Écho de presse

« Au fond d'une mine » à Saint-Étienne, avec Jules Vallès

le 26/07/2021 par Pierre Ancery
le 27/03/2019 par Pierre Ancery - modifié le 26/07/2021
« Le mineur », affiche d'Eugène Carrière, 1900 - source : Gallica-BnF
« Le mineur », affiche d'Eugène Carrière, 1900 - source : Gallica-BnF

En 1866, le futur auteur de L'Enfant visite pour le Le Figaro une mine de charbon à Saint-Étienne. Il y livre un aperçu saisissant des conditions de travail des mineurs du milieu du XIXe siècle.

Les 16 et 17 novembre 1866, Jules Vallès livre au Figaro un reportage en deux parties intitulé « Au fond d'une mine ». Le journaliste de 34 ans, qui n'est pas encore l'auteur de L'Enfant et de L'Insurgé mais a déjà signé dans le célèbre journal des articles remarqués, écrit cette « Lettre de province » depuis Saint-Étienne, ville où il passa son enfance.

 

Son reportage, d'un réalisme saisissant, est un témoignage exceptionnel sur la vie des mineurs en cette seconde moitié du XIXe siècle. Vallès, qui est alors l'un des premiers à s'intéresser à leur quotidien, raconte sans fard la pénibilité de ces existences soumises à un danger constant.

 

Dans la première partie de son texte, publiée le 16 novembre, il commence par raconter les préparatifs de son expédition, à laquelle il participe avec un de ses amis et sous la conduite d'un ingénieur.

« AU FOND D’UNE MINE

(Première heure.) [...]

 

L’ingénieur en chef lui-même ne nous avait point caché que les accidents, dans les mines, sont fort nombreux. “Sur quinze cents mineurs, avait-il dit, quelques précautions qu’on prenne, et l’on en prend d’immenses, nous avons bien par an vingt morts et six cents blessés.”

 

J’avais appris, avec une certaine tristesse, que depuis quelques semaines le mutilé seul avait donné : la statistique voulait son mort. C’est nous, peut-être, qui allions faire le jeu dans ce whist lugubre. Je me prenais à aimer la vie ! »

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Puis, c'est la descente au fond du puits :

« Je sens le sol manquer sous nos pieds ; nous descendons doucement, sans bruit, comme des pendus. Autour de nous, l’eau suinte et chante, il semble que nous n’arriverons jamais. J’ose plonger l’œil au fond : je me relève manquant d’air, ayant froid au crâne. Je ne tiens pas non plus à voir le ciel : heureusement il est caché ; la cage est coiffée de fer, tant mieux. Il me semble que ce petit rond bleu m’aurait fait peur !

 

“C’est pour protéger contre la chute des pierres, dis-je à l’ingénieur en montrant la coiffe.

– Quand une pierre tombe, me répond-il, rien ne l’arrête. Pas plus tard que le mois dernier, il y a eu dans une mine deux hommes tués par des coins de roches qui se sont détachés comme fera bientôt celui-là, tenez, si l’on n’y avise.”

 

En même temps, il nous montrait dans le mur un bloc en relief, fendu, et prêt à fuir ! »

Vallès raconte ensuite l'arrivée sur le sol ferme, au fond du trou :

« Je me redresse : paf ! je m’écrase le crâne contre le barrage de la galerie. Ce bosselage me ramène au sentiment de la réalité. Je finis par m’apercevoir que nous sommes dans une belle et large galerie dont le toit est soutenu par d’énormes cadres de boisage qui m’inspirent un peu de confiance.

