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La mise à mort d'Albert Aernoult, « L’Affaire Dreyfus des ouvriers »

le par - modifié le 10/08/2021
le par - modifié le 10/08/2021

Entre 1909 et 1912, un nouveau scandale militaire entache l’armée française et découpe une nouvelle fois la France en deux : l’assassinat, à « Biribi », d’un syndicaliste par plusieurs officiers chargés de la surveillance des détenus.

En 1909, l’Affaire Dreyfus est encore dans les têtes de tous les Français quand éclate ce qui va devenir « l’Affaire Dreyfus des ouvriers ».

Il faut revenir à ces années 1900 où la République laïque triomphante semble enfin s’enraciner, même si une partie de la classe ouvrière y reste encore fermement opposée. Derrière elle, des militants socialistes, anarchistes et anarcho-syndicalistes défendant des idées antimilitaristes, anticapitalistes, anticléricales, anticoloniales et internationalistes refusent de cautionner cette République bourgeoise qui a fait voter les lois scélérates et qui n’hésite pas à envoyer la troupe sur les ouvriers.

Deux volets principaux animent alors leur action : les grèves ouvrières – souvent violemment réprimées – et un combat antimilitariste, qui s’oppose notamment aux conseils de guerre et aux bagnes militaires permettant de punir, loin de l’Hexagone, les criminels et les révolutionnaires.

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Au tout début du siècle, pour se défendre contre cette répression légale, un groupe d’anarchistes a créé le Comité de défense sociale (1903). Son activité est cependant sporadique jusqu’en 1908, où la répression de la grève de Villeneuve-Saint-Georges par Clemenceau, le « premier flic de France », lui permet vraiment de s’affirmer. Les militants anarchistes y dominent, mais ils côtoient des socialistes, des défenseurs des droits de l’Homme, des syndicalistes, des intellectuels et des artistes engagés.

Ses buts : récolter de l’argent pour aider les militants emprisonnés et leurs familles ; utiliser la presse afin de créer un courant d’opinion en leur faveur ; et, trouver des avocats pour assurer leur défense. Parmi ces avocats, un homme dont on a pu oublier depuis qu’il avait été socialiste : Pierre Laval.

Notre Affaire commence, elle, en 1909 avec l’ouvrier terrassier et syndicaliste Albert Aernoult qui a participé aux grèves dures du métro en 1905-1906. Emprisonné en 1907, sans doute sans travail, il signe, à sa sortie anticipée, un engagement de trois ans dans l’armée. Il commet alors une « infraction à la discipline » et est condamné à quelques jours de prison. Pour purger sa peine, le commandement militaire décide d’envoyer cette « mauvaise tête » au camp disciplinaire du pénitencier de Djenan El Dar, dans cette Algérie coloniale où se trouvent plusieurs bagnes militaires liés aux Bataillons d’Afrique. En d’autres termes : « Biribi », chanté par Aristide Bruant, évoqué par la presse, raconté dans les romans de Georges Darien, dont le seul nom évoque l’arbitraire de l’armée.

Pour le pauvre Aernoult, son incartade va le conduire à la mort, le 2 juillet 1909. Il est tué par les « chaouchs », ces officiers bourreaux qui sévissent dans les bataillons militaires. « On croyait pourtant en avoir terminé avec les scènes d’atroce barbarie, avec le silo, la crapaudine, les fers, la mise au quart de pain et autres supplices » clame la presse quelques jours plus tard.

En effet, l’affaire aurait pu être étouffée si, parmi les disciplinaires, ne se trouvaient quinze témoins, qui envoient le jour même de sa mort une lettre à la mère d’Aernoult et à la Ligue de droits de l’Homme.

La lettre est révélée à l’opinion le 24 juillet 1909 par le journal Le Matin qui titre « Une affaire épouvantable aux Bataillons d’Afrique ». Sans en faire une question politique, l’article se termine en demandant des sanctions « si les faits sont reconnus exacts ». Parmi les disciplinaires, Émile Rousset, dont le profil est pourtant différent de celui du mort. C’est aussi un ouvrier terrassier, mais ce n’est pas un militant syndicaliste. C’est un petit voleur qui, après une peine de prison, a été envoyé aux Bataillons d’Afrique où, à la suite d’une rixe au couteau, il atterrit à « Biribi ».

À l’automne des députés tels que Jean Allemane interpellent sans succès le ministre de la Guerre. L’affaire Aernoult a commencé...

