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1903 : La chasteté des prêtres, cible des anticléricaux

le par - modifié le 15/06/2021
le par - modifié le 15/06/2021

Le thème « vendeur » de la sexualité réprimée des ecclésiastiques hante un certain nombre de journaux républicains de la Belle Époque. Parmi eux, La Lanterne aborde le sujet de front, dénonçant l’hypocrisie de l’Église et en appelant aux preuves apportées par la science.

Le 17 juillet 1903, le journal anticlérical La Lanterne lance une série d’articles consacrée au « vœu de chasteté », avec ce sous-titre accusateur : « Pathologie des monstres en soutanes ». Il s’agit de renouveler un sujet vieux comme la chrétienté :

« La question du célibat ecclésiastique a inspiré et fait publier maintes satires et des pamphlets sous toutes les formes.

Mais c’est généralement aux points de vue moral, politique et économique que se sont placés les écrivains. Ou bien encore, se référant aux documents historiques, ils ont démontré […] que le célibat perpétuel imposé aux prêtres et aux nonnes ne doit être considéré que comme une simple mesure de discipline ecclésiastique prise par les papes en vue de maintenir leur autorité.

Mais c’est à peine si le sujet a été abordé d’un point de vue médical. »

De fait, la question du statut sexuel et matrimonial des ecclésiastiques, hommes plus encore que femmes, interroge l’Église du Christ depuis ses origines, comme l’analyse Michel Foucault dans la quatrième tome de son Histoire de la sexualité, Les aveux de la chair, publié à titre posthume, en 2018. En août 1879, un article de L’Avenir républicain de Troyes, consacré au « mariage des prêtres » rappelait de même la profondeur de champ historique de cet enjeu :

« Au temps de Jésus-Christ, tous les apôtres, exceptés Saint-Jean, qui était fort jeune, étaient mariés. Cela est affirmé par les Pères de l’Église, qui ne se doutaient guère que le célibat dût être une vertu chrétienne.

L’apôtre Saint-Paul a dit : il faut que l’évêque n’ait épousé qu’une femme, qu’il gouverne sa propre famille et qu’il maintienne bien ses enfants à l’obéissance.

Les premiers chrétiens ne firent point vœu de chasteté. »

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Omniprésent dans la prose anticléricale, l’argument selon lequel l’Église primitive aurait favorisé le mariage des prêtres doit être nuancé. Michel Foucault montre en effet que la chasteté et la virginité, distincts de la simple continence déjà prônée par de nombreuses sectes païennes, ont été valorisées dès le IIe siècle, notamment par Clément d’Alexandrie ou encore, par les « Encratites » (les « continents »), secte dissidente qui rejetait comme impurs tous les besoins corporels.

Mais c’est plus tardivement, à la charnière des IVe et Ve siècle, avec Saint-Augustin notamment, que la doctrine chrétienne sur le sujet se précise, en hiérarchisant l’idéal de chasteté absolue qui doit être celui des serviteurs et des servantes de Dieu, et l’ascèse relative que permet le mariage chrétien, régulateur de « bonne sexualité » orientée vers la procréation, et garant des excès charnels.

Et ce n’est que dans un troisième temps, au cours du Moyen Âge, qu’un voile de suspicion générale est jeté sur l’ensemble des manifestations sexuelles, y compris dans le cadre conjugal.

Érigée peu à peu en règle absolue, la chasteté des prêtes et des moines n’en demeure pas moins difficile à imposer : pendant plusieurs siècles le mariage ou le concubinage des clercs restent fréquents et tolérés. Flétrie du nom de « nicolaïsme », en référence à une secte gnostique des premiers temps du christianisme, cette conjugalité ecclésiastique est combattue par la hiérarchie et solennellement interdite par la réforme grégorienne, au milieu du XIe siècle, avant d’être réaffirmé par de nombreux conciles, et plus solennellement encore par le Concile de Trente, en 1545-1563. La chasteté des prêtres ne relève donc pas, comme veut le croire la presse anticléricale, d’une « mesure de discipline ecclésiastique », mais bien d’un point de doctrine essentiel, qui sert aussi à distinguer l’Église de Rome du judaïsme, de l’Église d’Orient, de l’islam puis des réformés.

Enjeu identitaire et théologique, cet exigeant idéal n’en a pas moins été, tout aussi  précocement, dénoncé ou brocardé de l’extérieur, tant pour son irréalisme ou son hypocrisie, que pour ses dangers potentiels. Comme le rappelle l’historien René Rémond, auteur d’une histoire de l’anticléricalisme français de 1815 à nos jours, la paillardise, mais aussi la pédérastie, collent depuis longtemps à la réputation des clercs. Publié entre 1866 et 1873, le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, monument d’anticléricalisme selon l’historienne Jacqueline Lalouette, consacre un long article à la question du célibat des prêtres, définie, dans le sillage des Lumières et du positivisme ambiant, comme une pratique « antinaturelle », grosse de dérives potentielles.

