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1933, Daniel Guérin traverse l'Allemagne nazie à vélo

le par - modifié le 03/11/2021
le par - modifié le 03/11/2021

Après un premier tour d’Allemagne à pied en 1932, Daniel Guérin enfourche son vélo quelques mois après la prise de pouvoir d’Hitler pour parcourir un pays bien différent. En découle un reportage poignant, récit de la répression brutale qui sévit de l’autre côté du Rhin.

Alors qu’Hitler est chancelier depuis le 30 janvier 1933, les élections législatives allemandes du 5 mars suivant donnent à son parti un poids suffisant au Reichstag, qui vient d’être l’objet d’un incendie criminel, pour former un gouvernement majoritaire et obtenir les pleins pouvoirs.

Daniel Guérin, jeune militant d’extrême gauche qui a traversé l’Allemagne à pied entre août et septembre 1932, voit, impuissant, déferler un « raz de marée » fasciste sur le pays qui devait, selon lui, être le berceau de la révolution mondiale. Convaincu que l’ensemble des observateurs français sous-estime alors l’importance des événements qui se déroulent outre-Rhin, il propose à Léon Blum, alors directeur politique du Populaire, l’organe de presse de la SFIO, de retraverser le pays, à vélo cette fois, afin d’écrire une série de reportages sur le quotidien des allemands sous le régime nazi en gestation. Le futur président du Conseil accepte sans hésiter.

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En avril 1933, Daniel Guérin se lance donc dans une deuxième aventure qui le mène jusqu’à Leipzig, en passant par Cologne, Hambourg et Berlin. « À quelques centaines de kilomètres d'ici, des hommes comme nous se meuvent dans un autre monde, un monde fermé, où rien de ce qui compose nos habitudes de penser, de sentir, de combattre n'est plus admis », observe-t-il.

De son voyage découlent seize articles, publiés dans les colonnes du quotidien socialiste l’été suivant, dans lesquels il décrit ce qu’il a pu voir dans une Allemagne « socialiste et révolutionnaire » qui vient d’être « piétinée, assassinée ». La transformation qu’il constate entre son premier et son deuxième voyage est flagrante : les uniformes et le « bruit des bottes » ont envahi les espaces où fleurissait six mois auparavant une culture populaire vivante, animée par les maisons du peuple et les sièges du parti. Hitler a remplacé Thälmann et le drapeau rouge a été troqué pour une oriflamme arborant la croix gammée.

« Un socialiste voyageant aujourd’hui de l’autre côté du Rhin a comme l’impression d’explorer, après un tremblement de terre, une cité en ruine. »

Le totalitarisme

Le tremblement de terre est métaphorique et les ruines imaginées, mais leurs conséquences n'en sont pas moins évidentes. Depuis leur arrivée au pouvoir, les nazis ont investi tous les pans du quotidien. Joseph Goebbels, « le plus astucieux des chefs du national-socialisme » a consacré un ministère à la Propagande, dont la politique fait dire à Guérin dans son reportage du 28 juin que les « bandits bruns », s’ils ne sont pas encore des hommes d’État, « sont depuis longtemps déjà de prodigieux metteurs en scène ».

Dans le pays de Goethe et Hegel, la culture est ainsi investie par le parti au pouvoir : sur les étagères des librairies, la prose des personnalités éminentes du parti – dont Mein Kampf en premier choix – côtoie des ouvrages écrits à la gloire des nouveaux protagonistes de l’histoire nationale.

« D’innombrables ouvrages entretiennent le culte du Führer : Comment Adolf Hitler devint le chef, Hitler règne, le Pays natal de Hitler, Hitler tel que personne ne le connaît, Hitler et ses combattants, le Triomphe de la volonté.

Sur Goebbels, sur Goering, sur Frick, d’innombrables monographies, hâtivement et pauvrement rédigées, sont mises en vente.

L’un des panégyristes de Goebbels n’est d’autres qu’un chef de bureau du Ministère de la Propagande : on n’est jamais si bien servi que par les siens. »

Pour mieux s’imprégner de ces lectures, les Allemands peuvent se procurer des portraits d’Hitler de toutes les tailles et les « magasins bruns » permettent de s’équiper de la panoplie complète du nazi. « Chemises et culottes, képis, insignes, musettes et havresacs et surtout bottes, ceinturons, baudriers, étuis-révolvers » sont en vente pour quiconque souhaiterait se procurer l’uniforme militaire.