Émile Rousset, rapporteur de l'assassinat d'Aernoult, dans L'Excelsior, 1911 - source : RetroNews-BnF
Émile Rousset, rapporteur de l'assassinat d'Aernoult, dans L'Excelsior, 1911 - source : RetroNews-BnF

Elle ne devient « l’Affaire Aernoult-Rousset » que quelques mois plus tard, quand L’Humanité publie la lettre collective (22 janvier 1910) et révèle que Rousset est menacé. Le 9 février 1910, les lecteurs du journal sont informés qu’il vient d’être condamné à cinq ans de prison par le Conseil de guerre d’Oran. Son geste est alors, pour le journal socialiste, « plus grand que celui du “divin” Picquart ».

Reprise par les quotidiens nationaux et régionaux, cette « Affaire » devient le grand combat antimilitariste du moment pour la presse anarchiste (Le Libertaire, Les Temps nouveaux), socialiste (L’Humanité, La Guerre sociale), et anarcho-syndicaliste (La Bataille syndicaliste). Elle va servir à une campagne plus large contre les bagnes militaires et les conseils de guerre.

Le 22 mars 1910, une affiche intitulée « À bas Biribi ! », tapisse les murs de Paris. Elle appelle les soldats à déserter et à retourner leurs baïonnettes contre leurs officiers. Le slogan est relayé dans L’Humanité le 23 mars 1910. La nouvelle déborde la presse révolutionnaire, étant reprise par des quotidiens comme Le Matin le lendemain.

Bien entendu, les seize signataires sont évidemment immédiatement poursuivis et vont eux-aussi faire l’objet d’une campagne de presse en leur faveur. Il s’agit, selon leur avocat, de provoquer un sursaut de l’opinion, comme avait pu le faire le J’Accuse… de Zola dans L’Aurore. Il faut en finir avec ces compagnies disciplinaires !

Pour Rousset, devenu une véritable icône, la campagne va porter ses fruits, puisqu’il est gracié par le Président de la République le 19 avril 1911. Le 30 août 1911, les  assassins d’Aernoult, le « lieutenant Sabatier et les sergents » (Reignier et Casanova) sont de surcroît « déférés devant le conseil de guerre d’Oran », même si celui-ci les acquitte, « aucune preuve n’ayant été fournie, et les affirmations de Rousset ayant été des plus fantaisistes » selon Le Petit Parisien du 9 décembre 1911.

Pour L’Humanité, il s’agit en revanche d’un « acquittement scandaleux ».

De fait, l’honneur de l’armée est en jeu. Celle-ci va alors aller plus loin. Comme avec le faux bordereau de « l’Affaire », des officiers montent de toute pièce une accusation pour meurtre. Ils feront même évader un faux témoin. Le 9 décembre 1911, Rousset est ainsi condamné à vingt ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour ! Pour les journaux conservateurs comme Le Gaulois (dès le 5 septembre), La Croix, Le Petit parisien, Gil Blas, Le Journal, L’Écho de Paris des 9 et 10 décembre, la culpabilité de Rousset n’est pas remise en cause. Vu son passé, elle ne peut faire de doute.

Par contre, à l’extrême gauche, la campagne de presse reprend de plus belle. Avec ce procès truqué, où l’on a un vrai et un faux coupable, l’ouvrier n’est plus seulement une icône de la cause ouvrière, ce n’est plus un « lanceur d’alerte » digne de Picquart, mais un nouveau Dreyfus. Un Dreyfus issu du peuple ! En décembre 1911, le manifeste du Comité de défense sociale copie le ton de l’article de Zola :

« Condamné par ordre supérieur, par la volonté expresse des chaouchs de Biribi, par esprit de classe, Rousset est la victime de l’armée.

Il y a dix ans, la France intellectuelle et ouvrière s’est soulevée pour défendre le capitaine millionnaire.

Aujourd’hui pour un simple soldat, pour un des nôtres, pour celui dont l’attitude courageuse ramena en France les compagnies disciplinaires, la classe ouvrière permettra-t-elle que ce crime s’accomplisse ? que Rousset soit expédié à la Guyane ?

Cela n’est pas possible, cela ne peut être ! »

De nouveaux meetings sont organisés pour réclamer la libération de Rousset, la suppression des bagnes militaires et des conseils de guerre, en appelant les soldats à la désertion, voire à tuer les « bourreaux galonnés » !

À Paris et en province, les journaux socialistes et anarchistes en appellent aux intellectuels, et même à Alfred Dreyfus lui-même. Les leaders de la CGT déplorent alors :

« La fine fleur et les intellectuels qui avaient marché pour le capitaine juif, ne marcheront pas pour Rousset. […] Les temps sont changés.

