Écho de presse

1934 : l’interview de Staline par H.G. Wells

le 04/11/2021 par Pierre Ancery
le 07/09/2021 par Pierre Ancery - modifié le 04/11/2021
Joseph Staline, 1942 - source : Library of Congress-WikiCommons
Joseph Staline, 1942 - source : Library of Congress-WikiCommons

En juillet 1934, l’auteur de L'Homme invisible et de L'Île du docteur Moreau rencontre au Kremlin le leader soviétique et échange avec lui autour des États-Unis, de la lutte des classes et de la violence révolutionnaire. Leur entretien paraît dans la presse communiste internationale.

Cet après-midi du 23 juillet 1934, c’est un personnage plutôt inattendu qui pénètre dans le bureau personnel de Joseph Staline, au Kremlin : rien de moins que l’auteur de La Machine à explorer le temps, La Guerre des mondes, L’Île du docteur Moreau ou encore L’Homme invisible.  Socialiste convaincu, l’écrivain britannique Herbert George Wells (1866-1946) n’en est pas à sa première visite en Russie soviétique : en 1920, il y avait déjà rencontré Lénine et Maxime Gorki.

Cette fois, le grand pionnier de la science-fiction est venu en Union soviétique en tant que président de l’association internationale d’écrivains le PEN Club, afin de rencontrer certains de ses confrères.

C’est à cette occasion que Staline a accordé un entretien à l’écrivain de 67 ans, dont les idées politiques ont été développées dans de multiples ouvrages et sont influentes en Grande-Bretagne. Un entretien dont le compte-rendu sera scruté avec attention en Europe : pour toute une partie de la gauche occidentale de l’époque, l’URSS fait figure de modèle, et les crimes du « Petit père des peuples » - qui en 1934 est en train de transformer le pays en dictature personnelle - n’ont pas encore été portés au jour.

L’interview paraîtra d’abord en russe dans la revue du Parti communiste Bolchevik. Le 12 octobre 1934, elle est traduite en français et publiée, en version condensée, dans les colonnes de L’Humanité. Le 27, enfin, la version intégrale paraît simultanément en anglais dans le journal britannique The New Statesman, et en français dans la revue La Correspondance internationale, organe de l’Internationale communiste.

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L’entretien, qui se déroule sur cinq pages, commence par un échange d’amabilités au cours duquel H.G. Wells explique revenir d’un voyage aux États-Unis (alors plongés dans la Grande Dépression), voyage au cours duquel il a rencontré le président démocrate Roosevelt.

« WELLS.  Je vous suis très reconnaissant, M. Staline, davoir bien voulu me recevoir. J’ai été, récemment, aux États-Unis. J’ai eu un long entretien avec le président Roosevelt et je me suis efforcé de comprendre en quoi consistent ses idées directrices. Maintenant, je suis venu vous voir pour vous demander ce que vous faites pour changer le monde...

STALINE. — Pas tant que cela...

WELLS. — Je vais quelquefois par le monde et, comme un homme ordinaire, je regarde ce qui se passe autour de moi [...]. Vous et Roosevelt, vous partez de deux points de vue différents. Mais n’y a-t-il pas un lien, une parenté intellectuelle entre Washington et Moscou ? »

Réponse négative de Staline, qui refuse d’être assimilé à Roosevelt, dont il dit pourtant admirer le « courage » et la « résolution ». Le dirigeant de l’URSS ajoute :

« Les États-Unis se posent un autre but que nous [...]. Vous n’obligerez jamais un capitaliste à agir contre ses propres intérêts et à accepter une réduction du taux de profit pour satisfaire les besoins des masses populaires. Si vous ne vous libérez pas des capitalistes, si vous ne supprimez pas le principe de la propriété privée des moyens de production, vous ne pourrez pas créer une économie planifiée. »

Une vision tranchée que Wells va s’efforcer, tout au long de l’entretien, de nuancer, lui qui refuse de voir dans « le socialisme, d’une part » et « l’individualisme, de l’autre » des « antipodes comme le noir et le blanc ». Ce à quoi Staline rétorque :

« STALINE.  [...] Je le répète : faire abstraction de cette division fondamentale de la société et de cette lutte entre les deux classes principales, c’est ignorer les faits. Cette lutte se poursuit et se poursuivra. L’issue en sera décidée par la classe des prolétaires, la classe des travailleurs. »

Un autre point d’achoppement se fait jour entre les deux interlocuteurs : la question de l’usage de la violence révolutionnaire.

