Écho de presse

Cable Street : Les fascistes anglais humiliés par les communistes

le 05/08/2021 par Michèle Pedinielli
le 15/02/2019 par Michèle Pedinielli - modifié le 05/08/2021
Défilé des membres du British Union of Fascists devant leur leader, Oswald Mosley, circa 1934 - source : WikiCommons
Défilé des membres de la British Union of Fascists devant leur leader, Oswald Mosley, circa 1934 - source : WikiCommons

Le 4 octobre 1936, le leader du parti fasciste anglais Oswald Mosley tente d’organiser une marche de Chemises noires à Whitechapel, où vit la plus importante communauté juive de Londres. La riposte est telle que la parade tourne court.

Avant même l’annonce de la marche organisée le 4 octobre 1936 par les Chemises noires de la British Union of Fascists (BUF) d’Oswald Mosley, les réunions organisées par ce parti d’extrême-droite d’inspiration Musssolinienne avaient déjà du mal à se dérouler dans le calme.

Quelques jours avant, le 28 septembre 1936, l’un de ses meetings dans le Nord de l’Angleterre était ainsi interrompu par des jets de pierre.

« Des scènes de désordre et de panique ont marqué, hier, à Holbeck Moor, près de Leeds, le discours prononcé par Sir Oswald Mosley.

Le leader des “Chemises noires” anglaises, qui parlait devant une foule évaluée à trente mille personnes et à laquelle s'étaient mêlés de nombreux communistes, a lui-même été atteint par des pierres au visage.

Malgré un service d'ordre considérable, la panique s'est emparée de la foule avant la fin du discours. »

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En effet, à chaque fois que Mosley organise une réunion sur le territoire britannique, des militants communistes et antifascistes viennent en perturber le  bon déroulement.

Pour frapper les esprits, Oswald Mosley décide d’organiser une grande marche, prétexte à un déploiement de force, dans les quartiers de l’East-end londonien, quartier populaire où vit une large communauté juive. Cette provocation soulève un tollé dans la capitale britannique mais le ministère de l’Intérieur ne s’y oppose pas, comme le rappelle le très conservateur Journal aux lendemains des événements.

« Contre ce projet, les rouges de l'East End s'étaient soulevés. Des maires avaient protesté. Une pétition avait été présentée par les soins du comité du peuple juif au Home Office.

Rien n'avait décidé le ministre de l'Intérieur à s'opposer, par une interdiction, à la liberté de la parole qui reste un des dogmes de la démocratie britannique. »

Le 4 octobre, à 14h30, les fascistes anglais arrivent en rangs ordonnés, uniforme noir, comme à la parade.

« Cependant, les Chemises noires arrivaient, par petits groupes, drapeaux et fanions roulés, au Royal Mint.

Chemises noires, chemises grises, casquettes plates, bottes à l'écuyère, enseignes surmontées de lettres de cuivre, brassards rouges à foudre noire, torses bombés, mâchoires contractées : ce spectacle britannique, sous un doux soleil d'automne, rappelait d'autres spectacles vus ailleurs. »

En face, les habitants du quartier et les antifascistes londoniens se sont organisés pour ne pas laisser les Chemises noires défiler tranquillement. Le comité du peuple juif, qui avait adressé au ministre de l'Intérieur une pétition monstre protestant à juste titre contre « la haine raciale organisée », se joint à la contre-manifestation.

La foule qui se masse sur Cable Street, dans le quartier de Whitechapel, est énorme et bloque la circulation.

« Mosley avait donné rendez-vous à ses troupes à 2 h. 30, dans le Royal Mint.

Dès 1 heure, dans toutes les rues avoisinantes, une foule énorme de contre-manifestants commença de se masser. Les Chemises noires n'étaient pas encore en vue. Les rouges, mobilisés par le parti communiste, rendaient impossible toute circulation. »

On estime les forces en présence à quelque 3 000 Chemises noires, à plus de 10 000 antifascistes et 6 à 7 000 policiers (dont la police montée).  Des barricades ont été élevées pour contrer l’avancée des miliciens.

« Mais à peine “les Chemises noires” eurent-elles abordé l'entrée de l'East End qu'elles se heurtèrent à des barricades jetées au travers de la rue par leurs adversaires, lesquels les accueillirent par une grêle de pierres et de projectiles divers. »

Les « projectiles divers » en question vont des pierres, morceaux de bois et autres armes improvisées aux moins protocolaires pots de chambre déversés depuis les étages. La riposte est telle que les troupes de Mosley sont contraintes de reculer.