La plupart des anciens dreyfusards, sont devenus des s..., soutiens de la République. »

Certains articles témoignent ainsi de la permanence d’un antisémitisme de gauche qu’on trouvait déjà dans L’Humanité l’année précédente :

« Ah, c’était donc pour l’argent des Juifs que vous marchiez tous il y a dix ans, avocats, littérateurs, philosophes, financiers... »

Serait-ce une « République sociale » et une « République bourgeoise » qui s’opposeraient dans cette Affaire, par presse interposée ? La grande presse ne répond pas vraiment par de longs articles enflammés, et le truquage du procès apparaît vite au grand jour. De rares journaux d’extrême droite comme L’Action française ou La Libre parole l’évoquent en déroulant une thématique antisémite et antirépublicaine, mais sans pour autant pouvoir défendre le verdict du procès truqué.

Et de fait, cette Affaire peut alors davantage s’analyser comme un « rejeu du dreyfusisme » – le terme est de Dominique Kalifa – que comme une lutte des classes visant à détruire l’armée. Il s’agit à nouveau de sauver un innocent. La Ligue des droits de l’Homme était entrée dans la danse très tôt avec l’appui de René de Marmande, l’homme à la tête du Comité de défense sociale. Elle dénonce la « condamnation illégale » de Rousset, « à l’aide de faux témoignages », et met alors en place un « Comité de l’Affaire Rousset » et multiplie les réunions publiques.

Avec ce nouveau procès, les anciens Dreyfusards se mobilisent fortement, à commencer par Alfred Dreyfus en personne. Dans la nuit du 11 au 12 février 1912, un manifeste appelant à la libération de Rousset est affiché dans Paris. Il est signé par une trentaine d’intellectuels, artistes et avocats, qui ne sont pas tous antimilitaristes – Victor Margueritte, Paul Desjardins, Anatole France, Jean Grave, Frantz Jourdain, Hermann-Paul, Albert Naquet, Pierre Laval, Charles Seignobos… Plusieurs loges maçonniques, dont le Grand-Orient de France, vont également appuyer le mouvement.

Il va falloir peu de temps à la justice pour réviser le procès. Le 23 février 1912, la Cour de cassation casse le jugement militaire et Rousset finit par bénéficier d’un non-lieu le 24 septembre 1912.

Les militants en ont aussi profité pour obtenir enfin le retour d’Algérie du cercueil d’Aernoult. Il est donc enterré en grande pompe au Père Lachaise en février. L’Humanité consacre entièrement sa page de couverture aux obsèques en titrant « Paris ouvrier contre les bagnes militaires. Plus de 120 000 personnes ont suivi le cercueil d’Arnoult ». Chantant « L’Internationale », « La Carmagnole » ou « Gloire au 17e », drapeaux rouges et noirs mêlés. Ils sont 100 000 pour Le Matin, 300 000 pour La Bataille syndicaliste. Des échauffourées avec la police éclatent cependant à la fin de la journée, ce que ne manque pas de relever La Libre parole.

Pour les « anars », cette manifestation populaire rappelle l’ampleur de celle qui avait eu lieu pour l’enterrement de Francisco Ferrer trois ans plus tôt, en 1909. Pour les policiers, « on n’avait rien vu de pareil depuis les funérailles de Victor Hugo ».

Huit mois plus tard, le 20 octobre 1912, Émile Rousset sort de prison. Le 28, enfin à Paris, il préside à une grande fête unitaire. Icône du mouvement ouvrier, il continue la campagne contre la suppression des conseils de guerre, parlant de meeting en meeting. Contrairement à Dreyfus, il n’obtiendra jamais la légion d’honneur… Ces années de combat ont transformé le petit criminel en anarchiste, militant actif du CDS. Il aurait basculé au début des années trente vers un PCF sans doute aussi réprimé alors que le mouvement anarchiste au début du siècle.

À la veille de la Grande Guerre, le combat antimilitariste, qui s’est recentré dans le rejet contre la loi des trois ans, semble alors bien vain. Une nouvelle « loi scélérate » a même été promulguée en décembre 1912. On est encore loin d’en avoir terminé avec les bagnes militaires.

Rachel Mazuy est historienne, chargée de conférences à Science Po et chercheure associée à l’Institut d’histoire du temps présent. Elle travaille notamment sur l’histoire du mouvement ouvrier et celle de la Russie soviétique.

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