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Frederick Douglass, « un esclave devenu diplomate »

le par - modifié le 05/08/2020
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De sa naissance dans une plantation du Sud à sa mort en tant qu’homme politique, Douglass n’aura cessé de combattre l’infâme condition de vie des Noirs aux États-Unis. Retour sur le destin extraordinaire d’un esclave noir au XIXe siècle.

En 2017, lorsque le président Trump rendait hommage aux grandes figures du mouvement noir pendant le traditionnel mois consacré à l’histoire des Noirs-américains (Black History Month), à titre posthume il remercia maladroitement Frederick Douglass pour le « travail formidable » (amazing job) qu’il avait accompli.

Journalistes et historiens s’empressèrent alors de souligner l’ignorance du président en matière d’histoire américaine : Frederick Douglass, en tant que père de la lutte pour les droits civiques, figure de proue de l’antiesclavagisme et soutien inconditionnel des femmes dans leur quête du droit de vote à la fin du XIXe siècle, a fait bien plus qu’un « travail formidable ». Il a participé à la refonte de la société américaine avant, pendant et après la Guerre de Sécession en encourageant les minorités oppressées à se faire entendre et à réclamer la juste application de leurs droits fondamentaux.

À la fin du XIXe siècle la presse française ne tarit d’ailleurs pas d’éloge pour ce « héros noir » comme le souligne le journal socialiste La Démocratie du Cher, qui lui consacre un long article biographique dans son édition du 20 octobre 1889.

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Frederick Bailey (le nom de sa mère) naît vers 1818 à Talbot dans le Maryland, dans la condition d’esclave. Sa mère est d’origine afro-américaine et amérindienne ; son père, Blanc, l’abandonne à sa naissance. Frederick adoptera le patronyme Douglass seulement après sa fuite vers le Nord en 1838, afin de semer les chasseurs d’esclaves à ses trousses (les Fugitive Laws alors en place dans le pays, stipulaient qu’un esclave ayant fui une plantation du Sud esclavagiste, s’il était arrêté dans un état non-esclavagiste, devait être retourné à son « propriétaire ».)

Douglass est séparé de sa mère alors qu’il n’est encore qu’un enfant en bas âge et vit quelque temps chez sa grand-mère, dont il sera également séparé à l’âge de 6 ans, pour travailler comme serviteur dans une plantation. La propriétaire, Lucretia Auld, lui apprend à lire l’alphabet – et ce contrairement à la loi sudiste, qui proscrit l’éducation des esclaves. Grace à cet entraînement, Douglass réussit à apprendre à lire et à écrire seul. Il en profite pour apprendre aux autres esclaves à lire en utilisant la Bible. Mais lorsque Thomas Auld découvre cet enseignement clandestin, il envoie Douglass chez un autre fermier, connu pour traiter ses esclaves avec brutalité.

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Alors qu’il n’a que 16 ans, Douglass est fréquemment roué de coups par Edward Covey, « briseur d’esclave », chez qui sont envoyés les esclaves les plus récalcitrants. Dans son autobiographie, Douglass revient sur les séances de tortures auxquelles il est forcé d’assister, et le traumatisme qui en résulte. L’un des moments décisifs de sa vie se joue lorsque Covey tente de le frapper, et que Douglass décide de répondre coup pour coup. Les deux hommes se battent, mais Covey, un pauvre fermier blanc qui tient trop à sa réputation pour faire courir le bruit qu’un esclave l’a défié, laisse Douglass s’en tirer sans représailles. Il se promet de ne plus jamais subir passivement la violence des maîtres.

Les Auld finissant pas faire revenir Douglass à Baltimore pour le faire travailler sur un chantier naval, il en profite pour dérober les papiers d’un marin afro-américain. Usurpant son identité, Douglass réussit à s’enfuir en 1838. Le périple en train le mène jusqu’à New York où il trouve refuge dans une safe house, chez l’abolitionniste David Ruggles. Une fois en sécurité, Anna Murray, une femme noire libre qu’il avait rencontrée chez les Auld, le rejoint dans la clandestinité. Tous deux se marient en septembre 1838 – ils auront 5 enfants.

