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Les révoltes antifiscales du Papier timbré et des Bonnets rouges

le par - modifié le 05/08/2020
le par - modifié le 05/08/2020

Sous Louis XIV, tandis qu’une première révolte populaire éclate à Bordeaux en mars 1675, une suivante, lancée par les « Bonnets Rouges » des campagnes, s’étend à toute la Bretagne. Toutes deux seront sévèrement réprimées.

Conçue pour être une guerre éclair et devenue, par le jeu des alliances, un conflit majeur, la guerre de Hollande (1672-1678) a de ce fait généré son lot d’innovations fiscales. Les plus connues sont la mise en place d’un monopole sur la vente du tabac et la création d’un timbre pour les papiers officiels.

En 1673, ce train de mesures suscite des tensions dans plusieurs endroits, en particulier à Rennes et à Toulouse. À l’hiver 1674-1675, Colbert, alors Contrôleur général des finances de Louis XIV, observe avec inquiétude les troubles qui apparaissent dans le Limousin. Pourtant, comme l’indique la Gazette à la date du 6 avril, c’est en fait à Bordeaux, fin mars 1675, qu’éclate la principale révolte.

La présentation qui en est faite est très courte et euphémisée, même si l’emploi du terme « sédition » montre que l’on a bien perçu d‘emblée la gravité  des faits survenus sur les bords de la Garonne.

« Quelques particuliers mal-intentionnez [sic] ont excité une Sédition à Bordeaux, que le Maréchal d’Albret a apaisée par ses soins. »

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En effet, la ville a connu trois jours de fureurs antifiscales, au cours desquelles elle a eu à déplorer plusieurs morts, dont un conseiller au parlement.

Partie d’une querelle relative à la nouvelle taxe sur la vaisselle d’étain, la contestation s’est étendue à toute une large gamme de prélèvements royaux (dont le papier timbré) et locaux. Débordées, les autorités, sous la houlette du gouverneur de Guyenne, le duc d’Albret, ont décidé de céder aux exigences de la rue pour ramener le calme. Celui-ci est d’autant plus net que Louis XIV, dans la foulée, a semblé confirmer ce recul en accordant une amnistie aux Bordelais impliqués dans la révolte.

De fait, la surséance décidée par les autorités locales pour satisfaire la foule en colère reste d’actualité, en échange du retour au calme.

« L’Amnistie que le Roy [sic] a eu la bonté d’accorder au menu peuple de Bordeaux, a été reçue avec tous les témoignages possibles de joye, et de repentir.

Tout y est clame, et la sédition n’a eu aucune suite. »

Le 1er avril comme le 13 avril, la Gazette tend à minimiser l’ampleur de la révolte bordelaise : « quelques particuliers » dans un cas, « menu peuple » dans l’autre sont évoqués, alors que la révolte a aussi concerné toute une partie de la petite et moyenne bourgeoisie locale.

Ce que ne dit pas non plus la Gazette, c’est que des députés de Bordeaux ont été repérés en Hollande, faisant craindre l’existence d’un complot ourdi par les ennemis de la France en vue d’un débarquement batave qui obligerait à détacher des troupes françaises des fronts principaux du Nord et de l’Est du royaume.

De plus, si l’affirmation selon laquelle « la sédition n’a eu aucune suite » est juste pour la ville de Bordeaux, elle ne l’est pas au-delà, car en maints endroits des populations réclament le même traitement de faveur.  De cet embrasement qui court des Pyrénées à la Bretagne entre le printemps et l’été 1675, la Gazette ne dit rien, et n’évoque de nouveau la révolte que le 23 août, à l’occasion de l’ultime sursaut rebellionnaire de l’année.

Portrait du Contrôleur des finances de Louis XIV, Colbert, en 1666 - source : Metropolitan Museum of Art-WikiCommons
Portrait du Contrôleur des finances de Louis XIV, Colbert, en 1666 - source : Metropolitan Museum of Art-WikiCommons

« De Bordeaux, le 23 Aoust [sic] 1675.