En 1879, L’Avenir républicain de Troyes rappelle à ce propos que les révolutionnaires de 1789 avaient réclamé le mariage des prêtres tandis que le journal socialiste L’Éclaireur de l’Ain met cette question au rang des questions sociales de premier plan, dans son édition du 20 février 1898 :

« Considérons cette question que beaucoup de socialistes ont inscrit avec raison à leur programme […]. Il y a en France 130 000 personnes des deux sexes qui sont astreintes au célibat par des règles religieuses. […] Et on s’étonne de la dépopulation de la France !

Écoutez ce que dit Montesquieu de cette chasteté forcée : ‘ce métier de continence a anéanti plus d’hommes que les pestes et les guerres n’ont jamais fait’. »

Tout au long du XIXe siècle, la médiatisation de faits divers impliquant des crimes et délits sexuels commis par des prêtres ou des moines, sont venus remettre dans le débat public la question de « l’anormalité » du célibat ecclésiastique. Le viol et l’assassinat de la jeune Marie Gérin par le père Mingrat, curé d’un petit village de l’Isère, en mai 1822 (voir Le Constitutionnel des 11 et 12 août 1822) a durablement marqué les esprits, tandis qu’en 1899, l’affaire Flamidien, prêtre accusé de viols pédérastiques (voir L’Aurore du 10 février 1899) produit un substantif éponyme, pour désigner le pervers sexuel en soutane.

En 1903, « l’enquête » de La Lanterne de 1903, s’inscrit elle-même à la suite de « l’affaire de l’Étoile », c’est-à-dire le procès de Jacques d’Adelswärd-Fersen et de Maurice de Warren, deux jeunes dandys parisiens accusés d’orgies homosexuelles dans leur garçonnière de l’avenue de Friedland. Elle n’impliquait pourtant le personnel ecclésiastique que de manière très marginale, ce qui n’empêche pas La Lanterne de proclamer :

« Le scandale du quartier de l’Étoile est, en effet, un scandale clérical : non pas seulement à cause des deux prêtres qui y sont compromis mais encore en raison des mobiles mystiques et des tares d’éducation congréganiste qui ont visiblement déterminé l’aberration antiphysique du principal coupable. » [ancien élève du collège Stanislas et homosexuel avoué, Jacques d’Adeswärd-Fersen était aussi accusé de pratiquer des « messes noires »].

Plus sérieusement, le journal souhaite, on l’a vu, traiter la question d’un point de vue « médical » et non plus seulement moral ou criminel. Il s’agit en effet de démontrer que la répression de la chair, loin de mener à la béatitude spirituelle revendiquée par les saints, entraîne des désordres de toute nature, dangereux pour les intéressés, mais aussi pour la société :

« La nature comprimée, la chair qu’ils prétendent mortifier, a presque toujours pris sur eux de terribles revanches.

L’histoire montre en effet que chez un grand nombre de prêtres et de religieux célèbres, le célibat produisant un état tumultueux, auprès duquel les plus vifs soucis de la famille semblent de la quiétude : agitations, troubles des sens et de l’imagination, illusions diaboliques et tourments endurés par eux dans la lutte pour la chasteté. » 

Cette analyse est illustrée dans l’édition suivante par l’histoire tragique du curé Blanchet, un ecclésiastique du XVIIIe siècle, qui, entré « trop jeune » dans l’Église, avec un tempérament « trop ardent », décrivait dans ses mémoires les violentes réactions psychiques et somatiques provoquées par sa continence sexuelle :

« Pour que ses regards ne fussent pas désormais arrêtés, même involontairement, par la vue de quelques femmes, ces incessantes perturbatrices de son repos, il fit murer les fenêtres de sa chambre.

On ne laissa qu’une étroite lucarne pour faire pénétrer un peu de clarté. C’est dans cette retraite sévère, dans ce réduit blindé contre les tentations du siècle que les images érotiques revinrent bientôt l’assaillir […].

Sur les conseils d’un médecin, il crut pouvoir étouffer les élans de sa constitution vigoureuse et assoupir ses ardeurs en se livrant à une formidable dépense musculaire. Mais ce faisant, il accomplissait au contraire un véritable entraînement, qu’excitait encore la violence de son tempérament. »

Le mal empira et la fin s’avéra tragique :

« Enfin, les convulsions survinrent. Enflammé par la persistance du priapisme, l’organe tomba en gangrène. Trois jours après, la mort vint mettre un terme à cet état si misérable.

