Écho de presse

Chicago, 1894 : La grève générale des ouvriers de Pullman

le 17/09/2020 par Michèle Pedinielli
le 03/12/2019 par Michèle Pedinielli - modifié le 17/09/2020
Blocage des rails de Chicago par le syndicat de cheminots American Railway Union, 1894 - source : WikiCommons
Blocage des rails de Chicago par le syndicat de cheminots American Railway Union, 1894 - source : WikiCommons

En 1894, les ouvriers américains de l’entreprise de wagons Pullman se mettent en grève pour protester contre une baisse de leur salaire. En solidarité, les cheminots de tout le pays refusent de manipuler des wagons Pullman. Le conflit devient national.

Au mois de mai 1894, désirant connaître « l’état d’âme d’un millionnaire », le Chicago Dispatch interroge Georges Pullman, directeur de l’entreprise de wagons du même nom et à la tête d’une fortune de quelque 250 millions de dollars d’alors. L’anecdote est reprise avec ironie à Paris, dans Le Constitutionnel.

« Je ne suis pas plus heureux aujourd'hui, a déclaré M. Pullman, que lorsqu'il me fallait travailler jour et nuit pour gagner ma vie.

À cette époque, je mangeais trois fois par jour avec meilleur appétit que je ne le fais à présent. J'avais moins de soucis et je dormais mieux.

C'est tout de même assez amusant d'être très riche. »

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Quelques jours après cette interview, le patron refuse pourtant de négocier avec ses ouvriers mécontents. Ceux-ci vivent dans la cité ouvrière Pullman, à Chicago : ils y achètent les produits vendus par la société, ils y dépensent de l’argent pour quelques menus loisirs, mais surtout, ils paient un loyer à leur employeur.

« Or lorsqu’on a abaissé les salaires, on n’a pas en même temps abaissé les loyers. Comme l’ouvrier américain n’épargne pas, la réduction des salaires a mis les habitants de Pullman dans l’impossibilité de payer leurs loyers.

Ils doivent en ce moment à la compagnie, de ce chef, environ 70 000 dollars. » 

À la demande de baisse de loyer, Georges Pullman oppose immédiatement une fin de non recevoir. Une grève sauvage éclate conséquemment dans l’usine de Chicago, le 11 mai 1894.

« M. Pullman a cru devoir refuser cette satisfaction à ses quatre mille employés. Sa réponse a donné le signal d’un conflit grave.

De tout temps M. Pullman a été l’objet d’une grande impopularité parmi les classes laborieuses des États-Unis, soit que ses richesses énormes l’aient désigné à l’envie, soit que la réputation de dureté dont il jouit parmi ceux qui l’approchent en qualité de subordonnés se soit répandue dans tout le pays. »

Les quelque 4 000 ouvriers en grève de Chicago reçoivent le soutien inconditionnel d’une grande partie des cheminots du pays. Le boycott des wagons Pullman se met rapidement en place : aucun employé des chemins de fer n’accepte dès lors de conduire, aiguiller ou de manipuler un wagon de marque Pullman.

« Dans ces conditions, la grève des ouvriers de ses ateliers devait exciter une vive sympathie dans le monde du travail.

Cette sympathie s’est traduite par la résolution prise successivement par les employés de la plupart des grands chemins de fer de boycotter les wagons Pullman, c’est-à-dire de refuser de mettre en mouvement tout train qui comprendrait des voitures de cette catégorie. On espérait ainsi frapper M. Pullman dans ses intérêts et l’amener rapidement à composition. […]

Aujourd’hui, plus de trente-deux compagnies sont atteintes. Des milliers de kilomètres de voies ferrées sont au ban de leurs ouvriers. La circulation est paralysée. Et ce n’est qu’un commencement. »

L’American Railway Union (ARU, principal syndicat des chemins de fer américains) présidé par Eugene Victor Debs, est à la manœuvre, tandis le blocage devient national. On compte quelque 260 000 cheminots décidés à résister.

« L’Union n'a pas hésité une minute. Elle a boycotté ou tout au moins mis en interdit les Compagnies qui usent des wagons de la maison Pullman, autant dire toutes les Compagnies.

Par suite de cette mise en interdit, en quelques jours, Chicago, Saint-Louis, le Colorado, San Francisco furent privés de communication avec le reste du pays. »

George Pullman et les compagnies de chemin de fer répliquent immédiatement en menaçant de renvoi les grévistes.

« Les compagnies n’ont pas entendu de cette oreille. À la solidarité de la grève elles ont opposé celle du lock-out, ou renvoi en masse.