 

On n’est point trop mal, vraiment, et l’on peut causer. L’ingénieur en profite pour nous donner quelques explications. “On appelle cette voie, dit-il, le niveau principal de roulage. C’est par elle que les convois de bennes et que l’eau provenant de toute la mine se rendent au puits. Vous voyez, nous avons une voie ferrée !…”

 

Je le vois bien ! à chaque instant nous sommes croisés par des convois : le chemin n’est pas large ! Quand nous prenons par des voies étroites et basses, aux embranchements, c’est à peine si nous pouvons leur échapper ! »

Le journaliste décrit alors un triste épisode :

« Nous voulons à un moment, pour raccourcir le chemin, gravir une galerie le long de laquelle, sur deux voies parallèles, dans un plan horriblement, que dis-je, bêtement incliné, deux bennes pleines, en descendant, remontent deux bennes vides, avec le secours d’une chaîne en fer qui au sommet s’enroule sur un tambour muni d’un frein puissant.

 

Au moment de commencer l’ascension, notre guide ordonne aux mineurs du bas de ne point donner le signal de marche à leurs camarades d’en haut, nous montons [...]. L’ingénieur voit tout d’un coup la chaîne de fer se tendre et frémir : il n’a que le temps de pousser un cri, et d’un geste nous colle contre la muraille. Son cri, les nôtres ne parviennent au mineur qui tient le frein que lorsque déjà les bennes sont lancées. Cependant il serre, serre et le convoi s’arrête. Mais tout cela s’est fait si brusquement que la commotion est terrible : la chaîne se rompt, les bennes fuient ; nous les voyons passer avec une effroyable vitesse !

 

Et les hommes du fond ? Heureusement ils ont entendu, compris, et se jettent brusquement dans des niches ménagées exprès pour ces hasards. Seul, un pauvre cheval reste là et a les deux jambes de devant brisées ; il tombe, pauvre bête ! et quand nous sortîmes de la mine deux heures après, il était mort. »

Pendant tout le XIXe siècle, en effet, des chevaux étaient utilisés dans les mines pour le roulage du charbon, une tâche particulièrement pénible.

Vallès et son ami, toujours guidés par l'ingénieur en chef, poursuivent leur route et empruntent, selon l'expression de ce dernier, « le chemin du Dante ». La suite paraît dans Le Figaro le 17 novembre, et l'on comprend alors l'allusion à l'auteur de L'Enfer :

« Peu à peu, pourtant, à mesure que nous descendions, la chaleur était plus vive, l’air plus épais, et nous dûmes convenir, à un moment, qu’il faisait chaud, très chaud, trop chaud. Quand, pour obéir à notre guide, nous nous défîmes de nos chemises, elles étaient trempées et pouvaient tenir dans la main comme des éponges.

 

Tous les mineurs étaient nus autour de nous. Nous en avions bien rencontré quelques-uns déjà, de côté et d’autre, qui se dressaient comme des bêtes sous nos pas ; mais il restait encore sur la plupart des croupes des lambeaux de caleçon. Ici, rien, plus rien !

 

Nos gaillards n’avaient pour tout vêtement que la couche noire, mélangée de sueur et de poudre de houille, qui faisait sur eux comme un enduit. Quelques-uns, fort beaux, semblaient devant ce charbon noir, dans cet air brûlant, des statues de bronze fondant au feu. »

Vallès décrit plus loin une autre réalité des mines françaises de l'époque : le travail des enfants.

« Une quinzaine de gamins se relaient sur des échelles et portent jusqu’au bord du trou les sacs remplis par les débris de roc ou de charbon qu’a fait tomber la pioche du mineur solitaire.

 

Comme l’air est irrespirable ou insuffisant dans ce boyau, on en envoie par des moyens factices : un ventilateur fonctionne continuellement au-dessus de l’abîme. C’est un enfant qui le fait tourner, qu’on remplace souvent et qui ne s’arrête que pendant quinze ou vingt secondes de temps en temps, pour se reposer. »

Plus tard, c'est l'arrivée dans une pièce particulière : la « chambre du feu grisou », en référence aux coups de grisou, ces explosions accidentelles de gaz terriblement redoutées des mineurs.

« Tous les ans, tous les mois, chaque semaine peut-être, il y a dans quelque mine un accident dû au feu grisou. On cite des catastrophes épouvantables. Le 26 mai 1860, vingt hommes furent par une explosion brûlés ! On les retrouva calcinés, méconnaissables.

