Interview

Le pouvoir des femmes au Moyen Âge : entretien avec Lucie Jardot

le 28/09/2020 par Lucie Jardot, Mazarine Vertanessian
le 25/09/2020 par Lucie Jardot, Mazarine Vertanessian - modifié le 28/09/2020
Marguerite de Constantinople, comtesse de Flandre, in « Histoire de l'abbaye de Flines » - source : Université de Lille-WikiCommons
Marguerite de Constantinople, comtesse de Flandre, in « Histoire de l'abbaye de Flines » - source : Université de Lille-WikiCommons

Dans Sceller et gouverner, l'historienne étudie le statut des comtesses de haut rang au Moyen Âge, qui – au-delà d’être épouses, mères ou sœurs – sont avant tout des femmes de pouvoir. Celui-ci déclinera pourtant progressivement au cours des siècles suivants.

Du XIIIe au XVe siècle, le sceau connaît un essor considérable. Il sert à valider un acte diplomatique mais aussi à marquer l’autorité et la personnalité du « sigillant ». En analysant le sceau – et l’acte au bas duquel il est apposé – de vingt et une princesses issues des comtés de Flandre et de Hainaut, Lucie Jardot démontre que ces régions sont un véritable lieu d’exercice du pouvoir des femmes. 

Dans son ouvrage, issu d'un mémoire de master 2 ayant obtenu, en 2018, le prix Mnémosyne, l’historienne met ainsi en valeurs le parcours de nombreuses princesses, de Marguerite de Constantinople à Marie de Bourgogne. 

Propos recueillis par Mazarine Vertanessian

RetroNews : Pour commencer, pouvez-vous me parler de vos sources ?

Lucie Jardot : J’ai étudié le sceau de plusieurs princesses du Moyen Âge. La manière dont elles s’y faisaient représenter mais aussi l’ensemble des actes qu’elles ont scellés. Mes sources sont donc à la fois iconographiques mais aussi écrites.

En tout, j’ai consulté près de 600 actes « signés » par ces femmes ainsi que les empreintes de sceau apposées dessus. L’étude du sceau lui-même est déterminante. La couleur a une signification. Par exemple le vert a valeur de perpétuité. La qualité de la cire est aussi importante. Les beaux rouges sont issus de pigments qui viennent de loin et sont très coûteux. 

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Ces actes participent à la mise en scène du pouvoir : il ne faut pas oublier qu’au Moyen Âge, ils sont destinés à être rendus public et montrés. Idem en ce qui concerne la mise en page. Si une comtesse laisse dix centimètres de marge, cela représente un coût faramineux – le parchemin coûte en effet très cher – et donne ainsi une impression de prestige.

À ce moment-là, à quoi « sert » un sceau ? 

Un sceau est une empreinte de cire, moulée grâce à une matrice qui permet d’apposer une image en creux. Il a une valeur juridique, valide le contenu de l’acte auquel il est rattaché. Le sceau date de la Mésopotamie, au Ier millénaire avant J.C. Il est ensuite utilisé par les Grecs et les Romains. Les Mérovingiens, autour du VIIe siècle, puis les Carolingiens, à partir du IXe siècle, les reprennent.

Au Xe siècle, seul le roi a le droit d’utiliser un sceau mais on assiste dans le même temps à un effondrement du pouvoir royal. Puis à partir du XIIIe, tout le monde se dote d’un sceau : les marchands, les universités, les villes… Toute personne voulant passer un acte dispose d’un sceau et cela inclut les femmes.

À quoi ressemble le sceau des femmes ? Est-il esthétiquement différent de celui des hommes ? 

Il n’y a pas de différence dans leur valeur mais en effet, ils diffèrent dans leur représentation iconographique. La spécificité du sceau féminin est sa forme ogivale. On parle de sceau « en navette ». La dame y est souvent représentée debout. Hommes ou femmes peuvent avoir un sceau avec les armoiries familiales Et les deux sexes sont aussi régulièrement représentés à cheval.

Mais si les seigneurs sont montrés avec armure et épée, les femmes n’en ont pas le droit. À la place d’une arme, elles portent un faucon au poing – comme une affirmation de leur pouvoir. Le faucon est symbolique car il est utilisé pour la chasse, or ce sport est réservé aux seigneurs qui possèdent des terres. C’est donc un moyen, pour la propriétaire du sceau, de rappeler qu’elle règne sur un territoire qui lui appartient.

Qui sont les femmes dont vous avez étudié les sceaux ?

J’étudie principalement le sceau des femmes de la haute aristocratie dans les comtés de Flandre et de Hainaut, en actuelle Belgique : des comtesses, des duchesses qui sont issues de grandes familles. Généralement, elles récupèrent le pouvoir de leur père en l’absence d’un autre héritier mâle. Leur rôle et alors le même que celui des princes, c’est-à-dire gouverner le comté ou le duché.

C’est particulièrement vrai au XIIIe siècle. Par exemple, Marguerite de Constantinople gère intégralement – que ce soit financièrement ou militairement – le comté de Flandre. Mais, avec le temps, les princesses vont plutôt atteindre le pouvoir en aidant leur époux. Les prérogatives seront donc réparties dans le couple. Les femmes seront en charge des donations pieuses et du bien-être des sujets du comté. 

