Écho de presse

John Brown, fou de Dieu et abolitionniste total

le 02/01/2022 par Michèle Pedinielli
le 30/06/2021 par Michèle Pedinielli - modifié le 02/01/2022
Father John Brown s'avançant vers le gibet, History of the Colored Race in America, 1887 - source : North Carolina Univ.-WikiCommmons
Father John Brown s'avançant vers le gibet, History of the Colored Race in America, 1887 - source : North Carolina Univ.-WikiCommmons

Indigné par l’esclavage qu’il considère comme un « péché aux yeux de Dieu », John Brown prend les armes pour s’engager dans une guerre contre les colons esclavagistes américains. Son exécution en 1859 est un signe avant-coureur de la Guerre de Sécession.

« Si j’avais agi au nom des riches, des puissants, des intelligents, des soi-disant grands ou au nom d’un de leur amis – leur père, mère, sœur, femme ou enfant, ou n’importe qui appartenant à cette classe – si j’avais souffert et sacrifié ce que j’avais dans cette action, alors cela aurait été juste ; et chaque homme de cette cour aurait considéré mon acte digne de récompense et non de châtiment. »

Le 2 novembre 1859, John Brown est jugé pour meurtre et trahison devant le tribunal de Virginie. Grièvement blessé, il parle cependant d’une voix claire pour répondre au juge qui vient de le condamner à la pendaison (Mémorial de la Loire, 9 dec. 1859).

John Brown est né en 1800 au sein d’une famille religieuse du Connecticut. Son père, calviniste pratiquant, est opposé à l’esclavage qu’il considère être un « péché contre Dieu ».  À douze ans, John Brown séjourne dans le Michigan chez un propriétaire d’esclaves. Les violences auxquelles il assiste sur ces hommes le révulsent. Il s’engage pour l’abolition de l’esclavage dans une quête radicale, soutenue par une foi intense.

« John Brown avait une foi profonde, une volonté que les obstacles rendaient plus énergique. 

Les calculs de l’intérêt, les lâchetés de l’esprit de parti, les apostasies elles-mêmes ne le firent point reculer dans la voie qu’il suivait. »

Dans ce combat, il rencontre Frederick Douglass, ancien esclave devenu homme politique et fait l’admiration du philosophe et écrivain Henry David Thoreau. Mais contrairement à ce dernier, chantre de la désobéissance civile et de la non-violence, John Brown entre littéralement en guerre contre les esclavagistes. Il commence par organiser l’évasion et la fuite de plusieurs esclaves. Le Mémorial de la Loire du 9 novembre poursuit son incroyable biographie  :

« John Brown comprit l'inutilité d’une résistance que les événements pouvaient prolonger indéfiniment. 

II résolut de travailler effectivement à la réalisation de  son projet. Le voici enlevant les nègres des ateliers du Missouri et les conduisant, au milieu des dangers et malgré les rigueurs des lois locales, dans les États libres pour les faire arriver jusqu'à la frontière canadienne.

Tous les fugitifs qui, depuis quelques années, ont passé devant les cours du Massachusetts, du Vermont et du Maine, n’avaient fait le premier pas vers la liberté que grâce à l’intervention de Brown. »

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En 1854, le Kansas promulgue une loi qui permet aux immigrants de décider « au nom de la souveraineté populaire » s’ils veulent introduire l’esclavage dans cet État. La population se divise entre pro et anti. Commence alors une période de violence extrême connue sous le nom de « Bleeding Kansas ». 

En mai 1856, John Brown et ses hommes assassinent cinq partisans de l’esclavage dans ce qui restera comme le Massacre de Pottawatomie. En août de la même année, les Border Ruffians, l’armée privée des propriétaires esclavagistes, lancent une attaque sur la petite ville d’Osawatomie tenue par des free staters anti-esclavagistes. John Brown et une quarantaine d’abolitionnistes tiennent tête aux quelque 250 Ruffians (Le Courrier de Bourges, 26 sept. 1856) pendant plusieurs jours avant d’abandonner. Frederick, l’un des fils Brown, est tué dans la bataille.

« Supprimant les limites fixées à l’esclavage par le compromis du Missouri, le bill du Nebraska laisse aux habitants des territoires à décider si l’esclavage y sera ou non admis.

Cette latitude donnée à la population locale eut pour effet immédiat de déterminer une émigration politique vers le Kansas. Abolitionnistes et partisans de l’esclavage expédièrent à l’envi des colons partageant leurs idées respectives, afin de se trouver en majorité lorsque le moment serait venu de résoudre la grande question. Une société s’organisa, notamment à Boston, pour favoriser l’établissement, dans le nouveau territoire, des adversaires de l’esclavage. […]

Adversaires et partisans de l’esclavage ont réciproquement juré de rester seuls maîtres dans le territoire et d'y faire triompher leur doctrine. De part et d’autre on se renvoie le reproche de tyrannie, et la responsabilité de la provocation. »

Cette bataille ne dissuade pas John Brown dans ses objectifs, bien au contraire. Son ardeur religieuse et ses convictions le portent. Avec ses partisans et des esclaves réfugiés au Canada, il fait adopter lors d’une convention en Ontario une Constitution interdisant l’esclavage aux Etats-Unis, la Provisional Constitution and Ordinances for the people of the United States

La lutte armée requérant des armes, John Brown décide de s’emparer de l’arsenal fédéral de l’État de Virginie. Le 16 octobre 1859, secondés par deux de ses fils, il pénètre la citadelle de Harper’s Ferry avec vingt-cinq hommes. Mais l’armée intervient immédiatement, comme le signale Le Monde illustré du 17 décembre 1859.

« Sur les ordres du président des Etats-Unis, quinze cents soldats avec deux pièces de campagne entourent le fort. Le 18, au matin, sommation est faite aux insurgés de se rendre, ceux-ci refusent.

Les soldats de marine ont brisé la porte, et, malgré une vive fusillade, sont entrés dans l’arsenal au pas de charge. John Brown a été pris avec quelques-uns de ses compagnons. »

Ses deux fils Oliver et Watson sont tués pendant l’assaut ; « Father » Brown est grièvement blessé. C’est sanglé sur un lit qu’il apparaîtra quelques jours plus tard devant ses juges. 

Si son procès fait grand bruit aux États-Unis, il connaît également un retentissement en France, notamment lorsque Victor Hugo s’attache à plaider sa cause (La Presse, 8 dec. 1859) dans une lettre reproduite dans la presse. Le poète implore les États-Unis de ne pas s’entacher de l’exécution de « celui qui a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d’affranchissement ». 

« Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l'Union une fissure lente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ébranlerait la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.

Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste s’obscurcirait le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la Délivrance par la Liberté. […]

Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus. »

Lorsque Victor Hugo écrit ces lignes, il pense que l’exécution n’a pas encore eu lieu. En réalité, le sursis n’en était pas un et John Brown est pendu le 2 décembre 1859.

Le 21 décembre, Le Charivari prédit

« Il était facile de se débarrasser de John Brown ; il le sera beaucoup moins de se débarrasser de la grande question de l’esclavage que ce puritain énergique a posée si résolument et scellée de son sang.

On se défait d’un homme par le bourreau, on ne se défait pas d’une idée. À partir de ce moment la question de l’esclavage, qu’on ne parviendra pas à étouffer, ne laissera plus de repos aux États-Unis. »

La guerre de Sécession éclate un an et demi plus tard avec l’attaque de Fort Sumter ; la chanson « John Brown’s body » devient dès lors un hymne abolitionniste.