Telle est l’histoire lamentable de M. Blanchet, curé de Cours, près La Réolle-en-Guyenne, victime d’une continence trop parfaite.

Touchant exemple, après tout, de naïveté mystique et de lutte résolue dans une indomptable nature rustique. »

Dans son numéro du 23 juillet, La Lanterne prolongeait l’analyse en distinguant les effets de la chasteté selon le type et le sexe des intéressé.es. Si elle pouvait, à la rigueur, sembler accessible au clergé régulier – qui a pourtant concentré, pendant des siècles, les accusations de débordements (homo)sexuels –, elle semble hors de la portée du clergé séculier, plus régulièrement soumis à la tentation :

« En admettant que certains religieux cloîtrés, des moines rigoureusement astreints à un régime physique et moral approprié à amener un changement dans leurs pensées et leurs sentiments puissent en ressentir, par exception, des modifications favorables, on est forcé, dans tous les cas, de reconnaître qu’il n’en peut jamais être de même du prêtre libre. »

En contact constant avec des jeunes gens et des jeunes filles, le prêtre trouve dans le huis clos trouble du confessionnal un lieu particulièrement propice à la tentation :

« Comment, dans ces conditions spéciales, ne ressentiraient-ils pas l’affectionnivité intersexuelle [sic], les aiguillons de l’érotisme suivant les lois physiologiques et pourraient-ils observer la chasteté et la continence absolue prescrite par l’Église ? Celle-ci est donc en contradiction manifeste avec la science. »

Le credo selon lequel les religieuses, du fait d’une nature féminine censément moins « sexuelle » que celle des hommes, seraient mieux protégées des tentations, est également battu en brèche par le journal républicain. À l’argument du Dr Duffieux, « l’un des docteurs casuistes qui ont cherché à justifier le célibat religieux », pour qui les menstruations serviraient à évacuer le trop plein d’énergie sexuelle chez les femmes en général et chez les religieuses en particulier, La Lanterne rétorque :

« La vérité, rendue évidente par l’observation et les scandales multiples de la vie cléricale, est que les religieuses sont précisément atteintes, plus que les femmes mariées, de troubles ou dérangements de cette fonction et exposées à de graves maladies en résultant, comme nous le signalerons. »

Cette lecture des tourments de la chair s’inscrit dans un horizon scientifique qui a vu changer, dans les dernières décennies du siècle, le statut de la « sexualité », cette branche du comportement et du savoir humains elle-même inventée au cours de la période. L’approche morale et religieuse, qui maintenait les manifestations de l’Éros dans l’ordre des pulsions honteuses, a cédé la place à une vision à la fois plus scrutatrice et plus normative, celle des médecins, des psychiatres et désormais des « sexologues », qui reformulent la vieille partition entre « mauvaise » et « bonne sexualité » : la première est celle des perversions érotiques longuement détaillées par Richard von Krafft-Ebing dans son ouvrage-somme de 1886 Psychopathia Sexualis ; la seconde continue de se définir dans le cadre du mariage, en  fonction d’une partition « genrée » qui attribue aux hommes de plus grands besoins sexuels qu’aux femmes – légitimant, de ce fait, le recours à la prostitution ou à l’adultère –, mais qui n’en considère pas moins le coït régulier comme une activité indispensable et saine pour les deux sexes, dont l’absence est aussi préjudiciable que les excès.

Dans ce nouvel horizon mental, la chasteté exigée des clercs, problématique dès les origines, semblait défier le siècle, à l’heure où il s’agissait de réduire tous les particularismes de l’Église catholique. Était-ce, pour autant, à la presse, aux partis et à l’État de l’exiger ?

Si plusieurs affaires de mœurs laissaient bien entrevoir la vulnérabilité spécifique des enfants ou adolescents élevés en milieux clos, violeurs, corrupteurs et pédophiles n’étaient pas tous, loin s’en faut, issus des rangs de l’Église. Aussi est-ce plus la passion anticléricale que le souci de la nuance et de la vérité qui pouvait encore faire écrire à La Lanterne, en septembre 1903 : « l’éducation des prêtres en fait des monstres, aucun n’échappe à cette loi ».

Pour en savoir plus :

FOUCAULT Michel, Histoire de la sexualité, t. 4, Les aveux de la chair, Paris, Gallimard, 2018

LALOUETTE Jacqueline, La république anticléricale, XIXe-XXe siècles, Paris, Seuil, 2002

RÉMOND René, L’anticléricalisme en France, de 1815 à nos jours, rééd. Paris, Fayard, 1999

Emmanuelle Retaillaud est historienne, spécialiste de l'histoire de l'homosexualité et des « marges ». Elle enseigne à Sciences Po Lyon.

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