Le 6 de ce mois, quelques Séditieux du menu Peuple, déchirèrent et jetèrent dans la rivière une Balle de papier Timbré, qu’il trouvèrent dans un bateau & ils s’assemblèrent avec des armes devant l’Hôtel de ville.

Le Maréchal d’Albret […] rétablit le calme et l’autorité & dissipa entièrement la sédition, par sa présence et sa fermeté, après avoir été dans toutes les rues, où il reçut tous les témoignages possibles de respect et d’obéissance. »

Ayant surpris, le 16 août (et non le 6), le chargement de papiers timbrés destinés à l’arrière-pays et les croyant destinés à la ville de Bordeaux qu’ils estiment désormais défiscalisée, des habitants s’y révoltent de nouveau.

Mais, comme le dit fort justement la Gazette, un meilleur emploi des troupes qu’au mois de mars, doublé de la peur de beaucoup de perdre les avantages acquis à l’issue de la révolte de mars conduisent à éteindre la révolte – et à une série de supplices. Même le quartier Saint-Michel, en pointe en mars, collabore au rétablissement de l’ordre en livrant un homme jugé (à tort ou à raison) coupable des nouveaux troubles.

Préférant visiblement les bonnes aux mauvaises nouvelles, c’est aussi fin août que la Gazette lève le voile sur le fait que la révolte a largement touché aussi la Bretagne au moment où celle-ci redevient calme. En fait, dès le mois d’avril, Rennes et Nantes se sont soulevées à l’exemple de Bordeaux, avant d’être suivies par la Basse-Bretagne où, à partir de juin, se dressent ceux que l’on surnommera les Bonnets rouges.

Ceux-ci, non contents de s’en prendre à la fiscalité royale, attaquent aussi certains seigneurs dont les prélèvements sont jugés abusifs. La Gazette d’Amsterdam, journal protestant écrit en français et édité en Hollande, se fait d’ailleurs un plaisir de rapporter ces troubles bas-bretons, non sans commettre quelques exagérations et approximations :

« De Paris, le 9 août.

Les troubles augmentent toujours en Basse-Bretagne et les soulevés, qui ne sont que des campagnards, y commettent des excès au delà de ce qu’on sauroit [sic] s’imaginer ;

sachant que le Roy y envoye des troupes pour les mettre à la raison, ils ne laissent pas de massacrer ceux à qui ils en veulent & de saccager et abbattre leurs maisons & mesmes des gentilshommes de qui ils prétendent avoir esté ci-devant maltraités et ont bouché tous les chemins par où l’on peut venir à eux, et abbatu grande quantité d’arbres aux avances pour se faire des retrenchements. »

Tout ceci est exprimé en creux par la Gazette de France, mais à un moment où le danger s’éloigne, l’arrivée des troupes provoquant des réactions différentes de ce qui était affirmé (et espéré) par la Gazette d’Amsterdam :

« Les séditions arrivées en Basse Bretagne ont esté [sic] entièrement dissipées par le seul bruit de la marche des Troupes du Roy ;

& comme avant leur arrivée aux environs de cette ville, où elles sont présentement, le Duc de Chaulnes nostre Gouverneur avoit ménagé, avec beaucoup de prudence, le pouvoir que Sa Majesté luy avoit donné de réprimer par la force ou par la douceur […]. »

Comme à Bordeaux, la volonté d’endiguer la contestation antifiscale se double de la crainte de voir les révoltés opérer une jonction avec les Hollandais, ceci justifiant l’envoi en Basse-Bretagne d’un contingent de 5 000 hommes aguerris.

Comme le note le correspondant de la Gazette, la seule nouvelle de l’arrivée des soldats a conduit non seulement à ramener le calme, mais aussi à des arrestations menées par les populations qui préfèrent collaborer avec les autorités, et ce faisant, éviter d’être sévèrement punies.

