Chronique

Quand les zombis haïtiens commençaient à investir l’imaginaire français

le 04/01/2022 par Philippe Delisle
le 19/10/2020 par Philippe Delisle - modifié le 04/01/2022
Groupe d'enfants haïtiens, photo parue dans La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, août 1935 - source : RetroNews-BnF
Groupe d'enfants haïtiens, photo parue dans La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, août 1935 - source : RetroNews-BnF

Figure aujourd’hui universellement reconnue dans la culture populaire, le zombi apparaît en France dans l’entre-deux-guerres, via les récits d’aventuriers revenant d’Haïti. Vite, romans et films commencent à se servir de ce personnage double, à la fois mort et vivant.

L’île d’Haïti, ancienne colonie française de Saint-Domingue devenue indépendante en 1804, est connue pour abriter un culte original : le vaudou. Cette religion s’est peu à peu constituée sur place, en mobilisant et en renouvelant des traditions africaines importées par les esclaves mais déstructurées par l’exil, tout en employant pour s’exprimer des symboles issus du catholicisme ou de la franc-maçonnerie.

Le public européen la découvre au XIXe et au début du XXe siècle par le biais de récits de voyageurs, souvent marqués par un profond mépris à l’égard des croyances des Noirs, réduites à de simples « superstitions ». Avides d’exotisme et de sensationnalisme, les auteurs s’attardent sur la sorcellerie associée au vaudou, et mettent souvent en avant la figue spectaculaire du zombi, ou « mort-vivant » asservi par un sorcier.

Dans son récit de voyage en Haïti, intitulé Au pays des généraux [à lire sur Gallica], paru en 1891, le dénommé Texier, qui ne dissimule pas son peu d’aménité envers la « race noire », dépeint ainsi des pratiques occultes qui ne sont pas sans faire penser au vampirisme : adeptes déchirant les chairs et suçant le sang d’innocentes victimes.

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En 1929, alors même que son pays occupe militairement Haïti, l’écrivain-voyageur américain W.B. Seabrook rencontre un fort succès en mettant à son tour en exergue l’étrangeté du vaudou, dans un livre au titre explicite : Magic Island.

La presse hexagonale ne pouvait manquer de faire écho à la rapide traduction et publication en français de cet ouvrage. Au mois de décembre 1929, dans la rubrique « Livres » du Matin, Germaine Beaumont, cédant au goût de l’exotisme mais aussi au nationalisme ambiant, souligne tout l’intérêt d’un témoignage consacré à un pays où la toponymie « fleure encore » bon « le souvenir de la domination française ». De manière significative, elle accorde dans sa recension de longs développements aux fameux zombis :

« Et puis voici les zombies. Les zombis sont soit-disant des morts que l’on a déterrés avant que la corruption ait atteint leur corps.

C’est afin d’éviter ces exhumations que les paysans enterrent à leur porte même, ou des lieux très fréquentés, les morts de leur famille.

Or, des gens avisés réussissent à déterrer les corps qui deviennent zombies, c’est-à-dire ni morts ni vivants, mais des sortes d’automates que l’on utilise comme des esclaves et des bêtes de somme et qui restent dans cette triste condition tant que, par inadvertance, on ne leur donne à manger ni sel ni viande. Un grain de sel, une parcelle de viande, et le zombi délivré retourne au cimetière.

Seabrook a vu des zombies, mais laisse entendre que ce sont des êtres dont la volonté et l’intelligence ont été abolies par des pratiques de sorcellerie et qui sont passés par un simulacre d’ensevelissement. »

La presse coloniale semble tout aussi enthousiaste à l’égard du témoignage livré par W. B. Seabrook, mais moins par goût de l’étrange que parce que le livre constitue à ses yeux un témoignage de la « sauvagerie noire », et donc de la nécessaire domination européenne en Afrique. En novembre 1929, la chronique littéraire de L’Écho d’Alger insiste ainsi sur le caractère criminel des pratiques associées au vaudou :

« M. W. B. Seabrook a vu des zombies au travail, et, si vous lisez son livre comme je le souhaite, il fera travailler devant vous ces trépassés. N’allez pas croire qu’il se moque de ses lecteurs. Il donne l’explication du prestige macabre, en citant l’article 249 du Code criminel d’Haïti.