On retrouve encore d’ailleurs cette répartition des tâches au sein du couple présidentiel. Ce sont aussi elles qui négocient les contrats de mariage pour leurs enfants et elles sont garantes de la paix.

Dans votre ouvrage, vous revenez en effet plusieurs fois sur Marguerite de Constantinople. Elle règne plusieurs décennies.

Marguerite de Constantinople attend longtemps avant d’atteindre le pouvoir. À la mort de son père Baudoin c’est Jeanne, sa sœur aînée, qui dirige le Hainaut. Marguerite de Constantinople fait alors passer un acte qui précise que l’époux de Jeanne ne récupérera pas le comté si Jeanne meurt. Et effectivement, à la mort de Jeanne, Marguerite s’empare du pouvoir tandis que son beau-frère quitte la cour.

Elle va régner pendant quarante ans. Et lorsque son fils devient adulte, elle ne se résigne pas à lui laisser le pouvoir. Il faut l’intervention du roi de France pour que celle-ci accepte de passer la main !

Au début du XVe siècle, il y a aussi Jacqueline de Bavière, grande figure rebelle…

Elle est la fille unique du comte de Hainaut. Promise au Dauphin de France, héritier de la couronne, Jacqueline est élevée à la cour de France et se dote d’un sceau qui la déclare dauphine de France. C’est inédit, car c’est un titre qui alors n’existe pas. Brutalement son futur époux meurt, elle doit retourner dans le comté du Hainaut dont elle devient comtesse.

Au XVe siècle, comme il est inenvisageable qu’une femme règne sans être mariée, elle épouse son cousin le duc de Brabant, qui est très puissant. Mais ce dernier veut administrer les terres de Jacqueline, ce qu’elle refuse. Suite à plusieurs désaccords, Jacqueline de Bavière fuit son époux et rejoint l’Angleterre où elle s’unit alors à Humphrey de Lancastre. Leur mariage n’est pas reconnu valide puisqu’elle est encore mariée au duc de Brabant. C’est un scandale pour la papauté, qui exige que Jacqueline revienne dans son comté où son époux est en train de mourir.

Hélas, Jacqueline de Bavière ne récupère pas son pouvoir pour autant. Un autre de ses cousins réussit à récupérer son comté en faisant valoir qu’il est impossible de laisser une femme aux mœurs aussi dissolues régner. 

Au XIVe siècle, Marguerite de Flandre, quant à elle, a moins de pouvoir.

Oui, à la mort de son père, elle hérite de l’ensemble de la Flandre. Elle est donc très puissante en terme d’assise territoriale, mais au final elle exerce très peu de pouvoir. Et, à chaque fois qu’elle l’exerce, c’est au nom de son époux qui l’institue « lieutenante générale ». C’est à partir de ce moment que le pouvoir des femmes décline car il devient encadré juridiquement.

Marguerite de Flandre a déjà moins de pouvoir que Marguerite de Constantinople un siècle plus tôt. Ainsi, elle n’a pas le droit de lever une armée, ni de porter une armure. Elle est surtout en charge de l’administration d’une partie du territoire et du fonctionnement de la vie de cour.

Il en est de même pour Marie de Bourgogne, héritière de Philippe le Hardi au XVe siècle. Son pouvoir est borné et conditionné par le mariage. Si l’on met en regard le règne de Marguerite de Constantinople avec celui de Marie de Bourgogne, on constate que la première a pu gouverner sans éprouver la nécessité de se remarier, tandis que la seconde s’est trouvée dans une situation telle que le mariage a représenté la seule solution pour se maintenir à la tête de son héritage.

Nous avons vu que les comtesses de Flandre et de Hainaut avaient du pouvoir. Était-ce aussi le cas des princesses du Royaume de France ? 

Les prérogatives des femmes étaient beaucoup moins larges en France car pendant la Guerre de Cent Ans, de 1337 à 1453, on invente, par un montage de textes juridiques, la loi salique. Celle-ci stipule que les princesses ne peuvent hériter de la couronne ni la transmettre à leurs enfants. C’est ce qui explique que par la suite, en France, on a dénié aux femmes la capacité de gouverner.

Finalement, bien que vous mettiez en exergue le rôle des femmes, votre ouvrage est plus un ouvrage d’histoire politique qu’un ouvrage d’histoire « du genre »…

Oui, car l’histoire du genre n’est qu’une grille de lecture parmi d’autres. Je cherche avant tout à comprendre ce que signifie gouverner, que ce soit au masculin ou au féminin. Au fil de mes recherches, je me suis aperçue que le sang prime toujours sur le sexe. Les dynasties puissantes préfèrent confier le pouvoir à une femme plutôt que de le voir passer dans les mains d’une personne extérieure à la famille.

Malgré tout, la décroissance du pouvoir féminin au fil des siècles montre bien qu’on est obligé de tenir compte du genre pour comprendre l’histoire politique.

Sceller et gouverner de Lucie Jardot est publié aux Presses universitaires de Rennes.