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1933 : un reporter témoigne de la grande famine ukrainienne

le par - modifié le 10/11/2021
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Faussant compagnie aux autorités soviétiques supposées « l’escorter », le journaliste gallois Gareth Jones rapporte de son périple en URSS un récit de première main sur la faim atroce des populations en Ukraine. La presse française réagit à l’unisson.

Quand Gareth Jones part en URSS en mars 1933, c’est son troisième voyage au pays des Soviets. Le jeune Gallois, diplômé de Cambridge, parle parfaitement russe (Le Quotidien, 1er avril 1933), mais aussi allemand et français. Il a par ailleurs une connaissance intime de l’Ukraine de par les récits que lui en a faits sa mère. En effet, au moment où l’empire russe s'industrialisait, celle-ci a été la perceptrice de la famille de l’homme d’affaires gallois John James Hughes, le fondateur de la ville métallurgique de Iouzovka, devenue ensuite Stalino (1924-1961) puis Donetsk.

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Premiers voyages en URSS

Durant l’été 1930, Jones fait un premier voyage de trois semaines dans le Donbass à la demande de David Lloyd George, pour qui il travaille alors comme secrétaire politique. La fonction inclut des voyages… Le vieux libéral britannique, lui aussi d’origine galloise, n’est plus au pouvoir, mais il conserve toujours un fort ascendant auprès de ses pairs. Trois articles de Gareth Jones sortent anonymement dans le Times (« Two Russias », 13-16 octobre 1930). D’autres paraissent dans le News Chronicle, dans The Star et dans le Western Mail, un journal de Cardiff (6 articles entre décembre 1930 et avril 1931).

En 1931, Jones s’est fait embaucher par l’Américain Ivy Lee, le père des relations publiques. Il repart l’été suivant, pour un mois, et publie à son retour trois articles dans le Times où il fait déjà état de la famine en Ukraine et dans le Sud de la Russie (« The Real Russia », 14 au 16 octobre 1931). En plus du Western Mail, il va cette fois aussi publier anonymement son journal de voyage (Experiences in Russia in 1931 - A Diary).

De ses deux premiers séjours, on n’a a priori aucune trace dans la presse française. C’est son troisième périple, dont l’objectif est de dénoncer une famine dont il a pleinement conscience, qui va avoir un peu d'échos en France.

En 1933, Jones ne travaille plus pour Ivy Lee. Il a été licencié du fait de la crise et est d’abord retourné travailler avec Lloyd George. Le jeune homme semble se tourner de plus en plus vers le reportage. Au début de l’année 1933, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il va ainsi repousser de quelques semaines son voyage en URSS pour couvrir l’actualité en Allemagne. Il arrive d’ailleurs à interviewer Goebbels et même Hitler, dans l’avion privé de ce dernier. En plus de la notoriété que ce reportage lui apporte, il apparaît dans son récit comme un antifasciste convaincu.

Un voyage au temps de la famine ukrainienne

Mais le jeune homme repart en Union soviétique pour le très conservateur tabloïd, The Daily Express. Comme tous les journalistes étrangers, il a fait une demande officielle pour voyager dans les régions où, dès février 1932, le pouvoir soviétique a dû avouer des « difficultés de ravitaillement » (Le Monde Slave, B.X., « La famine en URSS et ses conséquences », janvier 1933, p. 112).

Il ne suit pas jusqu’au bout le circuit officiel. Le 7 mars, il échappe à la surveillance des autorités et parcourt à pied des villages ukrainiens.

A cette date, ce n’est pas le tout premier journaliste à évoquer l’existence de cette effroyable famine. Le 15 novembre 1932, la correspondante du même Daily Express, Rhea Clyman, publie un article qui lui vaut d’être « expulsée par Staline », toujours selon le Monde Slave du 1er janvier 1933 (Le Monde Slave, op. cit., p. 112). La revue, dirigée par des universitaires comme Jules Legras, Louis Eisenmann ou Henri Moysset, se fonde aussi sur un article publié le 22 novembre 1932 par un autre journaliste britannique :

« M. Moore, un journaliste anglais qui a parcouru presque tout le territoire de la Russie pour le compte du Daily Telegraph, déclare qu’une grave famine surviendra, après la tombée des premières neiges, en Ukraine, dans le Nord du Caucase, sur la rive gauche de la Volga (elle sera particulièrement grave dans le ‘territoire de la République allemande’) et en Sibérie occidentale. »

Une bataille pour la vérité

A son retour, le 29 mars, Gareth Jones fait une conférence de presse à Berlin. Elle est diffusée dans les jours suivants par de très nombreux journaux anglo-saxons, dont The Manchester Guardian et The New York Times, qui sont plutôt soviétophiles. En Allemagne, le philosophe et journaliste Paul Scheffer, le correspondant à Moscou du Berliner Tageblatt, fait paraître un entretien avec Jones le 1er avril 1933.

