Interview

Dans les archives inédites du ministère de l'Intérieur

le 14/12/2020 par Bruno Fuligni, Marina Bellot
le 08/12/2020 par Bruno Fuligni, Marina Bellot - modifié le 14/12/2020

Assassinats, complots, scandales financiers... Le fonds Panthéon rassemble les archives les plus sensibles du ministère de l'Intérieur. L'historien Bruno Fuligni s'est plongé dans ces documents confidentiels et nous conduit au cœur du secret d'État, de la Commune à la Libération. 

Cinq cents dossiers, rangés dans deux cent vingt-huit boîtes noires représentant trente-quatre mètres linéaires. Tel est le contenu de l'énorme coffre-fort que les policiers surnommaient « le Panthéon » et qui se trouve aujourd'hui aux Archives nationales.

L'historien et maître de conférence Bruno Fuligni l'a intégralement exploré, exhumant les pièces les plus révélatrices de ce fonds longtemps tenu secret. Le résultat est un ouvrage qui, au fil d'affaires aussi variées que des assassinats, des complots ou encore des scandales financiers, éclaire de nombreuses pages de notre histoire. Retour sur sept de ces affaires, de la Commune à la Libération, qui révèlent la permanence d’une « police politique, vigilante et active » 

Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Votre ouvrage s'ouvre sur une figure exceptionnelle, Jean Allemane, un communard de premier plan qui a tout pour déplaire à la police… Qui est ce personnage, qui a vécu près d'un siècle ? 

Bruno Fuligni : Jean Allemane fait partie d’une aristocratie ouvrière que sont les typographes, qui ont joué un rôle très important dans la naissance du mouvement ouvrier français. Il est emblématique de ces ouvriers parisiens qui sont le fruit de l’exode rural – lui-même est né en Haute-Garonne. Sous le Second Empire, il vit de son travail mais c’est déjà un militant syndical et républicain, un adepte des doctrines collectivistes. Avec la chute du Second Empire, l’Année terrible, arrive la Commune. Il a alors 27 ans, c’est un jeune combattant mais un combattant déterminé.

Quand il est arrêté, il échappe à l’exécution sommaire mais il est condamné aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie. Il appartient à la petite minorité de ceux qui sont envoyés non pas pour vivre dans la nature, mais pour subir une peine de travaux forcés dans un bagne, sur l'île de Nou. Il va réussir à survivre et même tenter une évasion avec d’autres communards qui va être très près de réussir. 

En 1880 la loi d'amnistie des Communards est votée. Jean Allemane rentre alors en France et commence une nouvelle vie : élu conseiller de Paris puis député, il va devenir le chef de file d’une tendance du socialisme français, qu’on va appeler l’allemanisme. Les allemanistes sont des socialistes révolutionnaires, proches des anarchistes, mais qui admettent l’élection et la représentation. 

Allemane est également un orateur, quelqu'un qui sait parler et se faire entendre. Il fait partie des personnages jugés très subversifs et la police va donc le suivre à la trace dans ses réunions électorales et politiques. Un policier dans l'assistance transcrit les moments forts du discours - nous avons des notes de police précises sur l'organisation de ces meetings, les personnes présentes et les propos tenus par l'orateur. Par ailleurs, la Sûreté glane toutes les informations possibles sur sa vie privée. En particulier, certains rapports font état de relations homosexuelles qu’il a eues au bagne et qui nous seraient restées totalement inconnues sans ces dossiers. 

Ce qui rend aussi le personnage intéressant, c’est sa longévité : il est mort en 1935, à 92 ans. Ses obsèques sont l'occasion d'une grande manifestation qui rassemble toute la gauche de l'époque dont les communistes, soucieux d’obtenir l’onction des anciens communards. Et la police est bien sûr dans le cortège - elle indique que plus de 4 000 personnes sont présentes et que des gens scandent « des soviets partout, vive la révolution ». Jusqu’à sa mort, Jean Allemane reste une figure subversive. Il aura été une sorte de Jean Valjean : un ancien bagnard qui devient un notable, un député, un homme de presse aussi ; on le trouve avec Jaurès quand celui-ci fonde L’Humanité

En 1894, l'assassinat du président Sadi Carnot prend la police au dépourvu... 

Nous sommes dans le contexte de la vague d’attentats anarchistes des années 1892/1894. L’acte de Caserio, qui poignarde à mort le président de la République, marque l’apogée de ce moment historique. La police est totalement prise au dépourvu car Caserio n'était pas connu de ses services. Il a agi seul, inaugurant ce qu’on appelle aujourd’hui les loups solitaires.

Il a acheté un couteau ordinaire, l’a dissimulé dans un bouquet de fleurs et s'est présenté devant Sadi Carnot lors d'un déplacement à Lyon. Il fait cela pour venger Vaillant, qui avait lancé une bombe dans l'hémicycle, et avait été guillotiné, Carnot refusant de le gracier. Vaillant lui-même vengeait Ravachol, et la police craint que d’autres anarchistes se lèvent pour à leur tour venger Caserio – qui sera guillotiné deux mois plus tard. 

