Écho de presse

1934 : état de siège à la Cité des artistes de Montmartre

le 09/02/2021 par Rachel Mazuy
le 28/11/2019 par Rachel Mazuy - modifié le 09/02/2021
Artistes solidaires d'André Claudot à la Cité des artistes de Montmartre, Excelsior, 1934 - source : RetroNews-BnF
Artistes solidaires d'André Claudot à la Cité des artistes de Montmartre, Excelsior, 1934 - source : RetroNews-BnF

Dans un contexte de crise économique et de défiance vis-à-vis des institutions, l’expulsion d’un artiste d’une habitation à bon marché se transforme en une affaire nationale. Quelque 400 artistes solidaires refusent dès lors de quitter les lieux.

Ce 25 septembre 1934, le 189 rue Ordener se réveille en état de siège. Assiste-t-on à un remake de Fort Chabrol ? Amoncelant meubles et poubelles, les 400 personnes vivant dans la Cité des artistes de Montmartre (Montmartre aux artistes, M.A.A.) ont monté des barricades.

Rejointe par des chômeurs du quartier, la foule bloque la grille principale du récent immeuble de brique rouge parisien, dont les premiers locataires sont arrivés en avril 1932. Toute la journée, un artiste va guetter l’arrivée de l’ennemi, une trompe de chasse à la main pour prévenir le reste de la troupe.

La rue Ordener n’avait plus connu cette frénésie depuis le braquage de la Bande à Bonnot en 1911 ; comment la paisible cité en est-elle arrivée à prendre l’aspect « d’une ville assiégée » ? « Les travailleurs du 18e empêchent l’expulsion d’un artiste ! » explique Le Populaire du 26 septembre 1934.

Les administrateurs de la Société d’habitations à bon marché de Montmartre aux artistes ont en effet dépêché un huissier pour vendre les meubles du peintre André Claudot, qui n’a pas réglé son terme de juillet. En 1924, le projet initial du sculpteur Louis Aymé Lejeune, qui rêvait d’un phalanstère, était pourtant de se grouper pour loger les artistes gênés par la destruction d’ateliers à Montmartre et la montée des prix de l’immobilier !

Le 25 septembre constitue le point d’orgue de cette affaire qui a démarré en 1932, même si la tension monte au cours de l’été 1934. Elle est relayée par les grands quotidiens (Le Petit parisien, Le Matin, Le Journal, L’Œuvre, Excelsior), la presse culturelle (Comœdia), la presse de gauche (Le Populaire, L’Humanité), mais aussi par l’extrême droite (L’Action française). Tous utilisent par ailleurs les deux ou trois mêmes photos. Même la presse de province lui consacre une partie de sa Une.

Dans ce contexte de crise économique et sociale, une augmentation du loyer met le feu aux poudres. Dans la liesse de ce 14 juillet de rassemblement populaire, alors que l’unité d’action entre socialistes et communistes se construit, Le Populaire comme L’Humanité, rapportent :

« Une centaine d’artistes se sont rassemblés hier dans l’immeuble, et malgré la présence d’un car de policiers, ont obtenu une première victoire.

Personne n’a payé son loyer. »

Exposition à la BnF

L'Invention du surréalisme : des Champs Magnétiques à Nadja.

2020 marque le centenaire de la publication du recueill Les Champs magnétiques – « première œuvre purement surréaliste », dira plus tard André Breton. La BnF et la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet associent la richesse de leurs collections pour présenter la première grande exposition consacrée au surréalisme littéraire.

 

Découvrir l'exposition

Fin juillet, une série de manifestations contre les expulsions se produit dans la cour de l’immeuble. Le 23, le président de la société est même expulsé manu-militari. Sous la plume de Frédéric Pottecher, Comœdia détaille les griefs opposant l’administration aux habitants :

« Il est certain que l’on brime les artistes de M.A.A. […]

Mais ce qui a soulevé la juste indignation des locataires de ce vaste immeuble qui a coûté 14 millions à la Ville de Paris, ce sont des menaces d’expulsion contre deux artistes : l’un, père de deux enfants, l’autre mutilé de guerre et tous deux réduits au chômage intégral.

Naturellement, on a parlé d’éléments troubles, de communistes et de brebis galeuses payées par Moscou ! Il faut immédiatement tuer ces insinuations. »

En signe de soutien, le journal publie également la lettre très mesurée que les artistes adressent au ministre de la Santé publique et de la Prévoyance sociale, Louis Marin.

Dans le climat politique qui suit l’affaire Stavisky, ce projet immobilier au départ très philanthropique est largement perçu comme un véritable scandale financier dont les « pauvres artistes » font les frais. L’Œuvre termine ainsi son article du 26 septembre par cette phrase :

« Montmartre aux artistes ? Aux Affairistes ? Non ! »

L’Action française donne elle aussi la voix aux locataires en résumant l’histoire depuis l’attribution d’un terrain et l’engagement financier de la mairie en 1924 jusqu’aux manquements criants au cahier des charges initial. On peut citer pêle-mêle, le refus de donner la priorité « aux artistes peu fortunés » ; les plans d’ensemble non conformes à ce qui était prévu ; mais surtout, les conditions de logement détestables : les habitats sont des cubes vides ou à demi-vides, certains n’ayant « ni cloisons, ni portes, ni cuisines, ni W.C.».

En outre, l’immeuble n’est pas terminé et les fenêtres ne ferment pas. Le courrier n’est plus distribué depuis un mois. Les poubelles ne sont pas régulièrement enlevées... Tout cela, pour un loyer bien supérieur « au maxima des loyers prévus par les HBM ». La société s’est de surcroît révélée très peu conciliante, en refusant les acomptes proposés par certains des locataires. Bref, le torchon brûle !

