Écho de presse

1869 : L'armée tire sur une foule de grévistes à Aubin

le 11/12/2020 par Marina Bellot
le 30/01/2019 par Marina Bellot - modifié le 11/12/2020
Enterrement d'un mineur, par Frédéric Théodore, 1889 - source : Gallica-BnF
Enterrement d'un mineur, par Frédéric Théodore, 1889 - source : Gallica-BnF

En octobre 1869, l'armée ouvre le feu sur des mineurs en grève à Aubin, dans l'Aveyron, tuant 14 personnes. Le drame, retentissant, sera immortalisé par Victor Hugo puis Émile Zola.

« Quel âge as-tu ?
– Seize ans.
– De quel pays es-tu ?
– D'Aubin.
– N'est-ce pas là, dis-moi, qu'on s'est battu ?
– On ne s'est pas battu, l'on a tué. »

Ces vers de Victor Hugo, évoquant le sort d'une jeune ouvrière dont le père est mort sous les balles des soldats, ont immortalisé la grève sanglante des ouvriers d'Aubin, dans l'Aveyron, le 8 octobre 1869.

En cette fin d'année 1869, un lourd climat social pèse sur le bassin minier, qui traverse l'une de ses plus grandes crises. La misère pousse les mineurs d’Aubin à s’emparer du droit de grève, reconnu en France depuis 1864.

Les mines et forges d'Aubin sont alors exploitées par la Compagnie de Paris-Orléans depuis 1857. Le 6 octobre 1869, une cinquantaine de « gueules noires » renouvellent leur demande de renvoi d'un chef de poste avec qui ils sont en conflit. Doléance refusée.

Le lendemain, 7 octobre, la grève se généralise. Une foule de manifestants envahit le bureau de la direction, poussant brutalement le directeur à l'extérieur. « Au bassin, à l'eau ! », entend-on parmi les grévistes. 70 soldats sont dépêchés pour délivrer le directeur et disperser les grévistes.

Mais le 8 octobre, la situation bascule. Une foule de 1 400 personnes, dont nombre de femmes et d'enfants, vient défier les soldats, lançant pierres et briques sur la troupe. « Défendez-vous ! Faites usage de vos armes ! », ordonne alors le lieutenant. Des coups de feu éclatent. Affolée, la foule se disperse, laissant sur place 14 morts, dont un enfant de 7 ans et deux femmes, et 22 blessés – dont trois ne survivront pas.

Le lendemain, Le Journal officiel signale que des « troubles graves » ont eu lieu à Aubin :

« Les grévistes voulaient noyer l’ingénieur en chef. Le sous-préfet et le substitut de Villefranche ont été blessés.

Le magasin général des marchandises a été incendié. Hier matin, la grève est devenue une véritable émeute.

Les troupes, assaillies par les grévistes, ont fait feu ; il y aurait eu dix morts et plusieurs blessés. »

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Pour les journaux proches du pouvoir de Napoléon III, le drame d’Aubin ne serait qu’une « émeute » qui auarit mal tourné. Notamment Le Constitutionnel qui, imputant la cause de l'utilisation de la force aux seuls ouvriers mécontents, relate :

« La troupe a fait preuve de patience et de modération ; mais, accueillie par des projectiles de toutes sortes, elle a dû, pour se défendre et que force restât à la cause de l'ordre et des lois, faire usage de ses armes.

La responsabilité du sang, si malheureusement versé, ne peut que retomber sur ceux dont les violences ont contraint l'autorité à l'emploi de la force. »

Et de dénoncer en sus la violence des grévistes, alors « qu'ils ont tous les moyens de discuter et de s'entendre avec leurs patrons » :

« Ce n'est pas sans éprouver une douloureuse surprise que nous voyons les ouvriers se laisser égarer au point de croire que le meurtre, l'incendie et le pillage peuvent résoudre la question si complexe des salaires, alors qu'ils ont tous les moyens de discuter et de s'entendre avec leurs patrons, alors que la loi proclame et protège la liberté du travail. »

Même l’économie serait impactée, déplore le journal Le Français :

« La bourse est faible. On craint que les grèves n’amènent des troubles plus graves encore dans les autres districts manufacturiers ou houillers. »

Toute grève est alors vue comme le « choléra des travailleurs » par les journaux conservateurs – on trouve ainsi l'expression dans L'Écho rochelais qui déplore, au lendemain de la fusillade, les « malsaines influences » de la « licence anarchique » :

« La grève, ce choléra des travailleurs, vient encore d’avoir ses effets déplorables. [...]