Après maints efforts pour mettre en branle leurs trains, y compris les wagons frappés d’ostracisme, elles ont notifié à leurs employés leur destitution en bloc, s’ils ne consentaient pas dans un temps donné à se soumettre. » 

On fait alors appel aux « sans travail » en vue de briser la grève et d’instaurer un climat d’hostilité entre populations précaires. En vain.

« Les Compagnies ont résisté. En employant des sans-travail, en faisant monter des ingénieurs sur les locomotives, elles ont essayé de mettre leurs trains en mouvement.

Efforts inutiles. Les trains ont été arrêtés : voyageurs et voyageuses ont été retenus par les grévistes. »

Le mouvement s’étend aux autres professions et menace l’économie de Chicago toute entière. Devant l’ampleur de la grève qui fait tâche d’huile, la troupe est mobilisée.

« Ordre a été donné à l’attorney général des États-Unis de s'entendre avec les pays fédéraux de l'Illinois et une injonction adressée en termes très nets aux grévistes de dix-sept compagnies d'avoir à cesser d'entraver les relations commerciales entre les différents États sous peine d'avoir affaire avec les troupes fédérales.

Comme l’injonction n'a fait aucun effet et que même les grévistes se sont plu à en lacérer le texte affiché et a le jeter dans la boue, la menace va être mise à exécution, et l'on attend d'un moment a l'autre l'arrivée des troupes. »

Le gouvernement autorise les sociétés de chemin de fer à lever leurs propres milices privées. Le 6 juillet, le responsable d’une compagnie assassine deux grévistes de sang-froid. Des centaines de wagons sont brûlés en représailles.

Le maire de Chicago et les grévistes tentent d’organiser une négociation avec George Pullman.

« La municipalité de Chicago et le comité de la grève se sont rendus ce matin à la Société Pullman pour offrir un arbitrage.

La compagnie Pullman a refusé, disant qu'elle avait le droit de changer les salaires tout comme les ouvriers avaient le droit de ne pas travailler.

La question est donc nettement posée : ou bien la soumission des ouvriers ou bien la grève générale. »

Eugène Victor Debs, leader de l’ARU, est arrêté avec trois autres syndicalistes pour association de malfaiteurs. Le juge rappelle au jury fédéral « que des représentants d'une organisation régulière de travailleurs, agissant de bonne foi et en vertu de pouvoirs à eux conférés, n'étaient pas coupables de compression criminelle ». Les quatre syndicalistes seront jugés pour « entraves à la marche des trains emportant de le courrier ».

Pendant ce temps, la police se met en place pour protéger les trains qui arrivent à circuler. La tension monte avec l’envoi de soldats lourdement armés, y compris en Californie.

« Un détachement de troupes fédérales complètement armé et équipé vient de partir pour Sacramento, à bord d'un steamer.

Il emporte deux canons Gattling, quatre batteries d'artillerie. Aussitôt que la nouvelle de son départ est parvenue à Sacramento, l’effervescence a été à son comble. Les grévistes se sont aussitôt préparés pour un siège. Ils ont apposté des sentinelles sur les bords de la rivière pour les avertir de l'approche du steamer.

Les grévistes disposent de 1 500 fusils et d'un grand nombre de revolvers. »

Le président Cleveland se décide à envoyer la troupe à Chicago. Laquelle n’hésite plus à faire feu.

« Les troupes fédérales n'en ont pas moins fait leur devoir avec une extrême prudence, mais avec une extrême résolution. Elles se sont trouvées dans la nécessité de tirer sur les révoltés ; elles ont fait feu à regret ; mais elles ont fait feu.

Il y a eu quelques victimes, une vingtaine, et tout est rentré dans l'ordre. »

La répression et les multiples arrestations mettent un terme au mouvement de grève. Le conflit se conclut sur des chiffres terribles :13 grévistes tués, 57 ouvriers blessés. Les travailleurs n’ont pas eu gain de cause.

Lorsque George Pullman mourra trois ans plus tard, sa famille fera enfouir son cercueil sous des tonnes de béton armé, de peur que des ouvriers ne s’en prennent à sa dépouille. Son nom restera dans la mémoire  du mouvement ouvrier américain comme le paradigme d’une forme de capitalisme intransigeant et ultra-répressif.

Pour en savoir plus :

Liston E. Leyendecker, Palace car prince : a biography of George Mortimer Pullman, University Press of Colorado, 1992

Maurice-Paul Gautier, « Un siècle de syndicalisme à l'américaine conciliation ou conflit ? », in: Revue française d’études américaines, 1984