D’autres incidents ont émaillé cet été très chaud. Début août, « le scandale continue. Il est à croire que le gérant de Montmartre aux artistes, est allé prendre des leçons chez Hitler » s’exclame L’Humanité.

« Ce Monsieur ne doute vraiment de rien ! N’a-t-il pas eu l’audace de menacer plusieurs fois de son revolver (chargé s’il vous plait) quelques femmes d’artistes [...] ».

De toute évidence, les militants socialistes et communistes du quartier sont mobilisés, aussi bien par le biais des comités de chômeurs qu’à travers l’Union confédérale des locataires. C’est d’ailleurs le même militant socialiste du 18e, secrétaire adjoint de coordination socialiste et communiste de son arrondissement (Raymond Kussner – ou Kussener, selon le journal), qui signe les articles pour les deux quotidiens au début du mois d’août.

Pour autant, tous les artistes sont-ils politisés ? Non, déclare Pottecher.

« Facon, Claudot et une centaine d’autres, bien paisibles par ailleurs, ne sont pas, que je sache, des agitateurs professionnels ! »

Pour Jean Facon Marrec, qui travaille surtout pour la publicité et la mode, c’est sans doute exact. Pour André Claudot (1892-1982), qui a pris la vice-présidence du Comité de défense des locataires de Montmartre aux artistes créé au début du mois d’août, c’est un peu moins certain.

Ce n’est pas un permanent appointé. Mais l’artiste, au chômage depuis 1932, membre de l’Union confédérale des locataires, qui occupe dès le début avec sa femme Suzanne un atelier de la cité, est proche de l’extrême-gauche de la SFIO et de la CGT. De culture libertaire, il s’est engagé très tôt en politique, échappant de peu à une inculpation pour un dessin antimilitariste en 1912.

Il est ensuite inscrit au Carnet B des individus dangereux pour la sûreté nationale pour ses activités anarchistes entre 1912 et 1914 (à cause d’un colis d’affiches et de tracts incitant à la désertion qui lui était destiné). Au début des années vingt, Claudot fournit chaque semaine un dessin au Libertaire et collabore aussi à Clarté.

Depuis son retour de quatre années vécues en Chine en 1930, ce peintre bourguignon quadragénaire, ancien combattant, fait cependant plutôt l’objet d’articles liés à ses activités artistiques (son œuvre est notamment vantée par André Warnod puis Yvanhoé Rambosson dans Comœdia ainsi que dans Le Progrès de la Côte d’Or). Pour autant, il ne s’est pas assagi. Proche d’un groupe de peintres anarchistes ou prolétariens (Maximilien Luce, Georges Cresson, Jean Lugnier ou Jean Lébédeff), ce sont des œuvres liées au « Travail, à l’Usine et au chantier » qu’il expose à la galerie Katia Granoff.

Ce 25 septembre 1934, l’huissier n’osera se présenter pour saisir les meubles des Claudot. Les artistes ont donc provisoirement gagné. Ils ont partagé avec la délégation de 80 chômeurs « un joyeux déjeuner improvisé » dans la cour. Un pot-au-feu solidaire qui a ponctué une journée finalement calme en dépit de fausses alertes. La guerre de la cité des artistes n’aura pas lieu.

Des derniers soubresauts marquants sont signalés par la presse au début du mois d’octobre. Par la suite, le calme semble revenir.

Le retour de Claudot en Bourgogne en 1935 y est-il pour quelque chose ? La situation à Paris reste problématique. En dépit de la nomination d’un administrateur provisoire et d’une action en justice des locataires à la fin de l’année 1934, en 1936, la mairie doit prendre en main la gestion délétère de la cité.

Cette journée est symptomatique du climat politique et social de l’époque. Tandis que Le Journal des débats politiques et littéraires du 27 septembre 1934 la rapporte comme un fait divers en la traitant de manière détachée, elle fait l’objet d’articles revendicatifs dans la presse de gauche et d’extrême gauche, où l’on appelle à l’intervention du Garde des Sceaux et de la Mairie. Mais si la gauche dénonce les affairistes et le chômage, les critiques ne visent pas globalement le régime.

Ce n’est pas le cas à l’extrême droite, où pour L’Action française le moindre fait divers est transformé en scandale politico-financier pour miner l’État. En décembre, alors que la procédure judiciaire est en cours, le quotidien revient sur la situation de crise de ces « travailleurs intellectuels », condamnant les 6 millions de francs envolés, les loyers trop chers, les logements inadaptés et déjà dégradés.

L’article du 24 décembre reprend encore plus clairement l’antienne anti-démocratique, corporatiste, xénophobe et monarchiste du journal en écrivant :

« Seul un État fort, indépendant, royal en un mot, peut défendre les différentes cellules sociales qui forment la nation : la corporation des démonstrateurs comme les mutilés, les indigents, et les veuves de guerre, dont les droits sont vendus aux métèques, comme le sont ceux des anciens combattants de Clairvivre et des artistes de Montmartre par les soutiens et les bénéficiaires du régime. »

Les artistes, notamment les deux ou trois dizaines de « métèques », n’auraient sans doute pas tous souscrit à ces propos.

Rachel Mazuy est historienne, chargée de conférences à Science Po et chercheure associée à l’Institut d’histoire du temps présent. Elle travaille notamment sur l’histoire du mouvement ouvrier et celle de la Russie soviétique.

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