Douglass participe alors aux rencontres organisées par le mouvement antiesclavagiste. Il y découvre les écrits du journaliste William Lloyd Garrison, éditeur du premier journal abolitionniste The Liberator, créé en 1833 et fondateur de la très active Anti-Slavery Society. Douglass rencontre Garrison en personne quelque temps plus tard lors d’un meeting, et ce dernier lui recommande vivement d’écrire son histoire afin qu’elle vienne éclairer avec force la cause abolitionniste.

L’édition du 20 octobre 1889 de la Démocratie du Cher mentionne les débuts de Douglass au sein de la Society :

« Monsieur Douglass eut comme moyen de lutte, en dehors de sa grande énergie, une éloquence véritablement prodigieuse. On raconte qu’a l’été 1841, il prononça dans une réunion de plusieurs milliers de personnes, un discours si remarquable qu’à la fin de la séance on lui offrit spontanément l’emploi d’agent de la société anti-esclavagiste du Massachusetts, avec pour mission de prêcher publiquement l’abolition de la servitude. »

Le journaliste fait ici référence au discours L’Église et le Préjugé (The Church and Prejudice) que livre Frederick Douglass à Nantucket. Dans ce discours, Douglass dénonce le racisme dont il est victime, contre toute attente, dans les églises du Nord. Son discours souligne le caractère national et non simplement local du racisme aux États-Unis.

En 1843, Douglass se joint à la Tournée des cent conventions (Hundred Conventions project) organisée par la société anti-esclavagiste : un tour des États-Unis de 6 mois pour sensibiliser à la cause abolitionniste. Au cours de cette tournée, Douglass sera plusieurs fois victimes de violences physiques.  À Pendleton dans l’Indiana, Douglass se casse la main lors d’échauffourées, ce qui lui laissera un handicap permanent.

Le Siècle souligne l’importance de cette société et de ses actions de sensibilisation à la cause abolitionniste dans son édition du 29 mai 1869 :

Convention de l'Anti-Slavery Society en 1840, tableau de Benjamin Haydon - source : WikiCommons
Convention de l'Anti-Slavery Society en 1840, tableau de Benjamin Haydon - source : WikiCommons

« Un peu plus tard est venue l’Anti-slavery society qui a substitué le fanatisme vivace et sincère de l’abolitionnisme au vieux puritanisme protestant.

Cette société a fait son œuvre et une grande œuvre, car elle peut se flatter d’avoir contribuer pour une bonne part à l’abolition de l’esclavage, que seule elle osait attaquer de face, quand la politique dite libérale et républicaine n’abordait cette odieuse institution qu’avec crainte et tremblement. »

En 1845 Frederick Douglass publie son autobiographie Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave, décrivant ses années de servitude. Dans ce livre majeur, Douglass expose la violence des sévices infligés aux esclaves et la cruauté des maÎtres à une époque où les Sudistes présentent « l’institution particulière » (the peculiar institution) de l’esclavage comme un système paternaliste « plus humain » que le système salarié du Nord.

Le journal républicain Le Progrès de la Côte d’Or, le 13 décembre 1882, fait l’éloge du livre, lorsque sort la traduction française quelques décennies plus tard sous le titre Mes années d’esclavage et de liberté.

« Avant Madame Stowe, un Nègre américain, orateur et publiciste, Frederick Douglass, marshal de Colombie, consacrait sa puissante intelligence à l’émancipation de ses frères esclaves. C’est son autobiographie qu’il nous donne aujourd’hui.