Et si l’on prétend que de malsaines influences ne sont pour rien dans ces tristes désordres, nous répondrons : comment les grèves se produisent-elles, se multiplient-elles, de plus en plus violentes et lamentables, seulement depuis que, sous prétexte de liberté, la licence anarchique a pris ses franches coudées ? »

Les jours suivant le drame, les journalistes d'opposition affluent à Aubin, ainsi que les députés et opposants au Second Empire, Jules Simon et Jules Ferry, venus dénoncer les violences de l'armée.

Pour ces opposants, c’est la légitimité même du Second Empire qui est mis en cause. Et le polémiste républicain Henri Rochefort d'avancer que la violence du régime dépasserait celle des Révolutionnaires sous la Terreur :

« Si le Second Empire a beaucoup à envier à la première République au point de vue de la gloire, il a sur elle une supériorité incontestable au point de vue de la terreur. Marat, qui ne reculait pas devant la violence quand il la croyait nécessaire, n'aurait certes pas jugé nécessaire la fusillade d'Aubin. [...]

Jamais Robespierre, dis-je, qui a accepté la responsabilité de la condamnation de Danton, n'aurait osé prendre sur lui de faire foudroyer des travailleurs sans armes, sous prétexte que, dit le Journal officiel, “ils jetaient des pierres aux soldats.” »

Un procès contre les mineurs s’ouvre un mois après les faits, le 9 novembre 1869 : 27 ouvriers comparaissent devant le tribunal de Villefranche. La liste des charges retenues contre eux est longue :

« Atteinte, à l'aide de violences, menaces et manœuvres frauduleuses, à la liberté du travail et de l'industrie. — Violation de domicile. — Outrages et voies de fait envers un magistrat et envers des agents de la force publique. — Voies de fait envers des citoyens. — Provocations, outrages, rébellion, etc. — Attaques, outrages et voies de fait contre des soldats agissant pour l'exécution des lois et des ordres de l'autorité. — Complicité. —Incidents. »

Le journal républicain Le Rappel, qui mène une campagne de défense des ouvriers, publie le fruit de sa contre-enquête, démontant les arguments de l’accusation :

« Ces terribles émeutiers, au dire de la population de l'Aveyron, sont de braves gens, de fort honnêtes ouvriers qui n'ont eu qu'un tort, celui de montrer beaucoup trop de timidité dans la revendication de leurs droits. Le population de l'Aveyron est une population paisible, calme et inoffensive.

Que voulaient les ouvriers mineurs ? Ils voulaient que la compagnie d'Orléans, propriétaire des mines, leur tînt un compte exact des mètres cubes de charbon extrait par eux, et comme le représentant de la compagnie, M. Tissot, ne paraissait pas, selon eux, s'occuper de leurs intérêts, ils demandaient le renvoi de M. Tissot.

Il est certain qu'au milieu des ouvriers se sont mêlés quelques brouillons ; mais il est certain aussi que l'administration n'a pas su prier à temps M. Tissot de se retirer, que le chassepot a été bien prompt et bien mal avisé et qu'en tout ceci il n'y a pas ombre d'agitation révolutionnaire.

Telles sont mes impressions et tel est le résultat de mon enquête.

Je ne crains pas d'être démenti. – Si je l'étais, j'aurais toute la population de l'Aveyron pour soutenir mon dire.

J'aurais aussi l'appui de deux députés de la gauche, ici présents, MM. Jules Simon et Ferry, qui, comme moi, ont fait une enquête et doivent prendre la parole à la chambre pour défendre le droit contre les brutalités du chassepot. »

24 des 27 prévenus seront condamnés à une peine d'emprisonnement variant de huit jours à un an.

Et Le Rappel de dénoncer :

« Quel était leur crime, direz-vous ?

Le plus grand de tous !  Dans une société dont toutes les lois protègent le fort contre le faible, le riche contre le pauvre, le repu contre l'affamé, le baron de la finance contre le serf du salaire, dans cette société, ils avaient commis le crime de poser le problème de l'organisation du travail et de la répartition de ses produits. »

Ému par les événements d'Aubin, Émile Zola s'en inspirera directement pour écrire son célèbre roman au sujet des mineurs, Germinal.

Pour en savoir plus :

 Michelle Perrot, Les ouvriers en grève. Tome 1: France 1871-1890, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 2001