 

La mine même où nous marchons a été témoin de malheurs isolés mais terribles. L’un des mineurs qui est là a la figure mâchée et sanguinolente ; il a été flambé par le feu grisou. »

Vallès interroge un enfant qui travaille là :

« L’ingénieur nous expliqua comment et pourquoi on ménageait ces courants d’air. Ces portes servent à empêcher l’air de courir droit à un puits sans passer ailleurs. Un moutard de huit à dix ans était le concierge : sa lampe était éteinte, il me demanda du feu.

– Je lui dis : “Tu t’amuses ?”

– Il me répondit : “Beaucoup.”

 

Je pensais pourtant que, être seul là, dans cette obscurité, n’était pas trop gai pour un môme, pas même pour un homme, et je me confondais en récriminations sur l’horreur de ce métier.

 

– Détrompez-vous, dit notre guide : les mineurs aiment leur état ; ils préfèrent au travail en plein air la mine toujours chaude, et la nuit d’en bas leur va mieux que le soleil d’en haut !

– Mais le danger ?

– Le danger, ils n’y songent pas ! Puis ils se reposent sur nous du soin de protéger leur vie, et nous accumulons les précautions. Quand par malheur un accident arrive, vous ne sauriez croire avec quelle ardeur tous se précipitent sur le théâtre du drame. L’autre jour, nous avons passé treize heures sans manger autour d’un éboulement au milieu duquel un homme était debout jusqu’au cou, vivant. Il n’était plus, à minuit, retenu que par son sabot. Nous n’avons pu le ravoir que le matin ! »

Le récit de Vallès s'achève par cette description :

« À chaque pas, c’était la trace d’une précaution, c’est-à-dire la menace d’un malheur. Je voyais des hommes étendus sur le dos, évider à coups de pioche des blocs énormes qui semblaient mal tenir au mur. Les rouleaux de bois portant les voûtes craquaient dans leur longueur, ou bien fléchissaient sur leurs pieds. C’étaient partout des cicatrices et des pansages, partout le danger caché, et la mort tapie au fond des trous.

 

Une mort affreuse parce que l’agonie est horrible, parce que aussi il est triste, bien triste de rendre là, dans cette nuit, et plus bas que le cimetière, le dernier soupir ! Est-ce orgueil ou faiblesse ? J’aimerais mieux, pour moi, que le dernier coup m’atteignît dans l’air libre et que la faux de la gueuse reluisît au soleil.

 

Nous nous retrouvâmes enfin au bas d’un puits qui était situé juste à mille cinq cents mètres de celui par où nous étions entrés. Notre voyage avait duré trois heures. Nous avions fait quatre kilomètres dans la mine, et, comme nous nous l’étions promis, nous avions touché la dernière pierre au fond du dernier trou. »

Trois ans plus tard, en 1869 et 1870, des grèves éclateront dans plusieurs mines françaises. « Les fureurs des foules sont crimes d'honnêtes gens », écrira plus tard dans L'Insurgé Jules Vallès, qui s'engagera en 1871 dans la Commune de Paris et fondera le journal d'extrême gauche Le Cri du Peuple.

 

La mine et les hommes qui travaillent dans ses profondeurs intéresseront par la suite plusieurs écrivains et journalistes. Émile Zola, pour les besoins de son roman Germinal, y descendra à Anzin, dans la banlieue de Valenciennes, en 1884. Tout comme la journaliste Séverine (une amie et admiratrice de Vallès), qui livrera en août 1890 dans Le Gaulois le récit de sa « Descente aux Enfers » dans les mines stéphanoises.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Jules Vallès, Œuvres, 2 tomes, Bibliothèque de la Pléiade

 

Joël Michel, La Mine dévoreuse d'hommes, Gallimard, Découvertes Histoire, 1993

 

Pierre Miquel, Mines, les travailleurs de l'ombre, Michel Lafon, 2005

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