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La France de Maurice Thorez, « numéro 1 » du PCF

le par - modifié le 09/02/2021
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Au début des années 1950, le Parti communiste français était la plus puissante organisation militante du pays, et le premier parti de gauche. Le nom de son secrétaire général, « camarade Thorez », occupait régulièrement les colonnes des journaux, de L'Humanité, à La Croix.

En parcourant le Journal de Thorez des années décisives de l’après-Seconde Guerre mondiale, on mesure combien l’histoire du PCF recoupe celle des grands événements de l’époque : la mort de Staline (1953), la bataille de Dien Bien Phu (1954), le rapport Khrouchtchev et suites (1956), l’invasion de la Hongrie la même année, le retour de De Gaulle au pouvoir (1958) et bien sûr la « sale guerre » d’Algérie pour n’en rester qu’aux moments d’histoire les plus célèbres.

Ce que le Journal nous permet aussi de comprendre, et dont la presse rend régulièrement compte, c’est l’importance des nombreux rassemblements militants, de la sociabilité entre « camarades ». On pense bien sûr aux réunions politiques et aux meetings, nombreux et ponctuant la vie quotidienne des adhérents du PCF, du militant de base à la direction du parti.

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Thorez signale aussi souvent dans son Journal ses lectures. Il évoque les ventes du « livre marxiste » et les « batailles du livre » auxquelles il participe. En effet, à une époque où la civilisation des loisirs et de consommation n’était encore que balbutiante, le PCF accordait une grande importance aux manifestations culturelles et à la vente de livres auprès de son public de militants et sympathisants. Ainsi l’hebdomadaire du PCF La France nouvelle du 13 mars 1958 affirme que « la vente du livre marxiste du 19 avril doit être un grand succès ».

Il faut viser large, et dépasser le cercle (aussi substantiel soit-il à l’époque) du réseau autour du parti :

« Par ailleurs, on ne peut plus concevoir la diffusion du Livre marxiste en fonction seulement d’un cercle étroit de militants, car l’audience du marxisme-léninisme, l’intérêt qu’il suscite, grandissent constamment. Maints exemples prouvent que des militants socialistes, des démocrates d’opinion diverses, sont curieux de ces livres et les achètent quand on leur présente.

Il faut donc que tous les communistes s’adressent directement à tous les socialistes, tous les démocrates, avec lesquels ils sont en rapport, dans les entreprises et les quartiers, pour les inviter fraternellement à venir au Vel’ d’Hiv’ le 19 avril. »

En pleine crise algérienne, à quelques semaines du retour du général De Gaulle au pouvoir, le combat culturel demeure au premier plan. A cette vente du « livre marxiste », on y annonce notamment la présence de nombreux ouvrages d’historiens et de nouvelles éditions des classiques du marxisme, ainsi que « le tome XVIII des Œuvres de Maurice Thorez ».

La lecture est une constante chez Thorez : il lit de nombreux livres, des classiques aux textes d’actualité. Le PCF se veut le « parti de l’intelligence française » ; du livre donc, mais aussi de l’art, de la culture. Picasso, Eluard, Aragon et bien d’autres fréquentent le secrétaire général. Celui-ci reçoit de nombreux livres dédicacés. La numérisation des dédicaces de sa bibliothèque effectuée par la municipalité d’Ivry (dont Thorez fut longtemps le député) permet de mesurer son large réseau de sociabilités et d’échanges.

Thorez appréciait particulièrement l’histoire, tout particulièrement celle des luttes populaires, avec une place spécifique dédiée à la Révolution française. Lui qui avait connu son ascension politique au cours de la période du Front populaire (1936-1938) accordait une place de choix à l’histoire de 1789 et de 1793. Et nombre des historiens les plus célèbres de la Révolution appartiennent alors au PCF, ou en sont proches. Dans son Journal, Thorez lit ainsi avec attention Georges Lefebvre (1874-1959), l’historien de la « grande peur » de l’été 1789, socialiste avant de devenir compagnon de route du PCF à la Libération. Thorez lit aussi un Babeuf du jeune historien Claude Mazauric (né en 1932). Babeuf, que Karl Marx considérait comme membre du « premier parti communiste » agissant. Mais l’historien le plus présent dans la presse communiste est alors Albert Soboul (1914-1982), qui achève en 1958 une thèse de doctorat sur les Sans-culottes et le gouvernement révolutionnaire. A cette date, il a déjà publié de nombreuses contributions et synthèses sur l’histoire de la décennie 1789-1799.