En France, à la même date, sortent seulement deux courts entrefilets presque identiques, publiés dans La Revue hebdomadaire et à la troisième page du Quotidien. Ce journal, créé en 1923 par Henri Dumay et fondé sur la clientèle du Progrès civique, soit  « plus de 25 000 Français et Françaises pour défendre et perfectionner les institutions républicaines », est populaire et engagé à gauche. Proche du Cartel des gauches en 1925, il a pourtant alors été la cible d’un scandale mêlant malversations financières et présence de supposés agents soviétiques en son sein. Mais cette fois, le petit texte titré « La Famine en Russie » reprend les déclarations de Jones qui affirme que : « la Russie n’est pas gouvernée par les leaders bolchevistes, mais par la famine ».

Cependant, en avril 1933, les articles de la première page du journal s’intéressent surtout à la campagne antisémite en Allemagne, à une tornade qui s’est abattue sur la Louisiane, ou à la disparition des orangers de Provence (Le Quotidien, 1er avril 1933, p. 1).

Début mai, dans un débat parlementaire repris dans Le Journal officiel, Frédéric Eccard, le sénateur du Bas-Rhin, va lui aussi évoquer le secrétaire politique de Lloyd George, « revenu épouvanté de la situation en Russie. » Ces quelques voix ne se portent guère.

Entre-temps, dans le monde anglo-saxon, les accusations de Jones déclenchent une salve de réponses contradictoires. Dans le Financial Times du 11 avril 1933, Jones a accusé la collectivisation et son échec, les réquisitions forcées de blé et de bétail d’être les responsables de la tragédie. C’est évidemment intolérable pour les autorités soviétiques qui font pression sur les journalistes à leur solde. Ses propos sont donc réfutés par ceux que le Monde Slave dénonçait dès janvier 1933 comme des « adulateurs professionnels du régime soviétique, tels MM. Duranty du New York Times, Louis Fisher et Michel Farbman de la New Republic ».

Le 13 mai, Walter Duranty, auréolé d’un récent prix Pulltizer, publie ainsi un long démenti dans le New York Times. Reprenant le discours officiel de 1932, il avoue que les populations ont eu faim, certes. Mais, pour lui, il ne s’agit pas de « famine » et, par ailleurs, la situation se rétablit rapidement. Le même jour, le quotidien américain laisse Jones répondre, mais avec un texte relégué à la toute fin du journal.

Au même moment, le journaliste est informé par une lettre adressée à Lloyd George, venant du commissaire soviétique aux affaires étrangères Litvinov, qu'il est devenu persona non grata en URSS.

La réception de la famine en France

Il faut attendre l’été pour voir des informations sur la famine diffusées plus largement en France. Les événements en Allemagne continuent toujours de polariser le débat international. Malgré tout, la presse française se réveille au mois de juillet, quand une dizaine d’articles sont publiés sur cette affaire.

Pour quelle raison ? Gareth Jones veut tenter d’imposer la vérité sur la situation ukrainienne. Il s’est lancé dans une série de conférences en France. Le 19 juillet, il va d’abord toucher des correspondants étrangers, lors du déjeuner hebdomadaire de l'association de la presse anglo-américaine. Il s’adresse ensuite à un public plus large, lors d’une conférence à l’église américaine. Lucien Bonnard, dans L’Homme libre, en fait un résumé très complet dès le 22 juillet :

« Plus d’un Français s’étonnera que pour avoir des lumières sur les choses russes, il ait fallu qu’un Anglais dans une église américaine, fit un exposé en langue française. »

Si le Monde slave (Nicolas Timasev, « La famine en URSS », Juillet 1933, p. 341-355), fait de Jones un soviétophile repenti, pour Bonnard :

« M. Gareth Jones, qui est libéral comme Lloyd George, estime que de ce fait son impartialité est réelle. Sur le régime soviétique, il n’a ni les préjugés hostiles des conservateurs, ni l’indulgence de certains socialistes. »

Le 23 juillet, des articles sortent aussi dans L'Echo de Paris (qui reprend l’article de Bonnard), et La Liberté (« La misère en Russie soviétique. Le témoignage d’un voyageur anglais »). Le 19, L’Echo de Paris a diffusé les propos du correspondant du Temps, Pierre Berland qui déplore aussi le silence de la presse, face à la « catastrophe qui s’est abattue sur le pays ».