Sera qualifié d’attentat meurtrier tout usage fait contre les personnes de substances qui, sans amener la mort, déterminent un sommeil léthargique plus ou moins prolongé.

Et le fait d’enterrer la personne à qui de telles substances auront été administrées sera tenu pour meurtre, quel qu’en soit le résultat.

Et cette explication est suffisamment troublante, n’est-ce pas ? Et vous comprenez maintenant pourquoi quand un Haïtien soupçonne un mort de sa famille d’avoir été drogué pour en faire un “zombie”, il monte la garde sur sa tombe jusqu’à l’heure de la décomposition. Il agirait encore mieux s’il délivrait l’enterré vivant. »

L’Écho d’Alger ne manque pas d’établir ensuite un parallèle avec la situation vécue en Afrique française : il signale à ses lecteurs un procès jugé avant-guerre à Dakar, et lors duquel des « sorciers nègres » avaient été convaincus d’avoir paralysé des proies humaines qu’ils avaient dévorées ensuite. Depuis la république d’Haïti jusqu’au Sénégal se déploierait donc une même sorcellerie meurtrière, à laquelle seule la « civilisation » européenne pourrait faire barrage…

Au début des années 1930, le jeune cinéma d’horreur hollywoodien prend le relais des récits de voyage pour populariser à travers le monde la figure du zombi haïtien. S’engageant sur les terres du studio Universal, United Artists produit en 1932 le film White Zombi, pour partie inspiré par le témoignage de W. B. Seabrook. C’est Bela Lugosi, qui s’était illustré peu auparavant dans le rôle du prince des vampires, qui incarne le sorcier maléfique créateur de morts-vivants. On peut toutefois noter que les croyances haïtiennes sont ici pour partie détournées, afin de satisfaire un imaginaire masculin américain. Même si le puissant sorcier règne sur une armée de paysans zombis, l’intrigue repose essentiellement sur le fait qu’il réduit à l’état d’automate humain une séduisante jeune femme blanche, d’où le titre. 

Comme dans beaucoup de films d’horreur de l’époque, de Dracula à The Mummy, la femme est largement réduite à un objet de convoitise, ballotée entre un représentant du Mal qui tente de se l’approprier et un héros viril qui peut la sauver …

Un journal communiste comme L’Humanité ne pouvait guère être séduit par un tel film, produit dans la patrie du capitalisme et mettant en avant des croyances magico-religieuses que le marxisme assimile à de simples artifices bourgeois. En septembre 1933, il livre dans sa rubrique « Cinéma-radio » un article assassin sur la version française de White Zombi, film d’horreur « ni plus ni moins ridicule que ceux qui l’ont précédé » :

« Le sujet du film est tiré de la légende haïtienne des zombies, dont Seabrook parle dans un de ses livres, légende que rappelle en ironisant d’ailleurs M. P. Reboux dans un journal de midi.

“Ces fantômes de cauchemar appartiennent, prétend l’auteur du film, à cette race de morts-vivants, ces morts que – assurent les Américains – certains sorciers de l’île d’Haïti sortent de terre. Ces cadavres ambulants, le trépas ne les a pas corrompus. Ce sont des gens en catalepsie. Les sorciers les emploient pour les travaux des champs ou pour toutes autres besognes.

Vous pensez bien qu’il n’existe là-bas pas plus de morts vivants que de Vaudou. Il convient de ne voir là qu’une poétique légende assez anticapitaliste d’ailleurs, où les bons nègres d’Haïti symbolisent l’asservissement des pauvres gens qui perdent toute volonté, tout esprit d’initiative, toute personnalité, quand ils entrent au service de certains patrons”. »

Pour le quotidien communiste, fidèle à l’orthodoxie marxiste, tout cela, vaudou y compris, n’est finalement qu’un paravent pour des entreprises d’exploitation du prolétariat. 