La presse communiste rend régulièrement compte de ses travaux. Par exemple la revue du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) Droit et liberté, alors proche du PCF publie, sous la plume de Gilbert Mury, le 15 novembre 1948 un compte-rendu d’une synthèse de Soboul alors que vient d’être fondé l’État d’Israël ; occasion de revenir sur ce qui fait l’essence d’une nation :

« Au moment où, dans le Proche-Orient, Israël affirme par la force des armes la réalité d’une nouvelle nation, le livre que M. Albert Soboul consacré à la Révolution française trouve un regain d’actualité.

Il s’agit en effet pour lui de montrer comment notre pays ‘cet agrégat de peuples désunis’ sous l’Ancien Régime – selon la formule de Mirabeau – est devenu une réalité vivante.

Et, ce qui frappe en 1789, comme au XXe siècle, c’est la rapidité avec laquelle la nation se constitue. Comme si toutes les conditions de cette naissance se trouvaient déjà réunies. »

Thorez, « écrivain » et « théoricien » ?

Un « écrivain », Maurice Thorez ? La formule peut prêter à sourire aujourd’hui, mais elle était sérieusement présentée et discutée dans la revue littéraire affiliée au parti Les Lettres françaises le 27 avril 1950 sous la plume d’André Wurmser, journaliste à L’Humanité, écrivain proche d’Aragon et spécialiste de Balzac. Ainsi la grande clarté de « Maurice » est-elle mise en avant :

« La précision n’est pas seulement pour un dirigeant communiste, une qualité ; elle est un devoir que lui dicte le sentiment qu’il a de son énorme responsabilité.

Il ne fait aucun doute que si, dans l’œuvre de Maurice Thorez, une seule phrase, imprécise ou maladroite, pouvait être opposée aux siens, cette phrase courrait quotidiennement la presse toute entière.

Il suffit de constater avec quel air triomphateur les anticommunistes citent telle ou telle sottise de tel ou tel écrivain, soit avant que son parti ne le chasse, soit avant qu’il ne devienne communiste (car c’est ainsi : on ne naît pas communiste…) pour s’étonner, admirativement, que jamais la pensée de Maurice Thorez n’ait donné prise à l’adversaire, ne lui ait fourni une citation, ni immédiate, ni rétrospective. »

Un « écrivain », donc, et même un dirigeant capable de mobiliser des références marxistes pour analyser la réalité. Un théoricien ? Thorez n’est pas considéré à l’égal des classiques du marxisme, mais il n’hésite pas à brandir des citations du Capital pour justifier sa vision de la « paupérisation du prolétariat ». Le 1er août 1956, la revue communiste Démocratie nouvelle rend compte des travaux du XIVème congrès du PCF qui vient de se tenir. Aucun doute d’après le parti : la situation des travailleurs se dégrade.

« Procédant à des comparaisons concrètes entre la situation des pays du camp socialiste et la situation du monde capitaliste, menacé de nouveaux bouleversements économiques et sociaux, Maurice Thorez montra que la situation en France est caractérisée par la stagnation économique, la misère des travailleurs et la crise des bases de la culture nationale […]

Avec une telle usure de la santé, même si une certaine augmentation des salaires est obtenue, le sort du prolétariat subit une dégradation absolue. Au surplus, la diminution systématique du nombre des ouvriers qualifiés ne cesse de s’étendre, ce qui détermine la baisse du niveau moyen des salaires. »

Thorez défend l’idée que le prolétariat continue à s’appauvrir malgré les améliorations apparentes de sa situation. Plusieurs passages du Capital de Marx affirment la paupérisation de la classe ouvrière en lien avec l’industrialisation. Thorez s’appuie sur ces extraits pour défendre son point de vue, et polémique avec plusieurs autres responsables politiques à ce propos.

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Pierre Mendès-France, représentant de la gauche modérée très hostile au PCF, chef du gouvernement français en 1954-1955, conteste les thèses de Thorez dans le journal hebdomadaire L’Express. Face à ces critiques, Thorez persiste et signe. Le 16 mai 1957, La France nouvelle s’en prend au gouvernement de gauche, l’accusant de mener une politique d’austérité. On cite alors à nombreuses reprises les études de Maurice Thorez sur la question, notamment la dernière parue dans les Cahiers du communisme, la revue du comité central du PCF :

« Les ‘Cahiers du Communisme’ publient ce mois-ci une nouvelle étude de Maurice Thorez sur la paupérisation de la classe ouvrière.

