakisme avec le bolchevisme en Russie.

Le bolchevisme était réellement le seul grand parti socialiste ayant ses affiliés partout, de la Vistule jusqu'à Vladivostok.

En Allemagne, rien de pareil, car il y a là une social-démocratie officielle qui a absorbé la presque totalité des organisations ouvrières. Le spartakisme ne compte pour l'heure que quelques individus, qui sont Liebknecht, Rosa Luxembourg, Mehring, le docteur Paul Levy et enfin le plus fort parmi eux, le vrai fondateur du groupe, celui qui le premier a signé Spartacus, Karl Radek. Vous le connaissez ? »

Effectivement, les spartakistes de cette fin d’année 1918 s’incarnent dans plusieurs figures telles que Karl Radek, militant bolchévique et Franz Mehring, fondateur du mouvement. Mais deux noms reviennent déjà plus souvent que les hommes sus-cités : les théoriciens révolutionnaires incarcérés pendant la guerre par l’empire allemand Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.

Le 3 décembre 1918, le quotidien socialiste Le Populaire affirme que Liebknecht fut déjà l’auteur, lui aussi sous le pseudonyme de Spartacus, de feuilles anti-guerre dès 1914.

« Dès la fin de 1914, alors qu'il était interdit d'élever la voix contre la guerre en Allemagne, des tracts circulaient clandestinement parmi les socialistes allemands, sous le titre Lettres de Spartacus. Ces lettrés s'efforçaient de raviver dans l'âme du prolétariat la flamme du socialisme.

Le Spartacus auteur de ces lettres n'était autre que Karl Liebknecht, et ceux qui se groupèrent dès lors autour de lui prirent le nom de Groupe Spartacus. »

Un discours de Rosa Luxemburg à Stuttgart, 1907 - source : WikiCommons
Un discours de Rosa Luxemburg à Stuttgart, 1907 - source : WikiCommons

Le partage des tâches au sein du groupe paraît assez traditionnel si l’on en croit la presse française : à Liebknecht la tête du mouvement, à Luxemburg l’étiquette de simple « agitatrice », selon les termes d’une dépêche d’agence reprise par la presse lorsqu’elle est libérée en novembre 1918 après plus de deux ans de prison.

Pour en donner une autre vision, le journal communiste L’Humanité préfère la citer lorsqu’elle s’oppose à Scheideman et Ebert, les chefs de file du plus timide SPD, au mois de novembre 1918.

« Scheideman et Ebert sont sans doute les représentants qualifiés de la révolution dans sa phase présente. Mais les indépendants, s'ils croient pouvoir réaliser le socialisme avec Scheideman et Ebert, donnent par là la mesure de leurs convictions.

En réalité, les révolutions ne s'arrêtent jamais. La loi même de leur évolution est de marcher toujours en avant et de se dépasser elles-mêmes chaque jour. »

Mais c’est Le Matin qui surprend lorsqu’il annonce, reprenant les termes du Drapeau Rouge (organe spartakiste) que si la révolution conjointe des spartakistes et du SPD aboutit, « Rosa Luxembourg sera ministre de la guerre ».

Rendant hommage aux qualités stratégiques de la révolutionnaire, le journal  conservateur expose sa vision de la future armée rouge.

« Suivant l'organe spartakiste, Rosa Luxembourg est hautement qualifiée pour le poste qui lui est destiné. C'est elle, paraît-il, qui fut la véritable organisatrice des fractions de guerre en Russie, de ces fameuses “compagnies Browning”  dont l'activité a marqué à Varsovie et à Moscou les années révolutionnaires de 1905 et 1906. […]

“Il nous faut une véritable armée, car nous devons aider par la force au triomphe de la cause non seulement chez nous, mais aussi dans les pays étrangers. Mais notre armée, destinée à une lutte toute spéciale, ne doit ressembler en rien à ces immenses troupeaux formés par les gouvernements capitalistes. Il nous faut une armée d'individus qui ne se signaleront à l'attention publique par aucun signe apparent, qui pourvoiront eux-mêmes à leur ravitaillement et pénétreront isolément dans les centres bourgeois où ils formeront à l'heure voulue des groupements formidables. Bien entendu, la discipline la plus sévère devra présider à une pareille organisation et toute défection sera punie de mort.” »

Une femme pourrait donc se retrouver à la tête d’une armée populaire, pièce centrale du dispositif révolutionnaire selon le programme du groupe Spartakus, dument retranscrit dans les colonnes du Populaire.

« - Désarmement de tous les policiers, de tous les officiers et de tous les soldats qui n'acceptent pas le nouvel ordre de choses.

- Armement du peuple. Tous les soldats loyaux et tous les prolétaires conserveront leurs armes.

- Suppression du Reichstag et de tous les Parlements, ainsi que de tous les gouvernements actuellement aux affaires.

- Prise de possession du pouvoir par le Conseil berlinois des Ouvriers et des Soldats.

- Élection dans toute l'Allemagne des Conseils d'Ouvriers et de Soldats, entre les mains desquels seront concentrés le pouvoir législatif et le pouvoir administratif.

- Toutes les classes laborieuses, sans distinction de sexes, dans les villes et dans les campagnes, participeront à l'élection des Conseils d'Ouvriers et de Soldats.

- Suppression de toutes les dynasties et de tous les États particuliers.

- Création d'une République sociale allemande une et indivisible.

- Établissement de relations avec tous les Conseils d'Ouvriers et de Soldats qui existent en Allemagne et avec les partis analogues de l’étranger. »

Cela n’arrivera pas. La révolution spartakiste sera écrasée quelques semaines plus tard dans le sang, tandis que Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg seront tous deux assassinés le 15 janvier 1919 par des militaires venus les arrêter.

Pour en savoir plus :

Gilbert Badia, Les Spartakistes : 1918, L’Allemagne en révolution, Édition Aden, 2008 (1ere éd: 1966)

Joachim Streisand, « La Révolution de 1918 en Allemagne », in: Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1969