Le 21 septembre, la Gazette confirme que la révolte est bien finie, et revient sur l’idée que seuls les plus coupables des « séditieux » ont été condamnés. On est loin de l’image du massacre suggéré par la Gazette d’Amsterdam qui rapporte le 27 septembre que le duc de Chaulnes « a fait faire une grande penderie », image qui s’est durablement imposée dans les mémoires et l’historiographie, alors que la réalité est en fait difficile à connaître.

Portrait de Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes (1625-1698) - source : WikiCommons
Portrait de Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes (1625-1698) - source : WikiCommons

« […] Les désordres de Bretagne ont été entièrement apaisés par la punition de quelques séditieux & le dessein de les favoriser, dont la Gazette de Hollande fait mention, n'a pas été plus heureux aux Hollandois cette année que leur descente en ce même pays, l'année dernière […]. »

La Gazette française, le 21 septembre, prend aussi sa revanche sur ses rivales étrangères, qui non seulement ont été bien plus bavardes qu’elle au sujet de la révolte depuis le printemps, mais se plaisent encore à souligner que la révolte de Bonnets rouges est toujours bien vivante en plein mois de septembre – ce qui est d’ailleurs faux. La guerre des communiqués est bien réelle, qui voit la Gazette mettre en parallèle l’échec du projet de débarquement hollandais de 1675 et celui de 1674, prévu en baie de Seine et qui devait faire sa jonction avec la conspiration du chevalier de Rohan, opération éventée et déjouée par les Français.

De même, l’allusion à la prise d’un navire hollandais (le 9 septembre), comme la liste des succès militaires de l’année écoulée (le 21 septembre) sont là pour confirmer par les mots la force des armes françaises, sur terre comme sur mer.

L’annonce, en date du 26 octobre, du transfert du parlement de Rennes à Vannes, est typique d’une communication qui préfère se polariser sur les nouvelles attestant de la puissance du roi que sur les troubles causés par ses sujets. La mesure sert ainsi à punir la ville de Rennes coupable d’avoir vu naître en son sein une révolte réputée avoir donné l’exemple à la Basse-Bretagne.

La punition de Rennes n’est d’ailleurs pas limitée à cette décision, et comprend aussi une série de condamnations à mort (ici évoquées) ainsi que le logement des gens de guerre, le désarmement de la milice et l’évacuation du faubourg réputé le plus séditieux – qui émouvra même la marquise de Sévigné, dans une lettre qui inspirera bien plus tard Ernest Lavisse.

« Le Parlement de Rennes a été transféré à Vannes.

Tous les mouvemens [sic] ont cessé par la punition de quelques Séditieux du menu peuple : & l’obéissance a été rétablie dans toute la Province. »

Annoncée dans la Gazette le 31 août, la tenue de l’assemblée des États de Bretagne servait alors à calmer les esprits, en désignant cette vieille institution provinciale comme le lieu de résolution de la crise.

Ayant retardé l’ouverture de la session au mois de novembre (au lieu de septembre), soit à un moment où la répression a été un succès, la monarchie s’y présente en situation de force, ce que n’ont pas clairement perçu les notables provinciaux, qui pensent encore possible de proposer un marché au roi, consistant en l’octroi d’une forte somme contre le retour du parlement à Rennes et le départ des troupes.

L’évocation de l’audience que le roi accorde aux députés bretons ne retient rien de cette idée d’un marché et n’évoque que le pardon et la soumission des Bretons.

Ceux-ci durent en effet payer comme ils l’avaient promis, mais sans obtenir en retour la moindre concession de la part de Louis XIV, qui ne craignait désormais plus ni les Bonnets rouges, ni la flotte hollandaise, ni les Bordelais. Le rapport de force permit donc au roi de tenir un langage de fermeté.

« L’Evesque [sic] de S. Malo, le Duc de Rohan, & le Sénéchal de Nantes, Députez des Estats de Bretagne, eurent hier, audience de Sa Majesté ;

& cet Evesque ayant par un Discours fort éloquent, demandé pardon à Sa Majesté, de tous les désordres qui s'etoyent passez dans cette Province, Elle reçut ces marques de la soumission & de la fidélité de ces Estats, avec toute la bonté qu'ils s'estoyent promis de sa clémence. »

Alors que le récit des affaires bretonnes se termine, la Gazette évoque de nouveau Bordeaux à la toute fin de l’année.