« WELLS.  Je suis attentivement la propagande communiste en Occident et il me semble que cette propagande, dans les conditions modernes, a l’air tout à fait démodée, car elle est la propagande de l’action violente [...].

STALINE.  Les communistes n’idéalisent nullement la méthode de la violence. Mais les communistes ne veulent pas être pris au dépourvu, ils ne peuvent pas compter que le vieux monde quittera lui-même la scène ; ils voient le vieil ordre se défendre par la force, et c'est pourquoi les communistes disent à la classe ouvrière : préparez-vous à répondre à la violence par la violence, faites tout votre possible pour que le vieil ordre en déclin ne vous écrase pas, ne lui permettez pas d’enchaîner vos mains qui doivent le renverser. »

« La révolution, le remplacement d’un ordre social par un autre a toujours été une lutte, une lutte douloureuse et cruelle, une lutte à mort », ajoute Staline. Wells avance ensuite l’idée que le capitalisme est « réformable » afin de parvenir à la justice économique. Une position immédiatement battue en brèche par Staline :

« WELLS.  La différence entre une petite révolution et une grande réforme est-elle bien grande ? De grandes réformes ne sont-elles pas une petite révolution ?

STALINE.  Grâce à la pression d’en bas, à la poussée des masses, la bourgeoisie peut quelquefois consentir telle ou telle réforme partielle, tout en restant sur le terrain du régime économique et social existant. En agissant ainsi, elle estime que ces concessions sont nécessaires dans l’intérêt du maintien de sa domination de classe [...]. La révolution, par contre, signifie le passage du pouvoir d'une classe à une autre. C'est pourquoi aucune réforme quelle qu'elle soit ne peut être caractérisée comme une révolution. »

L’interview se termine sur une note déférente, Wells rendant hommage à son interlocuteur en ces termes : « Je ne puis pas encore porter un jugement sur ce qui a été fait dans votre pays où je suis arrivé hier seulement. Mais j’ai déjà vu les visages heureux d’hommes sains et je sais que vous réalisez quelque chose de considérable. Le contraste avec 1920 est frappant. »

L’écrivain prend congé en mentionnant le rôle du PEN Club, au sein duquel il espère convier des écrivains soviétiques. « Cette organisation défend le droit d’exprimer librement toutes les opinions sans exception, ajoute-t-il. Cependant, je ne sais si une liberté aussi large peut être accordée ici. »

Réponse de Staline : « Cela s'appelle, chez nous, chez les bolcheviks, l’"autocritique". On en fait un grand usage en U.R.S.S. ».

Lors de sa publication en Angleterre, l'interview provoquera une controverse entre deux des plus grands intellectuels britanniques de l'époque, le dramaturge George Bernard Shaw et l'économiste John Maynard Keynes, le premier reprochant à Wells de n'avoir pas compris le discours théorique de Staline, et le second prenant partiellement la défense de Wells.

La réalité du stalinisme, insoupçonnée de ce dernier, ne sera connue que bien des années plus tard. L’auteur de La Machine à explorer le temps, décrit en 1941 par George Orwell comme « trop sain d’esprit pour comprendre le monde moderne », mourra en 1946 - sept ans avant Staline.

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Pour en savoir plus :

Joseph Altairac, Herbert George Wells, parcours d’une œuvre, Encrage, 1998

Nicolas Werth, La Terreur et le désarroi, Staline et son système, Perrin, 2007

François Kersaudy, Staline, Perrin, 2012