Rien de plus nerveux, de plus convaincu, de plus humainement éloquent que ces pages où l’homme se raconte avec ses luttes, ses angoisses et ses espérances. Cet écrivain, qu’on cite en Amérique à l’égal de Fox et d’Henry Clay, mériterait d’être connu en France, où l’on admire toujours les caractères, virils et élevés. »

Cependant, la publication du livre plonge Douglass dans l’angoisse d’être retrouvé, capturé et réexpédié dans le Sud. Il s’embarque alors dans une tournée de deux ans (1845-1847) en Grande Bretagne et en Irlande, qui l’éloigne des chasseurs d’esclaves. Au cours de ce voyage, il rencontre le nationaliste irlandais Daniel O’Connell, dont le nationalisme non-violent influencera grandement la philosophie politique de Frederick Douglass.

Dès son retour aux États-Unis en 1847, Douglass fonde son propre journal, North Star, tribune abolitionniste et féministe. À la suite de la convention féministe de Seneca Falls en 1848, il prend en effet fait et cause pour le droit de vote des femmes et soutient leurs aspirations égalitaires à une époque où beaucoup d’hommes – et de femmes – rejettent avec mépris le discours féministe.

En 1852, Douglass livre son discours le plus célèbre « Que représente le 4 juillet pour un esclave ? », dans lequel il s’attaque aux symboles de la liberté américaine : « Pour [l’esclave], votre fête n’est qu’une comédie, la liberté dont vous vous vantez tant, une licence profane, votre grandeur nationale, une vanité protubérante (…) avec toutes vos parades religieuses, toute votre solennité, tout ça n’est pour l’esclave que pure grandiloquence, imposture, tromperie – rien d’autre qu’un fin voile pour dissimuler des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages ». Le discours témoigne également du climat qui précède la Guerre de Sécession, les États-Unis qui se vantent d’être la nation de la liberté peinant à justifier la présence de l’esclavage sur leur sol, tandis que les grandes nations industrialisées comme la France ou le Royaume-Uni ont depuis des décennies mis fin à ce système barbare.

Pendant la Guerre de Sécession, Douglass devient consultant du président Abraham Lincoln. Il milite en particulier pour que les anciens esclaves soient armés et autorisés à combattre dans les troupes de l’Union aux côtés des soldats blancs. Toutefois, les deux hommes se trouvent en désaccord à la suite de la proclamation d’émancipation de 1863 qui met fin à la pratique de l’esclavage ; car si la proclamation eut le mérite de libérer les esclaves, elle ne leur conféra en revanche aucun droit.

Lors de l’élection de 1864, Douglass apporte alors son soutien aux Républicains radicaux emmenés par John C. Frémont. Ce sont les premiers à demander l’instauration d’une égalité totale entre Noirs et Blancs pendant la Reconstruction tandis que les modérés prônent l’établissement d’une égalité progressive.

En 1877, Douglass rencontre Thomas Auld, son ancien « propriétaire ». La presse française s’émeut. La République française souligne la modestie et la sagesse de Douglass lors de cette entrevue de réconciliation et d’adieu, Auld étant mourant :

« Son entrevue avec le capitaine Auld a été très affectueuse. Il lui a parlé d’un livre qu’il avait écrit quelques années après sa fuite, et dans lequel il parlait de son maître en termes peu mesurés et peu bienveillants. Il a demandé pardon à M. Auld de ce que le livre pouvait contenir d’injuste à son égard.

Pendant l’entretien un membre de la famille de M. Auld ayant donné à M. Douglass le titre de Marshal en lui adressant la parole : “Non ! non ! a dit le visiteur. À Washington je suis le Marshal Douglass ; mais ici je suis simplement Frederick Douglass, comme autrefois.” »

À l’ère de la Reconstruction, Douglass occupe de nombreux postes dans les gouvernements républicains. Il sera notamment nommé secrétaire des États-Unis en République Dominicaine en 1871, devenant de fait le premier homme noir à occuper ce poste. En 1877 il est nommé Marshal du district de Columbia (responsable de l’application des lois), puis ambassadeur des États-Unis en Haïti en 1889.