Le leader affirme renoncer à sa marche sur l’East End et ses militants se défilent en direction de Hyde Park. En face, personne ne désarme et les barricades restent en place.

« Deux, trois, quatre, cinq barricades, un camion renversé, pneus en l'air, des ruelles jonchées de briques, de bouteilles éclatées, de ferraille, de pavés déterrés, les policiers durent franchir tous ces obstacles inédits, à peu près inconnus jusqu'alors, dans les bagarres londoniennes.

La foule s'enfuyait, mais s'arrêtait bientôt au carrefour, et grondait jusqu'aux docks du port. Tout le quartier (un gros morceau de Londres) était dans la rue, aux fenêtres, sur les toits, saluant sans aménité le passage de la police montée.

On commençait à avouer qu'on n'avait jamais encore vu chose pareille a Londres, quand les barrages se rompirent comme par enchantement. »

C’est alors que la police entre en action. Et que les combats de rue s’engagent.

« La police montée, la police à pied et les diverses troupes de renfort de police, amenées d'urgence par camions, durent alors effectuer de nombreuses charges à coup de bâton pour dégager les rues.

Sous la grêle de pierres, les policiers réussirent à s'emparer de plusieurs barricades et à séparer les groupes de contre-manifestants. Après une lutte à coups de poings et de bâtons, qui dura jusqu'à plus d'une heure du matin, la police resta enfin maîtresse de la rue. »

Paris-Soir publie des photos des actions de la police, se félicitant des arrestations de nombreuses personnes venues, selon le quotidien, perturber « l’organisation en revue » des troupes de Mosley.

C’est une foule énorme qui s’est engagée contre les tenants du fascisme britannique. Une foule, certes mobilisée par le Parti communiste anglais, mais composée de femmes et d’hommes, habitants du quartier ou venus des autres faubourgs de Londres, tous convaincus du danger que représente alors la pensée et l’action fascistes.

« Les libres penseurs, les juifs, les catholiques, les protestants, les travaillistes et les communistes, hommes, femmes et enfants, déterminés à ne pas laisser passer le fascisme, ont infligé à Mosley la plus humiliante défaite qu'aucun personnage de la politique anglaise ait jamais soufferte.

Ils ont également démontré que le peuple anglais n’a aucune Intention de tolérer le fascisme. » 

Cette analyse de la part du Parti communiste français rejoint étonnamment celle du Figaro, pour qui le parti fasciste britannique n’est plus qu’une vague troupe de 2 500 hommes qui ne représentent qu’eux-mêmes et qui semble vivre ses derniers jours, tant l’opinion publique anglaise leur est hostile.

« Chaque année, Sir Oswald Mosley essaie de ranimer les forces fascistes qu'il dirige, mais prochainement il n'aura peut-être plus l'occasion de défiler en tête de ses troupes. […]

Les partisans à chemises noires qui voulurent défiler hier après-midi dans les misérables quartiers de l'East-end avaient été recrutés à Birmingham, Manchester et dans Londres ; c'était toute l'Angleterre fasciste, soit 2 500 membres. Le chiffre est ridicule. […]

La liberté de parole est une des lois les plus sacrées en Angleterre, c'est pour cette raison qu'aucune interdiction contre les Chemises noires n'avait été officiellement prise jusqu'à ce jour, mais l'antipathie de l'opinion publique contre cette milice, qui ne représente même pas un parti politique, est devenue telle que le gouvernement est appelé a prendre une décision. »

Le BUF d’Oswald Mosley ne sera interdit en Angleterre qu’en 1940, un an après l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Avant cela, le Public Order Act (adopté en décembre 1936) interdira le port de l’uniforme dans les réunions ou rassemblements publics, portant un coup d’arrêt aux parades de Chemises noires dans les rues anglaises.

Sur Cable Street, une plaque commémore depuis la bataille contre les fascistes en reprenant le slogan des Républicains espagnols : They shall not pass.

Pour en savoir plus :

F. L. Carsten, The Rise of Fascism, University of California Press, 1967

Raphael Schlembach, « The Transnationality of European Nationalist Movements », in: Revue belge de Philologie et d’Histoire, 2011