L'enquête de police a conservé toutes les lettres qu'a reçues Caserio en prison : ce sont des lettres qui le félicitent et l'encouragent – l’une d’elles, écrite par un anarchiste avec son sang, est toujours dans les archives... De leur côté, le Parlement et le gouvernement réagissent également en faisant voter ce qu’on a appelé les lois scélérates, des lois contestées par la gauche car donnant des pouvoirs exceptionnels à la police. Cela va se révéler efficace : ces lois et une action très énergique de la police vont briser cette déferlante anarchiste.

Nous faisons également la connaissance des frères Ucciani, dont les méthodes « journalistiques » font figure d’anti-leçon de déontologie. En quoi leur feuille de chantage est-elle révélatrice de l'époque ?

Ils se lancent dans la presse la plus rentable qui soit puisqu'elle vit de ce qu'elle ne publie pas... Ce type d'activités est en général très difficile à appréhender par la police car les victimes ne portent pas plainte, leur souci étant d'éviter le scandale. Il existait plusieurs journaux de chantage à la Belle Époque, mais en principe on ne les trouvait pas puisque le principe c’est que la personne visée achète tout le tirage et le détruise. C’est une époque où l’on a un souci très fort, dans certaines catégories de la population, d’être honorablement connu, de ne pas divulguer ses turpitudes. Le bon bourgeois de province qui vient s'encanailler quelques jours à Paris n’a pas envie que ça se sache : c’est la cible par excellence des frères Ucciani. 

Comme la police avait des antennes dans les imprimeries, on peut supposer que c’est là qu'elle a mis la main sur les exemplaires du journal des frères Ucciani, qui sont toujours dans les boîtes d’archives. On découvre que nos maîtres-chanteurs pratiquaient l’humour noir : ils indiquent que leur bureaux sont ouverts de 5 à 7, comme les hôtels qui servaient aux rendez-vous adultérins à l’époque… 

Ce qui est extraordinaire dans leur parcours, c'est que ce sont des fils de bonne famille qui ont mal tourné. Ils sont devenus souteneurs au moment où les Corses remplacent les vieux Julots casse-croûte parisiens. Et au sein des maquereaux corses, ils sont particuliers car ils sont cultivés et donc capables d’animer un journal.

Qui sont Cochon et Brizon, le syndicaliste et le député qui ont échaudé les services de renseignements policiers ?

Cochon s’est rendu célèbre dans les années 1910. Anarchiste, il avait créé un syndicat des locataires qui aidaient les gens à déménager « à la cloche de bois » comme on disait, c’est-à-dire rapidement, avant que le propriétaire puisse vous empêcher de partir en vous demandant les arriérés. C’est alors une façon pour Cochon de mettre en cause l'égoïsme des propriétés, qu’on appelle les vautours dans le langage imagé de l'époque. Avec l'Union sacrée en 1914, le syndicat des locataires cesse ses activités, d’autant qu’un moratoire sur les loyers est institué au début de la Grande Guerre.

Mais au bout de deux ans, l’Union sacrée se fissure, le moratoire prend fin, et le problème se pose à nouveau. À l'extrême gauche apparaît une frange pacifiste qui veut faire la paix à n'importe quel prix. Brizon fait partie de cette extrême gauche, qui espère que de la guerre sortira une révolution sociale. En conflit avec son propriétaire, il s’arrange avec Cochon qui ressuscite le syndicat des propriétaires et fait déménager Brizon à la cloche de bois, mais une cloche de bois pas du tout discrète car c’est aussi une manifestation politique. En déménageant de cette façon spectaculaire, Brizon pose le problème de la lutte des classes et de la crise du logement. C’est à la fois une action privée et publique. C’est ce qui explique que l’affaire soit prise très au sérieux : ce sont des rapports de la Sûreté qui arrivent sur le bureau du ministre de l'Intérieur, tant on craint que l’exemple de Brizon soit contagieux.

Cochon va d’ailleurs le payer très cher : on va l'envoyer dans un régiment d’infanterie coloniale. Quant à Brizon, il ne sera pas inquiété : il restera député et au moment du congrès de Tours il acceptera les conditions de Lénine et deviendra l’un des premiers communistes français. Il sera néanmoins vite exclu du PC car il a un fond anarchiste et aura du mal à se plier à la discipline léniniste.

On découvre également dans votre ouvrage qu'André Citroën fait l'objet d'une surveillance policière. Pourquoi cette figure du patronat fait-elle peur au pouvoir ? 