Le 30, L’Ami du peuple, le journal anticommuniste fondé par le parfumeur François Coty, revient avec encore plus de précisions sur les propos du journaliste gallois (nommé « économiste » pour l’occasion). Le quotidien d’extrême droite évoque ses trois voyages, sa connaissance du terrain et le fait qu’il n’était pas un contempteur du régime avant de partir, mais qu’il déclare désormais « que ses yeux ont vu ». L’article utilise des titres et des sous-titres éloquents :

« Le communisme germe de mort. La famine des campagnes en Russie commence à faire vaciller l’économie soviétique. L’enquête personnelle d’un économiste anglais. »

A partir du mois d’août, et jusqu’à la fin de l’année, la polémique enfle, avec des articles consacrés à la famine en Ukraine qui paraissent enfin à la première page des journaux. Suzanne Bertillon dans Le Matin (30 août) met même en valeur sa dimension nationale en Ukraine :

« Systématiquement organisée, elle tend à la destruction d’un peuple dont le seul titre est d’aspirer à la liberté. »

Mais à cette date, pour la presse qui dénonce la famine, Gareth Jones apparaît désormais comme un témoin parmi d’autres : M. Auchagen de l'Institut oriental, ou Otto Schiller qui, comme le docteur Ewald Amende, a signé un mémorandum, ou encore l’archevêque de Vienne. Tous corroborent ainsi par exemple « l'émouvant récit de Marta Stebalo sur l’effroyable misère de ses compatriotes ». (Le Matin, 30 août 1933).

L’Ami du peuple revient lui aussi sur tous ces témoignages dans son numéro du 15 septembre 1933. Cette fois, depuis le début du mois, la presse anticommuniste tente de répondre à Edouard Herriot. Ce dernier, parti durant l’été avec plusieurs parlementaires, est en effet revenu « enchanté » (Le Matin, 1er septembre 1933). Le journal de Coty rappelle aussi la prise de parole de Malcolm Muggeridge (écrit Maggeridge), le correspondant du Manchester Guardian, qui, parti en Ukraine avant Gareth, ne put publier dans ce journal de gauche et dut se replier sur le conservateur Morning Post au printemps 1933.

Le même jour, Le Figaro fait de même (« M. Herriot a-t-il vu l’essentiel en Russie ? »). D’autres articles citant Jones sortent dans L’Éveil des peuples, le 8 octobre, L’Économiste français le 19 août, ou dans L’Economiste européen le 6 octobre.

La presse communiste, de son côté, a continué de multiplier les témoignages contraires, qui veulent prouver la réussite de la collectivisation et des plans quinquennaux. Ces articles sont le plus souvent transformés en brochure. En 1931-32, après « neuf mois de voyage dans l’URSS du plan quinquennal », c’est Paul Vaillant-Couturier qui est aux manettes. En juillet 1933, Léon Moussinac fait partie de la brigade d’écrivains internationaux (« le Hongrois Bartha, le poète chinois Ciao, le romancier letton Laïcens et moi-même ») qui déclarent dans L’Humanité :

« Non, on ne meurt pas de faim en URSS, la moisson est belle. »

On dénigre les mensonges de la « presse bourgeoise » et on vante la belle récolte de 1933 qui témoigne de « la victoire du travail collectif » (L’Humanité, 28 août 1933). Et, surtout, à partir de la fin du mois d’août, interviennent dans le débat les témoignages favorables aux Soviétiques de l’ancien président du Conseil Édouard Herriot et d’une partie de ses compagnons de voyage de l’été 1933 (L’Humanité, 30 août 1933). Partisan du rapprochement franco-russe, Herriot a choisi de ne pas voir la famine en Ukraine.