Cette dernière nomination intéresse particulièrement la presse française, car Douglass est chargé de négocier un pacte de protectorat entre l’ancienne colonie et les États-Unis. Plusieurs journaux dont Le Petit Marseillais dans son édition du 26 octobre 1889, lui consacrent de larges colonnes et reviennent sur la vie de « l’esclave devenu diplomate ». Le journaliste mentionne notamment que « dans une récente visite qu’il a faite dans les États du Sud, Douglass a constaté que les travaux faits par les Noirs sont exécutés dans de déplorables conditions ; ils sont payés en nature et avec grande parcimonie. » L’esclavage aboli a laissé place à la ségrégation de fait, qui sera entérinée en 1896 par la décision de la Cour Suprême dans l’arrêt Plessy vs Ferguson, donnant force de loi aux pratiques ségrégationnistes.

La Petite Gironde dans son édition du 30 octobre 1889 explique la mission qui attend Douglass en Haïti :

« Monsieur Frederick Douglass ministre des États-Unis, va pouvoir commencer sa mission qui est assez délicate. Voici ce que rapporte le journal américain The Herald :

“Frederick. Douglass est chargé de convaincre le président Hippolyte que le transfert de l’administration des affaires étrangères de la république noire au département d’État à Washington contribuerait considérablement à la sécurité et la prospérité du pays, les États-Unis garantiraient l’autonomie de l’île en retour de ce transfert qui aurait pour corollaires la concession de certains privilèges maritimes et le droit de débarquer des troupes”. »

Dans l’édition du 11 octobre 1889, le journaliste du Petit Journal s’amuse des mesures de sécurité de grande ampleur prises pour protéger Frederick Douglass lors de ses déplacements entre la forteresse Monroe en Virginie et Port-au-Prince, où Douglass est ambassadeur. Non sans ironie, le journaliste souligne le caractère extraordinaire de cette nomination dans un pays où le racisme est si profondément enraciné et en profite pour faire la liste des mesures ségrégatives aberrantes pour le lecteur français.

« Nos confrères d’outre-mer nous apprennent qu’à Boston les épiciers refusent d’employer dans leurs boutiques des Nègres et des Négresses, quel que soit leur mérite simplement à cause de leur couleur […]

Dans le Tennessee, à Knoxville, les maçons au visage pâle se refusent à travailler avec les Noirs.

À Atlanta le Nègre le mieux élevé ne peut au spectacle prendre place qu’à la galerie […] et enfin – et c’est là le comble – à Ashbury Park, dans le New Jersey, l’accès des bains de mer leur est défendu à l’heure où se baignent les Blancs. Pensez donc s’ils allaient déteindre ! »

Zone d'un jardin public du Sud des États-Unis « réservée aux personnes de couleur », 1938 - source : WikiCommons
Zone d'un jardin public du Sud des États-Unis « réservée aux personnes de couleur », 1938 - source : WikiCommons

Douglass meurt en 1895 à Washington d’une crise cardiaque sur le retour d’un meeting organisé par une jeune organisation féministe le National Council of Women. « Le célèbre orateur noir Frederick Douglass est mort hier à Washington à l’âge de 78 ans » écrit Le Constitutionnel, qui lui consacre une chronique le 24 février 1895. Tout comme le Journal de Rouanne qui salut cet « orateur brillant, et homme de lettres distingué ».

Si sa célébrité reste mesurée en Europe, aux États-Unis, Frederick Douglass est un véritable héros de la lutte pour l’égalité. Son parcours incroyable, son engagement dans l’abolitionnisme, son rôle de conseiller auprès d’Abraham Lincoln et son soutien inconditionnel à la cause féministe en ont fait un modèle de courage et de détermination pour des générations entières d’activistes américains.

Anne-Claire Bondon est professeure agrégée d’anglais et américaniste. Elle enseigne à l’Université de Paris-Est Créteil. Elle travaille notamment sur la contre-culture américaine et les mouvements contestataires.