Écho de presse

Le jour où Nice devint française

le 03/06/2022 par Michèle Pedinielli
le 30/05/2022 par Michèle Pedinielli - modifié le 03/06/2022
Carte des Alpes-Maritimes, littoral de la Méditerranée aux environs de Fréjus, Cannes, Grasse, Antibes, Nice, Monaco et Menton, 1887 - source : Gallica-BnF
Les 15 et 16 avril 1860, les habitants de Nice (alors Nizza) sont appelés aux urnes pour choisir s’ils veulent devenir Français ou rester Italiens. Une écrasante majorité choisit le rattachement à l’Empire.
Tout commence par un échange entre nations en 1858. Napoléon III est décidé à aider l’unification de l’Italie pour se préserver des ambitions autrichiennes. En retour, il demande le duché de Savoie et le comté de Nice, deux régions militairement stratégiques.

Cavour, chef du gouvernement italien, signe les accords de Plombières en 1858, puis entérine le changement de souveraineté du comté de Nice avec le traité de Turin le 24 mars 1860. On décide quand même de faire acter ce troc diplomatique par les populations concernées par un plébiscite fixé les 15 et 16 avril 1860.

Avant l’organisation de ce référendum, on débat longuement en Italie entre partisans et opposants du rattachement à la France. La voix la plus puissante qui s’élève dans le Parlement de Turin est celle de Giuseppe Garibaldi, artisan de l’unification italienne et député de Nizza, sa ville natale. Le Général n’est pas prêt à sacrifier un morceau de sa chère patrie pour laquelle il se bat depuis des décennies.

La Gazette de France rapporte les échanges qui agitent la Chambre des députés de Turin le 12 avril, avec en particulier l’intervention de Garibaldi :

« Tout acte qui tendrait à diminuer le territoire de l’État sans le consentement du parlement est un acte inconstitutionnel. Le ministère a commencé à préparer la séparation de Nice sans nous consulter, donc il se trouverait coupable d'inconstitutionnalité.

Politiquement parlant, la cession de Nice est contraire au droit des gens. Il est vrai qu'il a obtenu, pour ainsi dire, en échange, deux provinces plus grandes ; mais ce marché de peuples répugne à la conscience universelle. »

En France, l’affaire est entendue : il n’y a que des avantages à être rattaché à l’Empire. Le Constitutionnel énumère tous les bienfaits économiques que Nice et sa région retireront de cet accord puisque la France leur fournit déjà le café, les peaux, le sucre, les tissus de coton, de laine, de chanvre et de lin, ainsi que le charbon.

Le journal pointe les marchés qui s’ouvrent plus facilement pour les productions locales :

« D’un autre côté, Nice a ses produits naturels : ses fleurs, qui ne sont pas seulement utilisées dans leur fraîcheur primitive et qui sont un article de grande consommation pour la parfumerie. Même encore, en ce moment, les distilleries niçoises approvisionnent en partie nos fabriques parisiennes. Elles ne se plaindront pas, sans doute, de voir écarter jusqu'aux dernières traces les entraves de ce commerce important.

C'est en France, encore, que Nice trouve le principal marché de ses soies et de ses huiles. Nice y porte aussi les deux tiers de ses oranges et de ses citrons qui sont pour le comté un objet d'échange relativement important, puisqu’il forme à peu près la huitième partie de la somme totale de son exportation. »

Le 1er avril, le roi Victor-Emmanuel enjoint les populations concernées à consentir au sacrifice au nom du « bien-être du peuple et de la grandeur de la patrie » en ratifiant l’accord qui garantit l’unité italienne naissante :

« Par reconnaissance pour la France du bien fait à l'Italie, pour consolider l'union des deux nations qui ont une communauté d'origines, de principes et de destinées, un sacrifice étant nécessaire, j'ai fait celui qui coûtait le plus à mon cœur. En sauvegardant le vote des peuples et l'approbation du Parlement, et vis-à-vis de la Suisse, les garanties du droit international, j'ai stipulé un traité sur la réunion de la Savoie et de l'arrondissement de Nice à la France. […]

Nous invitons à un noble concours toutes les opinions sincères pour réaliser la fin suprême du bien-être du peuple et de la grandeur de la patrie ; la patrie qui n'est plus l'Italie des Romains ni celle du moyen-âge, qui ne doit plus être un champ ouvert aux ambitions étrangères, mais bien l'Italie des Italiens. »

Le jour du vote, la presse française met en scène l’enthousiasme des habitants (les habitantes n’ont toujours pas le droit de vote) à se rendre aux urnes :

« Nice, trois heures.

Toujours même enthousiasme à Nice. À une heure, sur 7 000 votants environ, déjà plus de 5 000 votes émis.

On écrit ce matin de Villefranche :

“Enthousiasme au comble. Paroisses Saint-Jean et de Beaulieu : votes unanimes aux cris de Vive l’Empereur ! Vivent les Français nos frères !” 

Excellentes nouvelles des communes voisines.

Cannes, le 16 avril. La population de Nice a voté avec un immense enthousiasme pour l'annexion à la France. La ville est entièrement pavoisée. Une masse de campagnards et d'ouvriers avec des drapeaux circulent en chantant la magnifique cantate niçoise de Léopold Amat. L'unanimité est parfaite. »

Le dépouillement confirme l’enthousiasme rapporté par les journaux. Sur 25 933 votants de toute la région, 25 743 ont fait le choix du rattachement. À Nice même, 83% des voix ont fait le choix de la France. Un score écrasant, dû en partie au fait que les opposants avaient prôné l’abstention plutôt que le non.

Le Constitutionnel loue « l’honneur » de Nice et son unanimité dans « cette épreuve difficile » en ne marchandant pas mais en « s’offrant toute entière ».

Nice est donc devenue une ville de France et L’Écho Rochelais entreprend de présenter à ses lecteurs ce nouveau bout de territoire, remarquant au passage que son climat, « l’un des plus délicieux d’Europe », attire un nombre croissant d’étrangers, en particulier les Anglais « qui y vont passer la froide saison ».

Le 14 juin 1860 marque l’entrée officielle des ex-comté de Nice et duché de Savoie dans le giron de l’État français. Le Journal des débats politiques et littéraires offre la première colonne de sa Une à cet événement en ne mâchant pas son lyrisme patriotique :

« Il n'y a aujourd'hui qu'un seul événement qui fait oublier tous les autres. Il n'y a place dans les cœurs français que pour un sentiment d'orgueil, l'un des plus légitimes qu'ils aient éprouvé depuis longtemps. La France est agrandie de deux provinces. […]

On ne voit partout que drapeaux fièrement déployés ; on n'entend que les tambours qui battent et les musiques militaires qui remplissent l'air de leurs fanfares de triomphe. Nous sommes impatiens d'aller prendre notre part de la fête commune. […]

Nous n'avons devant les yeux que la grandeur de la patrie. Notre âme se livre tout entière au bonheur de savoir la France respectée et forte. Ce jour est beau. Nous voulons en jouir pleinement. Notre joie est sans mélange comme sans arrière-pensée. »

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