On peut noter au passage que cette lecture, par-delà sa radicalité et son incapacité à prendre en compte l’importance du fait religieux, n’est pas totalement dénuée d’intérêt. Si des témoignages de zombis eux-mêmes ont été publiés et si des chercheurs américains ont tenté de trouver en Haïti la drogue capable de réduire un être humain à l’état d’automate, un spécialiste comme Laënnec Hurbon a proposé une lecture symbolique du phénomène, qui fait elle aussi appel à la logique de domination capitaliste.

Il a en effet observé que le destin du zombi arraché à ses proches pour devoir trimer sur l’exploitation d’un sorcier faisait étrangement penser au parcours des esclaves africains, enlevés à leur terre natale pour servir les planteurs blancs des Antilles. La peur d’être « zombifié » pourrait ainsi révéler un complexe de servitude jamais évacué au sein d’une société haïtienne toujours marquée par la violence et l’exploitation des plus faibles, comme le montre le triste sort de nombreux enfants pauvres placés comme domestiques…

Quoi qu’il en soit, l’écho accordé au zombi par la presse française de l’entre-deux-guerres anticipe la fortune à venir de cette figure dans la culture occidentale. Un tel personnage permettait peut-être de réintroduire l’image de la mort dans des sociétés qui tendaient de plus en plus à l’occulter, tout en ménageant l’idée d’une résurrection possible.

En tout cas, la veine des films fantastiques de « morts-vivants » s’étoffe peu à peu : Jacques Tourneur réalise en 1934 I Walked with a Zombie, qui se déroule en Haïti, tandis que Edward L. Cahn livre en 1957 Zombies of Mora Tau, censé prendre place en Afrique. La bande dessinée n’est pas en reste. En 1949, dans Four Colour comics, le dessinateur Carl Barks confronte Donald avec un colossal et énigmatique zombi au regard vide, qui serre dans ses mains une poupée magique. Il devra d’ailleurs, pour des publications ultérieures, agrémenter les yeux du mort-vivant de pupilles, la censure ayant jugé le personnage trop effrayant pour de jeunes lecteurs.

La contre-culture américaine s’empare ensuite du thème, en le coupant de ses racines caribéennes et en lui conférant sans doute une portée plus universelle. On songe à George R. Romero, qui réalise en 1968 le premier film d’une trilogie appelée à devenir culte : Night of the Living Dead. Le jeune réalisateur américain réinterprète la figure du zombi, en situant l’action aux États-Unis, et en reliant le retour des morts non avec une quelconque sorcellerie mais avec de dangereuses expériences scientifiques. Il aborde le thème de la ségrégation raciale en montrant un héros noir qui échappe aux zombis, pour être finalement abattu par un shérif blanc.

 Et le second film de la série, proposé dix ans plus tard et intitulé Dawn of the Dead, se déroule dans un immense centre commercial, caractéristique de la société de consommation américaine. Les morts-vivants, qui y déambulent comme des robots à la recherche des cerveaux dont ils se nourrissent, symbolisent assez explicitement des êtres abrutis par l’idéologie capitaliste. 

Cela ne veut pas dire pour autant que la figure du zombi ait pris une définitive autonomie par rapport à son contexte de création, que tous les liens avec la Caraïbe aient été effacés. Pour son tout récent Zombi Child, le réalisateur français Bertrand Bonello est ainsi allé tourner en Haïti, malgré les difficultés techniques, et il a intégré dans son film, qui est pour partie un hommage au cinéma d’horreur d’un Wes Craven, des scènes de cérémonies religieuses vaudou…

Philippe Delisle est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lyon 3. Il a travaillé sur la christianisation de la Caraïbe francophone au XIXe siècle, puis sur le discours colonialiste et religieux de la BD franco-belge. Il dirige chez l’éditeur Karthala la collection « Esprit BD », et co-dirige la collection « Histoire des mondes chrétiens », dans laquelle il a publié un volume sur le catholicisme en Haïti.