La vigueur de la répression signalée par la Gazette le 23 août n’a visiblement pas suffi à empêcher la ville d’être punie selon des modalités qui font penser à ce qu’a subi Rennes pour n’avoir pas su, comme cette dernière, endiguer le flot contestataire, mais aussi, pour avoir vu des Bordelais discuter avec la Hollande. Comme à Rennes, le départ du parlement, ici vers Condom, est la mesure la plus spectaculaire.

Elle n’est pas la seule, comme le suggère la Gazette. Outre la suppression d’un privilège relatif au commerce, la ville subit le désarmement des milices bourgeoises et le logement des troupes – aussi coûteux que désagréable –, et voit la fin des avantages acquis les armes à la main fin mars. Le roi, s’appuyant sur les troupes dégagées du front à la faveur de la trêve hivernale, peut se permettre d’imposer les nouvelles taxes.

Là aussi, le rapport de force a changé et permet la fermeté. Et en punissant toute la ville, le roi va à l’encontre de ce que la Gazette affirmait quelques mois plus tôt, à savoir que la révolte était le fruit de la seule frange la plus modeste de la population.

Ainsi s’achève la révolte du Papier timbré, qui a pris le nom de la nouvelle taxe la plus unanimement rejetée. Marquée par un recul tactique du roi au printemps – suite aux évènements bordelais – qui a paradoxalement contribué à répandre la révolte dans l’Ouest de la France sous-militarisée, l’affaire s’achève par un refus clair et net de céder aux demandes des émeutiers. Cette fermeté, caractéristique des années Colbert, ajoutée à la peur que suscite une armée réputée invincible et celle de l’Enfer brandie par le clergé, mais aussi au peu de soutien des élites sociales de moins en moins solidaires avec ce genre de révoltes, contribua à faire de la révolte du Papier timbré la dernière de la série d’évènements comparables apparus dans les années 1630 lors de l’entrée en guerre de la France de manière ouverte dans la guerre de Trente ans.

Révoltés du Papier timbré (et Bonnets rouges) ferment donc la marche des fureurs populaires du Grand siècle, celles des Croquants (1637), des Nu Pieds (1639), des Sabotiers (1658), des Lustucrus (1662) ou des Rouristes (1670), pour s’en tenir aux principales. Toutes ont été faites au cri de « vive le roi sans la gabelle », étant portées par la croyance que, comme ses peuples, le roi était ennemi de l’impôt, qui ne serait que l’œuvre des méchants ministres et odieux financiers.

Après 1675, le silence se fera, et tout juste y aura-t-il, en 1707, un ultime embrasement avec les Tard Avisés du Quercy. Mais ce silence valait-il accord ? Signifiait-il consentement fiscal ? L’enquête menée par Jean Nicolas (2002), qui montre au XVIIIe siècle un essor des micro-rebellions souvent liées à la fraude sur les impôts indirects, laisse penser que non et éclaire d’un jour neuf le chemin qui sépare les fureurs antisfiscales du XVIIe siècle des revendications des cahiers de doléances de 1789.

Gauthier Aubert est professeur d’histoire moderne à l’Université de Rennes, et membre de l’Équipe d’Accueil 7468 Tempora.

Pour en savoir plus :     

Gauthier Aubert, Les Révoltes du Papier timbré (1675). Essai d’histoire évènementielle, Rennes, PUR, 2014

Gauthier Aubert, Révoltes et répressions dans la France moderne, Paris, Armand Colin, 2015.

William Beik, Urban protest in seventeenth century : the culture of retribution, Cambridge, Cambridge UP, 1997.

Yves-Marie Bercé, Croquants et nu-pieds. Les soulèvements paysans en France du xviie au xixe siècle, Paris, Gallimard, 1991.

Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Le Seuil, 2002.

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