Sans surprise, les bâtiments où s’organisait la vie politique locale sont également investis par le nouveau pouvoir. Sur la mairie d’un village, Guérin constate qu’un « aigle noir, énorme, presse sous ses griffes des corps humains terrassés » et sur l’ancienne Maison du peuple, rebaptisée Maison du travail allemand, « des étendards à crois gammée pendent […] aux fenêtres ». Les lieux du pouvoir collectif ont été réinvestis par les branches locales du pouvoir en place.

L’omniprésence de la mise en scène du pouvoir atteint son paroxysme le septième jour de chaque semaine, lorsqu’un défilé militaire est organisé. Dès le matin, Horst Wessel, hymne officieux du Reich dont les paroles ont été écrites par un jeune militant abattu par des communistes, retentit dans les rues. « La folie collective ne connaît plus de bornes » se désole Guérin, qui assiste au concert dominical donné par l’orchestre de la 42e section d’assaut sur la place Adolf-Hitler avant d’aller voir un défilé de SA et de SS qui se tient sous une pluie diluvienne.

« Bientôt, l’esplanade n’est plus qu’un immense carré humain, képis bruns et képis noirs. Depuis une heure déjà, les hommes sont debout. […]

La pluie s’est mise à tomber. Bientôt, c’est un déluge. Les chemises brunes, détrempées prennent une couleur terreuse. Personne ne bronche. […]

Sans reprendre haleine, on traversera des villages tous pavoisés, tous gagnés par la fièvre – les gosses de trois ans se rangeront pour lancer leur Heil Hitler ! »

Une « soif de socialisme » ?

S’il marche au pas dans les cortèges hitlériens pour les fins de son reportage, Daniel Guérin n’est pas venu en observateur neutre. Proche de la gauche de la SFIO et des mouvements libertaires, il est allé en Allemagne pour voir ce qu’il restait de la verve socialiste du pays de Karl Marx. Les partis prolétariens ont été dissous et leurs chefs emprisonnés, « mais la soif de socialisme est profonde dans le cœur de l’Allemand ».

Les nazis ont bien remporté une bataille, mais la guerre, veut-il croire, sera gagnée par ses camarades communistes. Aussi rapporte-t-il avec satisfaction les multiples rencontres qu’il fait, au hasard de ses pérégrinations, avec des militants communistes ou syndicalistes, momentanément poussés dans la clandestinité.

Quelque part entre Cologne et Düsseldorf, il croise le chemin de deux chômeurs qui marchent le long d’une route sous la pluie battante. Il entame la conversation avec ces ouvriers vêtus de guenilles.

« - Ah ! tu es français… Pas possible ! »

Les yeux brillent. Enfin, quelqu’un à qui l’on pourra parler sans crainte d’avoir affaire à un mouchard… Et, lorsqu’ils connaissent mes opinions, ils tirent, avec bonheur, de quelque doublure, l’insigne du Parti communiste.

- Provisoirement, nous sommes vaincus… Ce sera long, mais l’issue ne fait pas de doute. […]

Je les vois partir, pauvres épaves, sur la route sans fin. Des motocycles bruns, fiers et provocants les frôlent au passage. Ils n’ont pas de beaux uniformes, eux, comme les vainqueurs du jour. Ils sont miteux, mais réfractaires. »

Ainsi se dessine une « autre Allemagne », révolutionnaire, qui refuse la xénophobie du parti d’Hitler. Poussée dans la clandestinité par la répression, elle ne se montre pas au grand jour. Mais, en faisant valoir sa qualité d’étranger, il arrive à arracher, de temps à autre, quelques mots contestataires de ses interlocuteurs, heureux de pouvoir lui faire comprendre qu’ils ne sont pas de la partie.

Aiguillé par les connaissances qu’il a dans le milieu de la gauche radicale, Daniel Guérin n’a finalement que peu de mal à retrouver l’Allemagne de gauche qu’il chérit. C’est ainsi que, de passage à Hambourg, un « camarade » l’emmène voir les foules d’ouvriers qui travaillent dans les chantiers de construction navale.