Dans les dossiers de la Sûreté, on trouve très peu de dossiers concernant des hommes d'affaires. La police s’y intéresse peu, notamment parce que la plupart des industriels sont plutôt conservateurs et ne font pas de vagues. Le cas Citroën est différent puisque Citroën incarne une forme nouvelle de capitalisme, avec ce qu’on appellerait aujourd’hui de la communication. Il a le souci de son image et le génie de la publicité et du slogan. À sa manière, il va révolutionner le capitalisme français. C’est amplement suffisant pour attirer l’attention de la police.

Son dossier est néanmoins maigre : on y trouve surtout des coupures de journaux. La police essaie de comprendre ce qu'il fait, mais les rapports ne sont pas brillants... On comprend surtout que c'est un patron pas comme les autres. Ce qu'il fait est totalement légal mais il fait peur, on sent chez les policiers une désapprobation. Dans les années 1930 avec la grande crise, l'entreprise va péricliter et sera rachetée par Michelin.

Puis en janvier 1937, l'assassinat d'un ingénieur russe à Paris suscite de nombreux fantasmes... Pourquoi ? 

L’affaire commence par un assassinat assez mystérieux. On trouve le corps d’un homme, Navachine, qui vient de Russie et qui est à la fois un financier, un franc-maçon et un bolchevik - ce qui actionne beaucoup de leviers en même temps. La police va partir sur de fausses pistes et ce qui est intéressant c’est que l'enquête va être reprise tardivement et qu’on va enfin comprendre - mais trop tard - qui est l’assassin. 

Il s’agit en réalité d’un ancien Camelot du roi devenu membre de la Cagoule, un certain Jean Filliol, qu’on va retrouver dans la Collaboration et qui va s’enfuir en Espagne avant l’arrivée des Alliés. Il a disparu et a dû vivre assez longtemps à l’abri de toute poursuite...

Sur le mobile, il y a plusieurs explications. On peut penser que c’est un crime politique dans la mesure où Navachine a joué un rôle dans le financement du communisme via la BCEN (Banque commerciale pour l'Europe du Nord), une banque de droit français à capitaux soviétiques. Une autre thèse qui sera avancée plus tard, c'est que, tout simplement, les opérations de Navachine gênaient les hommes d’affaires qui finançaient la Cagoule. Mais ce ne sont que des hypothèses. Aujourd'hui encore, c'est une histoire qui reste mystérieuse. 

En 1943, le dossier sur l'attentat contre Marcel Déat nous rappelle que les résistants étaient alors considérés comme des terroristes. Que dit ce dossier du changement de méthodes policières pendant cette période particulière ? 

Nous sommes en 1943, en pleine période de collaboration et, dans sa maison de campagne, Marcel Déat essuie des coups de feu. L’attentat échoue mais il y a eu tentative d’assassinat sur un socialiste devenu l’un des personnages les plus engagés dans la Collaboration. On a dans les dossiers de police toute une reconstitution de l'attentat, avec un dessin en perspective de la maison. Mais là encore, c’est un dossier remarquable par ce qu’il ne contient pas. Compte tenu de la personnalité visée, outre la police officielle, le gouvernement va charger un autre service, qui a des méthodes extrêmement musclées et ne s’embarrasse pas de paperasse : le SRMAN (Service de répression des menées antinationales).

Un certain nombre de militants communistes vont être arrêtés, dont l’un va finir, sous la torture, par parler. Le principal responsable de l'attentat sera arrêté et abattu.

Ce dossier est assez troublant car on comprend bien que l'on n’est plus dans le cadre de la police officielle, qui suit des procédures. Durant ces années d'occupation, cette police est doublée par des polices secrètes, des officines collaborationnistes.

Finalement, comme vous l'écrivez, ce fonds Panthéon montre bien la permanence d’une « police politique, vigilante et active »... 

Depuis toujours, la police, comme son étymologie l'indique, a une fonction politique. Elle vise d’abord et avant tout à assurer la stabilité du pouvoir, quel que soit ce pouvoir. À partir de Clemenceau, elle a mis en avant ses succès dans la lutte contre le crime et a essayé de devenir populaire. Elle a eu quelques succès à son actif mais elle a surtout continué à faire ce qu'on appelle aujourd’hui du renseignement intérieur, au service de l’autorité politique, en étant très présente dans les imprimeries, les rédactions des journaux, les partis politiques…

Le fonds Panthéon, sous la IIIe République, se trouvait dans un coffre-fort de la place Beauvau que les policiers avaient surnommé le Panthéon car il renfermait des renseignements sur des personnalités haut placées. Pendant l'Occupation, ces dossiers ont été soustraits et dissimulés aux Allemands. Ce fonds sera ensuite complété par des dossiers équivalents datant de la période de la guerre.

Bruno Fuligni est historien et maître de conférences à Sciences Po. Il a publié de nombreux ouvrages consacrés à la vie politique française. Son ouvrage a été réédité sous le titre Dans les archives inédites du ministère de l'Intérieur chez Folio en 2019.