Face au dirigeant radical, Jones et les autres témoins à charge ne vont pas gagner cette bataille pour la vérité, même dans un pays comme la France où l’anticommunisme domine pourtant encore largement (le PCF a obtenu seulement 10 députés aux législatives de 1932). De surcroît, aux États-Unis et au Royaume-Uni, alors que l’URSS est en passe d’être acceptée à la SDN (1934), la realpolitik va aussi triompher assez largement.

Un journaliste en Extrême-Orient

Jones va donc passer à autre chose, revenant un temps travailler avec Lloyd George. Il s’intéresse aussi de plus en plus à l’Extrême-Orient. À la fin de l’année 1934, il part faire une enquête autour du monde. Il parcourt d’abord le Japon, où il interroge militaires et politiciens, puis arrive à Pékin. De là, investi de la fonction de correspondant à Pékin du Manchester Guardian, il veut gagner la Mongolie. Il ne part pas seul. Il est avec Herbert Müller, le correspondant allemand de l’agence de presse allemande DNB (Deutsches Nachrichtenbüro).

Pour cela, ils doivent passer par le Mandchoukouo, occupé par le Japon depuis la fin de l’année 1931. Ils sont arrêtés et on leur intime de repartir via la Mongolie intérieure, vers la ville chinoise de Kalgan. Mais les deux hommes ne vont pas obtempérer.

La région est infestée de bandits, certains n’étant autres que des soldats chinois démobilisés après la perte de la Chine du Nord. L’affaire tourne ainsi peu à peu au tragique. C’est a priori en revenant d’une « visite au Prince Tevhang à Pei-Ling-Mao » qu’ils ont été faits prisonniers. Les deux reporters sont en effet capturés le 28 juillet 1935 dans le Chahar (ou Tchahar en fonction des journaux), non loin de Kalgan, par une bande de 200 bandits qui réclament : « 100 000 dollars ou la mort ! »

S’agit-il d’une simple mésaventure dans une Chine du Nord où le banditisme fait des ravages ? À partir du 30 juillet 1935, cette histoire va faire l’objet d’un feuilleton pendant plusieurs semaines dans toute la presse française. De la grande presse généraliste (Le Matin, Le Journal, Paris-Soir, Le Petit Parisien, L’Intransigeant, Excelsior...), en passant par des journaux plus teintés politiquement (L’Œuvre, Le Populaire, Le Figaro, Le Temps, L’Action française, La Croix, L’Homme libre) ou la presse provinciale et d’outre-mer (Ouest-éclair, Le Progrès de la Côte-d’Or, La Tribune de l’Aube, Le Radical de Moselle, L’Indépendant des Basse-Pyrénées, La Croix de l’Aveyron, L’Echo d’Alger…) tous les journaux évoquent plus ou moins longuement ce périple qui tourne au cauchemar.

Le Journal des Débats est celui qui publie le plus d’articles avec pas moins de 13 textes sortis entre le 31 juillet et le 16 septembre 1935. La majorité sont courts, et seuls un ou deux reviennent sur le passé ukrainien de Jones, sans rappeler la famine (L’Echo de Paris). C’est avant tout l’histoire d’un journaliste emprisonné que les autres journalistes veulent raconter, en se mobilisant pour leur pair.

Plein de rebondissements, le dossier semble pourtant simple au départ. Les gouvernements britanniques et allemands pressent le gouvernement chinois d’intervenir. Les Japonais sont d’accord pour prêter main forte aux pourparlers. Müller, qui parle couramment chinois, est en fait assez vite libéré et tente de négocier la libération de son compagnon.

Le 2 août, le père de Gareth Jones a reçu un télégramme de son fils plein d’espoir. Il va bientôt être libéré ! Entre le 6 et le 8 août, certains journaux lancent même la nouvelle de sa libération, avec ou sans conditionnel. Mais le 9, on sait que ce n’est pas le cas. En fait les bandits se rendent « à marche forcée vers la frontière du Jehol, entraînant leur prisonnier » (L’Echo de Paris, 17 août 1935). Le Petit Parisien évoque quand même le 13 août, la possibilité qu’il se soit échappé. Puis, on reste sans nouvelle véritable. Le 15 août, son sort commence à vraiment inquiéter. Le 16, des sources chinoises expliquent qu’il se trouve toujours dans le Chahar, où ses ravisseurs réclament cette fois : « 48.000 dollars chinois, 10 fusils, dix revolvers et dix mille cartouches. » Mais il aurait changé de main plusieurs fois, ce qui aurait fait bouger le prix de la rançon.