On sait que ses deux premiers articles sur le même sujet ont éveillé un très grand intérêt et provoque une ardente polémique, en France et dans de nombreux pays. En effet, représentants du patronat et dirigeants réformistes ont fait feu de tout bois pour tenter de nier la paupérisation des prolétaires. »

À l’époque, il est pourtant clair que la France sort de la situation terrible d’après-guerre ; soutenir que les ouvriers s’appauvrissent de façon dogmatique revient à minorer l’évolution de certaines réalités.

Plusieurs figures de la gauche non communiste polémiquent avec Thorez, y voyant les limites du PCF mais aussi, à plus grande échelle, des théories de Marx. Il est clair que Marx est nettement mobilisé par Thorez, qui connaît bien les passages de ses écrits économiques allant dans le sens de sa démonstration. Toujours dans La France nouvelle du 16 mai 1957, on reproduit des extraits du texte de Thorez citant Marx :

« Marx dit de la même façon : la TENDANCE générale (souligné par moi – M.T.) de la production capitaliste n’est pas d’élever le salaire normal moyen, mais de l’abaisser » (« Travail salarié et capital », p. 114).

La bourgeoisie, avide de profit, cherche à faire tomber le salaire au-dessous même du minimum physique. La classe ouvrière lutte pour rapprocher au contraire le salaire de sa limite maxima en régime capitaliste qui est la valeur de la force de travail, la valeur des moyens de consommation nécessaires dans un pays donné et à une époque donnée pour satisfaire tant les besoins physiques que les besoins culturels. »

Au service de Moscou ?

Thorez se veut fidèle à Marx, mais aussi et surtout à l’époque à l’URSS. « L’homme de France que nous aimons le plus » pour ses partisans, « stalinien » infâme aux ordres de Moscou pour les autres, une chose est certaine : quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur lui, la centralité de Thorez dans la vie politique française ne fait alors aucun doute.

Par exemple, lorsqu’il revient de Moscou après sa maladie, toute la presse évoque son retour en se demandant quel rôle peut-il jouer désormais. Dans La Croix, on fait le tour de la presse française et l’on s’interroge :

« La nouvelle du retour de M. Maurice Thorez semble se confirmer. Et les commentateurs de s’interroger sur la signification de ce coup de théâtre (…) Quelle explication apporter à cette décision imprévue au moment où la plupart des leaders communistes français sont poursuivis ?

L’hypothèse la plus valable est celle-ci : devant le désarroi qui s’est emparé du parti, Moscou a estimé que la présence de Thorez s’imposait. »

Si les spéculations et conjectures de la presse française de l’époque se discutent, un élément ne peut souffrir de discussions historiquement : le lien étroit qui unit alors le centre soviétique au secrétaire général du PCF. Cette proximité fait alors couler beaucoup d’encre dans la presse de l’époque, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer le niveau de vie des dirigeants soviétiques et de ses camarades occidentaux.

Par exemple Carrefour : la semaine en France et dans le monde rapporte à ce propos plusieurs anecdotes, par exemple dans l’édition du 18 juillet 1951, lorsque Thorez était soigné à Moscou :

« Retiré du monde par ‘la Maison’ – ainsi les chefs communistes appellent-ils le Kremlin – Maurice Thorez, entre deux séances de rééducation, a tout le loisir de rêver, sur la terrasse où donne sa chambre, à la manière dont s’est forgée sa carrière, à celle dont elle s’achève. Tout s’est noué à Moscou, comme tout se dénouera dans les formes arrêtées par Moscou […]

Si les chefs communistes étrangers disposent, au cours de leurs visites en URSS, des avantages de l’aristocratie soviétique, c’est sous réserve d’un contrôle rigoureux. Ce contrôle permet d’une part d’étouffer les incidents ou les petits excès tels que certaines mémorables beuveries auxquelles se livrèrent bon nombre d’hôtes occidentaux. »

Thorez ne laissait nullement indifférent. Sa mort brutale à l’été 1964 – Thorez, d’après son journal, était en pleine lecture d’un ouvrage de son ami Wurmser sur Balzac ! – sera l’occasion d’une multitude d’articles favorables et hostiles, montrant une dernière fois l’importance considérable de cette figure pour l’histoire du pays.

Jean-Numa Ducange est historien, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen. Il a supervisé et présenté, en compagnie de Jean Vigreux, la parution du Journal de Maurice Thorez, 1952-1964, paru en 2020 aux éditions Fayard.