« Si vous pénétrez dans les impasses nauséabondes sous les voûtes obscures, vous pouvez lire sur tous les murs des inscriptions comme : ‘Que Hitler crève ! Vive la Révolution !’

Dans les cours de ces taudis, des chômeurs exsangues cessent de fumer leur pipe pour vous jeter un regard farouche :

- Même aujourd’hui, m’explique mon guide, la police ne se hasarde pas dans ces coupe-gorge (sic). Elle sait qu’il n’y a là-dedans que des réfractaires… et qui savent se défendre. »

Pour autant, le mouvement communiste a subi un revers important avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les sympathisants qu’il croise pendant son trajet se cachent et ne révèlent leurs affinités qu’aux personnes de confiance. Les militants des partis marxistes ont été forcés d’abandonner leurs activités et leurs structures sont démantelées. En passant au siège du Parti communiste dans une « grande ville », Daniel Guérin trouve un local vide. Le secrétaire, seul dans la pièce, lui explique que tout a été saisi par le régime le matin même et que les militants de la section craignent d’être arrêtés.

En effet, tout soupçon de sympathie avec les idées de gauche radicale peut mener à l’emprisonnement et à la torture. C’est ainsi que, lorsque Guérin frappe à la porte d’un socialiste dont ses amis parisiens lui avaient donné le nom, il tombe sur sa femme et ses enfants en pleurs.

« Ils sont venus le chercher hier… ».

L’antisémitisme ravageur

À cette répression à laquelle font face les représentants du mouvement ouvrier et qui trouve donc écho dans la presse française dès l’été 1933 s’ajoute celle qui s’abat sur les Juifs. L’antisémitisme délirant du Reich se montre au grand jour outre-Rhin, où des livres au contenu anti-judaïque trouvent une place de choix sur les présentoirs des librairies. Le parti au pouvoir a canalisé la colère d’un peuple humilié par les conditions de la défaite de 1918 et lourdement affaibli par la crise monétaire des années 1920. « Hitler n’a rien inventé, explique Guérin, il a seulement écouté, formulé, deviné quel exutoire l’antisémitisme offrait à l’anticapitalisme des masses ».

Parmi les publications particulièrement violentes se trouve un pamphlet rédigé par le futur SS Johann von Leers et intitulé Juden sehen dich an (« Les Juifs te regardent »). Cette « véritable provocation au meurtre » dresse une liste noire des personnalités sémites connues et les catégorise en fonction de leurs différentes activités. Sont ainsi catégorisés, photos à l’appui, les « juifs sanglants » (dont Rosa Luxembourg ou Trotsky), « menteurs » (dont Albert Einstein), « artistes » (dont Charlie Chaplin) ainsi qu’une ribambelle d’autres, qui se trouvent qualifiés d’« escrocs », de « juifs dissolvants [ou] d’argent ». L’ouvrage prend ainsi la forme d’un Who’s Who des ennemis présumés de la nation et permet, craint Daniel Guérin en constatant la mention « pas (encore) pendu » sous certaines des photos, de deviner l’identité des futures victimes du régime.

L’antisémitisme ne se limite d’ailleurs nullement aux cadres du parti. Malicieusement, Guérin s’amuse à évoquer le nom de personnes juives dans les conversations qu’il a avec les Allemands qu’il croise pour susciter une réaction indignée. « Chaque fois que vous vous essaierez à ce petit jeu, vous obtiendrez le même résultat : on gagne à tous les coups ». Tous les maux du pays sont mis sur le dos des seuls Juifs, regroupés de façon indiscriminée dans une unique catégorie sociale.