Le 17 août, coup de tonnerre : son corps est retrouvé par les troupes chinoises mandées dans la région pour le faire libérer. La nouvelle, placée en première page, vient de correspondants à Londres, dont certains sont encore sur leurs gardes. L’Echo de Paris tonne :

« Le journaliste anglais Gareth Jones capturé par des bandits chinois aurait été assassiné.

Pour le compte de qui les bandits l’auraient-ils supprimé ? Mais est-il bien mort ? »

Le même jour, Le Petit parisien, qui met aussi la photographie du journaliste britannique, parle de négociations qui auraient traîné en longueur, de mauvais temps, de mauvaises communications et de l’incurie des autorités du Chahar. Cette province chinoise avait été créée en 1928 pour renforcer les frontières menacées par les puissances étrangères. Sept ans après, on est très loin du compte...

Selon le correspondant particulier du journal à Shanghaï, en date du 16, quand l’émissaire envoyé par les autorités chinoises « ne réapparaît pas, le sous-préfet de Poachan se décide à encercler les bandits et découvre le corps ».

« En fait, plus tôt, le sous-préfet de Kouyan, mal renseigné des décisions du gouvernement provincial, aurait encerclé les bandits qui venaient recevoir leur argent.

Croyant à la duplicité des autorités chinoises, ils auraient tué Jones pour se venger. »

Quelques faits restent troubles. Contrairement à L’Echo d’Alger (1er août), ou à  L’Echo de Paris pour lesquels les Japonais sont intervenus dans les négociations, le quotidien parisien explique que l’armée nippone n’a pas franchi les frontières du Jehol et qu’ils n’ont pas participé « aux efforts tentés pour sauver Jones ».

Mais dès le 17, la plupart des journaux comme L'Action française, jugent que le corps retrouvé près de Pao-Chang ne peut qu’être que celui de Jones. La nouvelle de son identification formelle n’arrive pourtant que le 18. Le 19, Le Journal des débats informe que les milieux officiels chinois à Nankin sont consternés. Ils vont accueillir les « représentations officielles » britanniques envoyées faire la lumière sur cette navrante opération. Dépêché sur place, le capitaine Millar doit en effet ouvrir une enquête.

Le 20, on apprend aussi via Pékin et l’Agence Reuter à Londres, que les « gendarmes chinois ont tué 5 des ravisseurs de M. Gareth Jones ». Le 22, toujours via la capitale britannique, quelques journaux racontent enfin brièvement que le corps de Jones a été ramené à Pékin pour être incinéré. Une cérémonie religieuse aura lieu dans la ville chinoise.

Les derniers articles sont écrits seulement trois semaines plus tard. Comme elle l’a fait en reprenant des déclarations au moment de la mort, une partie de la presse va évoquer les soupçons de Lloyd George quant au décès de son collaborateur. En effet, pour le “vieux gallois” (Le Courrier de Saône-et-Loire, 16 septembre 1935), il est clair que Gareth Jones est mort parce qu’il en savait trop. On n’a d’ailleurs pas retrouvé des documents secrets qu’il portait sur lui, dit-on ! Lloyd George s’adresse donc au Foreign Office en demandant une nouvelle enquête officielle

Au mauvais endroit, au mauvais moment ou un espion liquidé par un service secret ?

On peut aujourd’hui encore se poser la question. Cette histoire est-elle simplement un tragique chaos lié au banditisme qui sévissait dans la région ? Un simple « malentendu » qui aurait conduit à la catastrophe ? La Madécasse, un journal publié à Tananative et qui se proclame indépendant, s’intéresse surtout au point de vue du gouvernement de Nankin :

« L'assassinat de Jones, journaliste anglais, cause des inquiétudes aux chinois Nankin.

L'annonce de l'assassinat du journaliste anglais Gareth Jones, par des bandits chinois, a jeté la consternation dans les milieux politiques chinois où l’on craint que l'outrage fait à un représentant de l’Angleterre n’influe défavorablement sur la politique britannique, en avantageant la politique japonaise. »

L’hebdomadaire catholique Sept. fait lui de Jones un « officier britannique, agent de l’Intelligence Service », dans un article du 4 octobre 1935 consacré au « Japon, maître de l’Asie ».