« Tandis que le coiffeur promène le rasoir sur mon visage, tandis que l’artisan mécanicien répare mon vélo, tandis que l’aubergiste emplit mon bock d’une bière mousseuse, aiguillons, lentement et sûrement la conversation :

- Les juifs ? Ah ! mon bon monsieur, il y a longtemps qu’on aurait dû nous débarrasser de cette engeance… C’est eux qui ont fait notre malheur… Ils sont venus nous voler notre pain… vous pouvez chercher aujourd’hui s’il s’en trouve un seul parmi les chômeurs… D’abord du travail pour les Allemands ! »

En parallèle à l’antisémitisme ordinaire qui avance à visage découvert et s’implante dans le quotidien allemand s’organisent, au niveau institutionnel, des réformes qui doivent permettre à l’administration du pays d’être vidée des personnes dites nuisibles, selon l’analyse du pouvoir en place. Alors que Guérin rend visite à jeune ami juriste aux sensibilités socialistes, il s’étonne de voir de nombreux ouvrages fascistes chez lui. « Je prépare des examens de droit », s’explique l’intéressé. Pour passer les concours, il est désormais requis d’avoir compris « l’essence intime du national-socialisme » et de s’être converti officiellement à un culte.

C’est ainsi que Guérin se voit invité au baptême de son ami, obligé de se lier à l’église protestante pour intégrer la fonction publique.

« Chaque jour, des milliers d’individus, afin de conserver leur gagne-pain, doivent se faire baptiser. Les pasteurs n’en peuvent plus… ».

Il faut noter que la sympathie de Guérin à l’égard de la population juive, soumise à une répression brutale et bientôt à la folie assassine de régime, reste subordonnée à son analyse de classe. Alors qu’il dénonce l’antisémitisme du Reich, il consacre, « pour être tout à fait en règle avec [sa] conscience », les dernières lignes de son reportage du premier juillet 1933 au cas d’une famille juive qui l’accueille « dans un intérieur bourgeois cossu ». Tandis que ses hôtes lui demandent conseil quant à la patrie où ils doivent chercher refuge, Guérin laisse glisser qu’il voit « derrière ces bourgeois un peu gras, […] l’ombre du Juif errant, le bâton à la main, qui reprend sa route ».

Bien qu’il les combatte, il mobilise ici la même imagerie du Juif apatride, sans attache patriotique, utilisée par les antisémites pour inventer un ennemi intérieur à combattre. Cet étonnant dérapage, en dissonance avec le reste de ses textes, est bientôt complémentée par une analyse matérialiste, laquelle lui ressemble plus. Au détour d’une phrase, alors qu’elle lui affirme la sincérité de son sentiment patriotique, la maitresse de maison lui souffle que « après tout, ce nouveau régime, nous nous en accommoderions, si seulement il nous laissait tranquilles ». C’en est assez pour prouver à Guérin l’immoralité de la classe bourgeoise, de quelque religion qu’elle soit. Attaqués, ses hôtes s’émeuvent d’un pouvoir assassin dont ils se seraient satisfaits s’ils n’étaient pas visés.

« Le charme est soudain rompu. Je songe à ceux qui, depuis des années, juifs ou non juifs, ont faim ; à ceux qui, juifs on non juifs, pourrissent aujourd’hui dans les prisons brunes. »

De retour en France, Daniel Guérin poursuivra son engagement à la gauche de la gauche. Au moment du Front populaire, élu en 1936 au sein d’une coalition électorale antifasciste, il sera proche de la tendance Gauche révolutionnaire, menée par Marceau Pivert. Alors que le Sénat s’apprête à renverser le deuxième gouvernement Blum en avril 1938, il sera en tête du cortège de dizaines de milliers de Parisiens allant faire entendre leur colère à la « poignée de vieillards au cœur sec » qui siège au Palais Bourbon.

Ce coup de force, qui s’oppose à la ligne de la SFIO, lui vaudra d’être suspendu du parti. Tout en entretenant une correspondance avec Léon Trotsky, il formera le Parti socialiste ouvrier et paysan, éphémère formation politique d’extrême gauche, qui sera rapidement dissoute par le régime de Vichy.

Après la guerre, qui lui donnera raison quant aux inquiétudes qu’il avait au sujet du régime hitlérien, il participera activement aux mouvements anticolonialistes et de libération homosexuelle. Il mourra en 1988, après une vie entièrement dédiée à la cause du communisme libertaire.

Pour en savoir plus :

Alexandre Saintin, « L’intellectuel socialiste révolutionnaire Daniel Guérin en Allemagne avant et après la catastrophe », in : Vingtième siècle. Revue d’histoire, 2013, t. 3, n. 119, pp. 15-28

Daniel Guérin, La Peste brune, Editions Spartacus, 2018