Gareth Jones aurait-t-il ainsi été vendu par les Japonais aux bandits chinois, dans une zone où l’empire nippon exerçait son contrôle, en détenant une forte influence y compris sur des groupes de bandits chinois ? C’est ce que pensait également L'Écho de Paris dès le 17 août. Le crime vient d’un service secret selon ce journal :

« Bref, on laisse entendre dans les milieux politiques anglais que Jones, jeune émule du colonel Lawrence, est tombé victime d’un service secret, probablement japonais, dans une région où les intérêts japonais, russe ou anglais s’affrontent le plus âprement. [...]

La mise en liberté presque immédiate de Müller prouve qu’on en voulait qu’à Jones, qui était évidemment chargé d’étudier la situation confuse dans la Chine du Nord mise en coupe réglée par l’armée d’occupation japonaise. Les Japonais n’aiment pas qu’on se mêle de leurs affaires. »

C’est assez logiquement aussi la version de L’Humanité du 18 août 1935, journal qui était resté totalement silencieux sur le témoignage de Gareth Jones en 1933. Le quotidien communiste reprend largement les propos du dirigeant anglais :

« On saisit mieux les motifs qu'ont les Japonais de dissimuler le plus longtemps possible la mort de M. Jones, quand on se réfère aux déclarations que M. Lloyd George a faites à ce propos :

‘M. Jones était extrêmement habile à découvrir les choses les plus cachées et il avait sans aucun doute en sa possession des notes qui présentaient le plus grand intérêt pour l'une ou l'autre des grandes puissances intéressées en Mongolie.’ (...)

Ce genre d'éloges s'applique assez bien à un agent du Service secret britannique, ‘franc-tireur’ du journalisme, pour que l'on pense que l'histoire classique de ‘bandits’ dissimule un assassinat exécuté par les Japonais.

Au reste, le lieu du meurtre est précisément situé dans les régions que le Japon contrôle. »

L’autre version de l’histoire, tout aussi politique, implique cette fois l’URSS. Le NKVD aurait profité de l’occasion pour se débarrasser « enfin » de lui ! Cette interprétation n’apparaît a priori pas dans la presse française de l’époque. Mais, selon l’un des biographes de Gareth Jones, l’homme qui avait loué une voiture aux deux journalistes, était un agent du NKVD et il n’est pas impossible que le journaliste allemand Müller l’ait aussi été.

Dans son film, Mr Jones (L’Ombre de Staline, en France), la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland penche pour cette dernière explication. Mais il reste encore à trouver des documents russes, chinois ou japonais qui permettraient d’extrapoler à partir de ces indices, pour faire définitivement la lumière sur cette affaire tragique qui a coûté la vie à Gareth Jones, l’un des témoins de l’Holodomor ukrainien.

Pour en savoir plus :

Irina Dmytrychyn, Le voyage de monsieur Herriot : un épisode de la grande famine en Ukraine, L'Harmattan, 2018.

Andrea Graziosi, « Les famines soviétiques de 1931-1933 et le Holodomor ukrainien. Une nouvelle interprétation est-elle possible et quelles en seraient les conséquences ? », in : Cahiers du monde russe, 2005/3 (Vol 46), p. 453-472

Gareth Jones, Lubomyr Y. Luciuk Éd., Tell them we are starving. The 1933 Russian Diaries of Gareth Jones, Kingston (Canada), Kashtan Press, 2015

L’ensemble des articles de Gareth Jones sur l’URSS (1930-1933) sont disponibles sur ce site : https://www.garethjones.org/soviet_articles/soviet_articles.htm

Rachel Mazuy, « Mr Jones au pays des Soviets. A propos de L’Ombre de Staline réalisé par Agnieszka Holland » (2019), in : Histoire & Politique, 7 septembre 2020

Margaret Sirol Colley, Gareth Jones : a Manchukuo incident, Nottinghamshire, Margaret Siriol Colley, 2001

Rachel Mazuy est historienne, chargée de conférences à Science Po et chercheure associée à l’Institut d’histoire du temps présent. Elle travaille notamment sur l'histoire du mouvement ouvrier et les circulations avec la Russie soviétique et l'engagement artistique au XXe siècle.